_Le même jour._
Mon ami, je suis comme un être tombé d’un toit et qui tâte ses membres,
étonné d’être encore en vie. Il n’est pas une parcelle de ma pensée, de
mon cœur qui ne soit endolorie. Tu ne peux pas savoir le coup que tu
m’as porté.
Parce que je n’ai pas l’habitude de me plaindre, il ne faut pas croire
que je n’aie pas un cœur capable, lui aussi, de souffrir et qu’on puisse
m’arracher sans que je crie.
Te souviens-tu de ce jour qui n’est pas encore très lointain où n’ayant
que peu de temps à passer auprès de moi, après m’avoir prise
fougueusement dans tes bras, tu voulais me quitter et où je m’écriai,
rougissante et froissée: «Mais, François, l’amant n’est pas tout pour
moi. J’ai besoin aussi de l’ami!» J’ai souffert ce jour-là parce que je
croyais perdre ce qu’il y avait de plus tendre, de plus délicat en toi.
Alors l’amour m’a paru dénué de toute beauté. Mais j’ai souffert bien
plus encore aujourd’hui quand j’ai cru perdre l’amour et que tu
m’offrais l’amitié comme consolation--parce que c’est toujours la chose
que l’on perd qui semble la plus belle.
Je me suis affolée. J’ai vu en une seconde tes lettres espacées, le ton
refroidi, l’affection décroissant par degrés jusqu’à l’indifférence, la
perte par fragments d’un être chéri qui tour à tour m’avait enflammée et
me glaçait. Je me suis rappelé mille promesses, de si doux serments et
tant de paroles enivrantes. J’ai réfléchi qu’il faut pour s’enrichir
dépouiller quelqu’un et que, parce que je n’avais voulu dépouiller
personne, ma bonté se retournait contre moi. J’ai vu cette lente agonie
d’un cœur qui perd sa raison de vivre. Et quand je me suis retrouvée en
présence de toi et que, tout d’abord, au lieu de me rassurer, tu
m’affirmas une volonté si cruelle, l’excès de la douleur m’a portée au
désespoir. En perdant mon bonheur, j’ai cru perdre la raison. Si tu n’as
jamais connu une heure comme celle que j’ai vécue ce matin auprès de
toi, tu ne peux pas me comprendre.
Hélas! personne ne comprend personne. Les paroles mauvaises que tu as
entendues ont jailli de moi comme le cri même de l’innocent qu’on
exécute. Mais au fond, sache-le bien et n’en doute jamais, la bonté
demeure et, quelle que soit l’injustice que je doive subir, je ne
pourrai jamais te haïr. Je t’ai dit des choses mauvaises qui ne devaient
pas rester en moi, qui auraient empoisonné ma tendresse. Il fallait les
éliminer. Je ne puis croire que cela ait été mortel pour notre amour, ou
alors c’est que l’amour était déjà mort.
Je comprends, je m’explique ce qui s’est passé en toi. La maladie de ta
femme t’a contraint de réfléchir. A la lueur de cet événement tu as
mieux mesuré la place qu’occupe dans ton cœur chacun des êtres qui te
sont chers. L’exaltation amoureuse tombée, la tête froide, tu aperçois
enfin le néant de l’illusion où tu as vécu depuis quelques mois. Je
comprends le revirement qui s’est fait dans ton esprit. Mais ai-je pu
faire que ce revirement qui me dépossédait ne m’ait été cruel à mourir?
Sois tranquille, je ne te parlerai plus de celle envers qui je ne crois
pas avoir manqué de générosité. D’ailleurs, comment pourrais-je
désormais te parler de quoi que ce soit, de qui que ce soit avec colère?
Comment pourrais-je être violente? Après cette secousse, je me sens si
triste, si abattue, si peu désireuse de vivre!...
Ce que j’ai été, je ne le serai plus jamais. Le voudrais-tu que jamais
je ne regagnerai la cime. Tu seras mon ami, plus tendre qu’un ami. S’il
y a encore un peu de tendresse pour moi dans ton cœur, tu passeras ton
bras autour de mon cou et j’appuierai ma tête sur ton épaule. Mais le
bonheur qui m’a fui ne reviendra plus.
Car même si je vois renaître un jour l’amant que j’ai cru perdre, il y
aura dans mon cœur plus de tendresse que de délire. Même si tu me
voulais passionnée, je ne pourrais plus l’être. Tu traverses une crise
passagère, tu changeras peut-être; moi, je ne changerai pas. Je ne crois
pas que rien puisse jamais m’ôter ce goût décevant que je trouve à
chaque chose. Tout s’est terni pour moi. Hélas! je suis de ces êtres qui
ont appris qu’on peut vivre sans bonheur et qui se consolent en pensant
que leur course, peut-être, ne sera plus très longue.
Mais pourquoi se laisser aller au découragement comme je le fais? J’ai
tort. Pardonne-moi. Je ne sais si c’est un mouvement généreux qui, au
moment de nous quitter, t’a rendu à moi, si c’est l’amour, si c’en est
l’ombre. Je ne sais qu’une chose, c’est que ce n’est pas moi qui te
causerai jamais volontairement la moindre peine. La sagesse, la douceur,
la patience, la gravité de l’esprit, tout ce qui t’a attiré vers moi se
retrouvera quand je cesserai de souffrir. Et tu aurais voulu que je ne
mette plus jamais ma tête sur ton cœur? N’en parlons plus. Oublions. Ah!
tâchons d’oublier!