Avril.
Mon ami, depuis hier, je suis tourmentée par le conseil grave que vous
êtes venu demander à ma clairvoyante affection et je songe à ce
sentiment qui est né dans votre cœur pour un être que j’ignore et qui,
j’en suis sûre, doit en être digne. Je songe que vous n’êtes pas très
heureux dans votre ménage, avec une compagne qui n’a ni vos goûts, ni
vos idées, qui ne vous comprend pas, qui est sans culture, sans esprit,
mais qui vous aime. En même temps, je considère la situation que vous
occupez dans le monde et les devoirs moraux qui en découlent. En peu de
temps, après de longues et injustes années d’obscurité, vos livres si
lumineux, si émouvants vous ont conquis la plus légitime notoriété.
L’admiration, l’estime vous entourent. Et c’est à cette minute d’apogée
que, par une étrange défaillance de votre cœur si viril, vous songez à
briser les liens qui depuis vingt années vous unissent à celle qui n’a
pas su être l’inspiratrice de vos travaux. Vous sentez plus que jamais
auprès d’elle votre solitude morale et vous croyez avoir trouvé ailleurs
la femme élue de votre esprit et de votre cœur. Mon ami, écoutez-moi:
une âme de votre qualité ne saurait échapper à ces crises de conscience
où l’on cherche douloureusement son devoir; mais elle puise toujours
dans sa bonté essentielle le courage et la force de franchir tous les
passages difficiles. Lorsque le soir, après une longue journée de
travail, vous souhaiterez plus ardemment la présence de celle qui n’est
pas là, vous regarderez, assise dans son fauteuil, occupée à lire ou à
broder, la compagne de vos années d’obscurité, celle que vous avez
choisie à l’époque où nul ne discernait qui vous étiez, et vous
songerez: «Certainement nous n’avons plus grand contact ensemble, mais
la période vaillante, héroïque de ma vie, celle qui a fait toute ma
valeur morale, l’aurais-je connue avec une autre que toi? Il a fallu
l’épreuve, l’infortune pour tirer de moi ce son qui m’a révélé à
moi-même le métal dont j’étais fait. Toi seule as entendu ce son; toi
seule connais ce que je vaux. Et maintenant que grâce à moi tu vis
paisible, honorée, presque heureuse, si ma pensée, ce soir s’en va
ailleurs, si je souffre, si je suis triste, du moins il m’est doux de me
dire que c’est parce que je ne suis ni faible ni lâche que tu es là, que
c’est grâce à mon courage et par mon sacrifice que tu ne t’en vas pas
diminuée, déchue, dans quelque petit appartement solitaire où il fait
froid, que tu ne passes pas dans la rue bousculée par les passants,
vieillie bientôt, le dos courbé, courant sous la pluie et croisant
des gens qui, la veille, te saluaient avec respect et qui ne te
reconnaissent plus.» Cette pensée vous sera douce et consolante. Et,
plus tard, retiré dans votre chambre, même si vos bras ouverts
n’étreignent que le vide, vous vous direz: «Il y a dans mon cœur un
sentiment très beau, très noble, très élevé, un rêve que je n’ai pas
réalisé et dont chacun de mes instants est illuminé parce qu’il est
resté un rêve, parce qu’il a gardé, avec ses ailes, la liberté, parce
que _de ce qui n’est pas_, source de tout attrait, je n’ai pas fait _ce
qui est_, qui ternit tout.»
Ainsi, cet amour très noble gardera toujours sa somme d’idéal, sa
parure, sa pureté. Si celle qui vous l’inspire en a reçu l’aveu,
peut-être acceptera-t-elle d’être pour vous l’épouse secrète, la
consolatrice que vous méritez; peut-être préférerez-vous l’un et
l’autre, en cultivant une sainte amitié, goûter des joies inaccessibles
aux âmes médiocres... Songez, mon ami, à tout cela que je vous exprime
fort mal mais qui, du moins, vous donnera la certitude que vous pouvez
en toute occasion compter sur le souci amical, sur la fraternelle
affection de votre amie.