Septembre.
Que tu es raisonnable, mon ami! Que ta lettre est sage! C’est ainsi
qu’il faut être et tout ce que tu me dis je le pense comme toi, et si tu
ne me le disais pas, je te le dirais. Mais--comprends la nuance--c’est
moi qui devrais te le dire.
Attends. Tout cela s’est fait un peu vite, et je suis encore trop
troublée, par ce grand bonheur inattendu. Que tes mains soient délicates
pour me prendre et tu verras que bientôt je pourrai tout entendre. Mais
en ce moment, ma sensibilité est trop aiguë. Je sais que tu ne peux pas
me dire: «C’est toi que j’ai aimée le plus.» Je le sais bien et je ne te
le demande pas, alors tu devrais ne rien me dire du tout.
Je n’en souffre pas. Ne va pas croire que je puisse être jalouse. Ah!
mon chéri, je t’aime d’un amour trop pur pour qu’un sentiment égoïste
vienne s’y mêler et le corrompre. Mais quand tu as la gentillesse de me
dire que je suis vraiment ton double, as-tu besoin d’ajouter que tu ne
renies rien de ce qui te fut ou t’est cher, que ce serait là un mensonge
de complaisance qui ne m’abuserait pas? Cela va sans dire, n’insiste
pas.
Mon ami, ta lettre pourrait être lue par tout le monde; elle te fait
trop honneur, voilà ce que je lui reproche.
Tu m’élargis un champ de joie presque illimité et, au tournant de la
page, par une phrase très sage, très raisonnable mais qui aurait pu
rester sous-entendue, que j’aurais lue quand même entre les lignes, tu
rétrécis ce champ de bonheur et tu serres mon cœur comme dans un étau.
Vois-tu, il est bien vrai que les paroles abîment parfois les plus
belles choses, qu’elles les trahissent. N’abusons pas des paroles,
surtout lorsque le regard, la voix, ne sont pas là pour les corriger. Tu
ne renies rien de ce qui te fut ou t’est cher. Est-ce que tu me
l’apprends? N’en avons-nous pas parlé cent fois? Pourquoi revenir
là-dessus? Ma tête travaille. Je cherche une raison, une intention
cachée que tu n’as pas eue. Je suis dans cette disposition vibrante où
l’on se fait un monde d’un rien. Mais pour une fois, c’est ta faute. En
me répétant sans nécessité ce que je sais aussi bien que toi, en voulant
définir avec précision la situation qui m’est faite et que j’ai
acceptée, il semble que tu me retires une initiative, que tu m’enlèves
un peu le mérite que j’ai à vouloir qu’il en soit ainsi. Tu soulignes,
tu accentues, tu me fais sentir mes limites avec une sagesse qui
s’adresse à ma raison, au lieu de parler à mon cœur qui est plein pour
toi d’une ivresse de sacrifice et d’immolation.
Je relirai ta lettre plus tard; je la trouverai parfaite; elle l’est;
mais pour le moment, taisons-nous.
Voilà, mon ami chéri. J’aurais voulu t’écrire sur un tout autre ton.
Vois-tu, nous écrivons trop. Nous ne mettons pas assez de divin silence
sur des choses qui sont trop belles pour être dites. Taisons-nous
quelquefois, mon cher amour.
Et, dans ce petit coin, je mets toutes les pensées les plus
déraisonnables et les plus amoureuses, la plus tendre étreinte, le
baiser qui est si doux, si doux...