DENISE.

V

Mai.

Mon ami, je regarde se faner les roses de votre bouquet. Je feuillette

votre carnet de notes scolaires. C’est peut-être le plus attendrissant

souvenir que j’aie reçu de vous. Je vois si bien le petit François

Chaumont que vous deviez être dans ce temps où je jouais au tambourin

dans le jardin du Luxembourg avec ma sœur et où je bouchais de la main

les robinets des fontaines Wallace afin d’éclabousser les passants.

C’était vers 1898 ou 1899. Je n’ai jamais regretté ces années-là. Je

n’aimais pas mon enfance. Mon âme était trop impatiente et trop curieuse

de vivre; elle s’ennuyait dans un corps inachevé. Je ne rêvais que

drames, catastrophes, actions héroïques, et il me semblait qu’il était

très facile de mourir comme Jeanne-d’Arc! Et puis, vers quinze ans, j’ai

voulu devenir une sainte. Et à seize ans, je n’ai plus souhaité que

d’être une femme comme les autres. Il me semble en vous écrivant que mon

cœur d’adolescente se réveille au fond du cœur plus mûr que la vie m’a

façonné. Je retrouve cette tendresse délicate, ce goût de la mélancolie,

ce besoin de consoler, de guérir, d’enchanter que j’avais à dix-sept ans

quand je rêvais de me donner en récompense à un héros malheureux. Il y

avait dans cet enfantillage romanesque un sens secret de ma vraie

nature, une divination des vrais besoins de ma sensibilité, car je n’ai

jamais été attirée par ceux que le succès a rendus orgueilleux.

Voilà à quoi je pense en feuilletant ce carnet qui évoque pour moi votre

enfance que je n’ai pas connue. C’est une courte lettre que vous

recevrez de moi aujourd’hui. Elle vous porte mon affection attentive, un

peu inquiète. Ne travaillez pas trop. Je vous ai trouvé mauvaise mine la

dernière fois que je vous ai vu. Il faut que vous soyez fort et bien

portant pour que je me sente contente de vivre.

Au revoir, mon ami. Vous m’êtes bien cher.

Paroles d'un solitaire · 第 45 / 71 题