XXVII

Quelle que soit l’énigme de l’univers, comment croire que toutes les

données du problème n’ont pas été pesées avec une sereine, avec une

suprême clairvoyance et que la solution adoptée n’est pas la meilleure

et la plus sage? Choisis parmi tant d’autres qui n’ouvrirent pas les

yeux, nous seuls avons été admis au spectacle de la vie. Nous y sommes,

nous passons, nous allons mourir. Mais quoi qu’il advienne de nous, il

faut se dire que le seul fait d’avoir vécu était une chose belle,

grande, magnifique, incompréhensible et souhaitable.

Certains lecteurs préoccupés de mon salut m’ont reproché affectueusement

de n’avoir pas la foi. Un officier qui s’est distingué pendant la guerre

m’écrivit notamment:

«Relisez le pari de Pascal».

Le pari de Pascal peut, il me semble, se résumer ainsi:

«Je crois en Dieu. Si j’ai raison je gagne tout; si je me trompe je ne

perds rien.»

C’est là évidemment un raisonnement ingénieux par lequel celui qui a la

foi se justifie à ses propres yeux et aux yeux de ceux qui ne l’ont pas.

C’est une sécurité supplémentaire qu’il se donne. C’est comme un verrou

de sûreté qu’il met à sa maison. Mais cela suppose qu’on a déjà la

maison. Vous m’offrez ce verrou à moi qui n’ai pas encore de maison, pas

de biens spirituels à protéger. Je vois bien le verrou: je ne vois pas

la porte où le fixer. J’ai beau me dire: «Croire est une opération qui

ne comporte aucun risque. Donc je crois», en suis-je plus avancé? La

foi, hélas! ne dépend pas de la volonté.

Est-ce de gaieté de cœur que je renonce à l’idée si douce de retrouver

après la mort les êtres qui me furent ou me sont chers, que je me prive

de cette suprême consolation? Croit-on qu’il ne faille pas de courage à

l’homme privé d’espérance et qui pense chaque jour à la mort pour se

résigner au trou noir qui l’attend?

* * * * *

Que Dieu existe selon la conception de l’Eglise romaine, se peut-il que

me présentant devant lui les mains et la conscience pures je doive me

défendre comme d’un crime de n’avoir pas cru à l’immortalité de l’âme?

Mais, mon Dieu, ce cerveau que vous m’avez donné commandait par sa

complexion même la nature de mes pensées. Si cet instrument que je n’ai

pas choisi, que je n’ai pu échanger contre aucun autre, dont j’ai dû me

servir tel que je l’ai reçu de vos mains, si cette lampe éclairant les

choses d’une certaine façon, bonne ou mauvaise, ne m’a pas conduit à la

foi, est-ce ma faute? Une montre est-elle responsable de l’heure qu’elle

marque? Si elle avance, si elle retarde, cela dépend du jeu de ses

rouages. J’ai cherché la vérité. Me suis-je trompé? J’ai cru et souhaité

le contraire. Mes pensées ont été les fruits naturels de la plante que

je suis. Il ne dépendait pas de moi qu’elles fussent autres. Si vous

avez voulu que les éléments dont je suis composé ne fussent bons qu’à

produire une manière de voir qui devait vous déplaire, pouvez-vous m’en

faire grief puisque je n’ai rien fait pour qu’il en fût ainsi?

* * * * *

Au cœur de la forêt, sous la multitude des feuilles, perdu dans cette

foule sans voix, ce peuple immobile, silencieux, solennel, nous sentons

autour de nous comme un génie des choses, comme une pensée confuse qui,

des profondeurs du règne végétal, en marche vers nous, trouve dans notre

cerveau son siège naturel. Nous sentons que c’est en ce cerveau étroit,

fragile et merveilleux que l’immense vie éparse, que l’universel effort

aboutissent, cherchent à prendre conscience d’eux-mêmes. Comment

résisterions-nous à cet ordre irrésistible?

Il faut que l’homme cherche, qu’il découvre, qu’il invente. C’est sa

mission, sa tâche, son devoir. Et loin d’offenser la source de toute vie

en se servant de son cerveau, il répond à son vœu. Nous le sentons si

bien que, la tâche accomplie, quelle qu’elle soit, fait naître en nous

cet allégement, cette détente, ce sentiment de délivrance, cette joie

sereine et sacrée que nous ne retrouvons ni dans les plaisirs, ni dans

les triomphes, ni dans la volupté. Nous le sentons si bien qu’à peine

oisifs, le sournois et déprimant ennui entre dans notre vie. Travailler,

c’est être bon, équilibré, sage, loyal, probe, moral. On se conduit bien

quand on travaille. Les grands travailleurs ont la conscience nette.

L’indulgence, la bonté, une conception plus tolérante, plus juste des

choses résultent du travail et de sa sainte fatigue. Ce sont les

désœuvrés qui sont immoraux et vicieux, qui conçoivent ou commettent les

actes vils et bas. Si Dieu existe, celui qui travaille plaît à Dieu. Et

alors où est la limite dans l’effort? Où est la barrière? Où le domaine

légitime et le domaine usurpé? A quel moment offensons-nous la puissance

divine? Et comment pourrions-nous l’offenser puisque nous sommes loyaux,

droits, purs, désintéressés? Quelle recherche peut être mauvaise puisque

rien ne se fait de beau, de grand, d’élevé que par cet instinct qui

porte l’homme au delà de ses limites et le pousse sans cesse vers

l’inconnaissable afin de réduire s’il se peut l’obscurité qui nous

entoure? Mais c’est là notre plus impérieux devoir, notre unique objet

en ce monde!

Vous me dites: «Ne raisonnez pas. Croire en Dieu, c’est l’aimer. C’est

par l’amour que vous viendra la foi.» Mais qui plus que moi souhaite

qu’il existe? Dans quelle poitrine bat un cœur mieux fait pour le

comprendre et pour l’aimer? Ah! que je voudrais croire qu’il est là,

qu’il me voit, que sa pitié m’assiste et qu’au terme de la vie il me

recevra dans ses bras! Qu’il me serait doux de l’appeler mon père!

* * * * *

A qui n’est-il pas arrivé d’éprouver, certains matins de pure lumière ou

bien le soir, à l’heure, si émouvante où celle-ci décline, une félicité

singulière, une sorte d’ivresse inexprimable en contemplant la grande

féerie qui enchante les faibles hommes? C’est surtout au temps de ma

jeunesse que j’ai éprouvé cette félicité sans paroles. Je sentais mon

cœur se fondre et je n’avais pas besoin de comprendre, parce qu’en moi

un sens supérieur à l’intelligence s’était merveilleusement accordé avec

cet instant de la beauté éternelle. Quelque chose de grand dont une

parcelle m’habitait était là, invisible et rayonnait. Transporté

au-dessus de moi-même, il me semblait que Dieu avait choisi mes yeux

pour regarder la création.

Mais toujours la raison est venue faner ce moment éblouissant, éteindre

l’étincelle mystérieuse et me persuader que j’avais été dupe d’une

émotion des sens, d’un peu de fièvre, d’une courte exaltation poétique.

* * * * *

Si la cause première est esprit--et peut-on admettre que ce qui est en

nous ne soit pas en elle?--cet esprit nous sera toujours inconcevable.

Nous lui prêtons nos qualités, nos défauts, en un mot notre

ressemblance. Mais ce Dieu en qui la bonté, la justice, la pitié,

l’amour doivent trouver leur expression la plus parfaite, comment croire

qu’ayant jeté sur la terre en nombre incalculable des créatures sans

défense, aveugles, faibles, innocentes, inquiètes, effrayées, meurtries

au moindre heurt, sollicitées par mille tentations, abusées par les

apparences, éblouies par tous les prestiges, comment croire qu’il

consente à ce que chacune d’elles si elle trébuche, si elle ne découvre

pas la vérité éternelle, soit perdue à jamais?

Gœthe a écrit: «Il y a des milliers d’âmes qui auraient aimé Dieu comme

un ami si on le leur avait dépeint comme un ami et non comme un tyran

capricieux toujours prêt à foudroyer de son tonnerre tout ce qui n’est

pas la perfection absolue.»

Pour moi, ce Dieu en qui repose l’équilibre de l’univers, source de

toute vie, qui règle la marche des mondes dans l’espace, fait les lois

et les révise et qui doit résoudre continuellement des problèmes dont le

moindre nous donnerait le vertige, je ne le vois pas dérangé à toute

minute par la nécessité de noter qu’en un point imperceptible de

l’infini ce grain de poussière qu’on appelle un homme a transgressé sa

loi. Certes il faut souhaiter le triomphe de la vertu, et c’est à nous

de faire en sorte que ce triomphe soit un jour possible. Mais croit-on

que l’objet de l’univers se résume tout entier en une question de

morale, et n’est-ce pas se faire de la divinité une idée un peu étroite

que de se la représenter _uniquement_ occupée à tenir registre du bien

et du mal?

Paroles d'un solitaire · 第 34 / 71 题