Quelle que soit l’énigme de l’univers, comment croire que toutes les
données du problème n’ont pas été pesées avec une sereine, avec une
suprême clairvoyance et que la solution adoptée n’est pas la meilleure
et la plus sage? Choisis parmi tant d’autres qui n’ouvrirent pas les
yeux, nous seuls avons été admis au spectacle de la vie. Nous y sommes,
nous passons, nous allons mourir. Mais quoi qu’il advienne de nous, il
faut se dire que le seul fait d’avoir vécu était une chose belle,
grande, magnifique, incompréhensible et souhaitable.
Certains lecteurs préoccupés de mon salut m’ont reproché affectueusement
de n’avoir pas la foi. Un officier qui s’est distingué pendant la guerre
m’écrivit notamment:
«Relisez le pari de Pascal».
Le pari de Pascal peut, il me semble, se résumer ainsi:
«Je crois en Dieu. Si j’ai raison je gagne tout; si je me trompe je ne
perds rien.»
C’est là évidemment un raisonnement ingénieux par lequel celui qui a la
foi se justifie à ses propres yeux et aux yeux de ceux qui ne l’ont pas.
C’est une sécurité supplémentaire qu’il se donne. C’est comme un verrou
de sûreté qu’il met à sa maison. Mais cela suppose qu’on a déjà la
maison. Vous m’offrez ce verrou à moi qui n’ai pas encore de maison, pas
de biens spirituels à protéger. Je vois bien le verrou: je ne vois pas
la porte où le fixer. J’ai beau me dire: «Croire est une opération qui
ne comporte aucun risque. Donc je crois», en suis-je plus avancé? La
foi, hélas! ne dépend pas de la volonté.
Est-ce de gaieté de cœur que je renonce à l’idée si douce de retrouver
après la mort les êtres qui me furent ou me sont chers, que je me prive
de cette suprême consolation? Croit-on qu’il ne faille pas de courage à
l’homme privé d’espérance et qui pense chaque jour à la mort pour se
résigner au trou noir qui l’attend?
* * * * *
Que Dieu existe selon la conception de l’Eglise romaine, se peut-il que
me présentant devant lui les mains et la conscience pures je doive me
défendre comme d’un crime de n’avoir pas cru à l’immortalité de l’âme?
Mais, mon Dieu, ce cerveau que vous m’avez donné commandait par sa
complexion même la nature de mes pensées. Si cet instrument que je n’ai
pas choisi, que je n’ai pu échanger contre aucun autre, dont j’ai dû me
servir tel que je l’ai reçu de vos mains, si cette lampe éclairant les
choses d’une certaine façon, bonne ou mauvaise, ne m’a pas conduit à la
foi, est-ce ma faute? Une montre est-elle responsable de l’heure qu’elle
marque? Si elle avance, si elle retarde, cela dépend du jeu de ses
rouages. J’ai cherché la vérité. Me suis-je trompé? J’ai cru et souhaité
le contraire. Mes pensées ont été les fruits naturels de la plante que
je suis. Il ne dépendait pas de moi qu’elles fussent autres. Si vous
avez voulu que les éléments dont je suis composé ne fussent bons qu’à
produire une manière de voir qui devait vous déplaire, pouvez-vous m’en
faire grief puisque je n’ai rien fait pour qu’il en fût ainsi?
* * * * *
Au cœur de la forêt, sous la multitude des feuilles, perdu dans cette
foule sans voix, ce peuple immobile, silencieux, solennel, nous sentons
autour de nous comme un génie des choses, comme une pensée confuse qui,
des profondeurs du règne végétal, en marche vers nous, trouve dans notre
cerveau son siège naturel. Nous sentons que c’est en ce cerveau étroit,
fragile et merveilleux que l’immense vie éparse, que l’universel effort
aboutissent, cherchent à prendre conscience d’eux-mêmes. Comment
résisterions-nous à cet ordre irrésistible?
Il faut que l’homme cherche, qu’il découvre, qu’il invente. C’est sa
mission, sa tâche, son devoir. Et loin d’offenser la source de toute vie
en se servant de son cerveau, il répond à son vœu. Nous le sentons si
bien que, la tâche accomplie, quelle qu’elle soit, fait naître en nous
cet allégement, cette détente, ce sentiment de délivrance, cette joie
sereine et sacrée que nous ne retrouvons ni dans les plaisirs, ni dans
les triomphes, ni dans la volupté. Nous le sentons si bien qu’à peine
oisifs, le sournois et déprimant ennui entre dans notre vie. Travailler,
c’est être bon, équilibré, sage, loyal, probe, moral. On se conduit bien
quand on travaille. Les grands travailleurs ont la conscience nette.
L’indulgence, la bonté, une conception plus tolérante, plus juste des
choses résultent du travail et de sa sainte fatigue. Ce sont les
désœuvrés qui sont immoraux et vicieux, qui conçoivent ou commettent les
actes vils et bas. Si Dieu existe, celui qui travaille plaît à Dieu. Et
alors où est la limite dans l’effort? Où est la barrière? Où le domaine
légitime et le domaine usurpé? A quel moment offensons-nous la puissance
divine? Et comment pourrions-nous l’offenser puisque nous sommes loyaux,
droits, purs, désintéressés? Quelle recherche peut être mauvaise puisque
rien ne se fait de beau, de grand, d’élevé que par cet instinct qui
porte l’homme au delà de ses limites et le pousse sans cesse vers
l’inconnaissable afin de réduire s’il se peut l’obscurité qui nous
entoure? Mais c’est là notre plus impérieux devoir, notre unique objet
en ce monde!
Vous me dites: «Ne raisonnez pas. Croire en Dieu, c’est l’aimer. C’est
par l’amour que vous viendra la foi.» Mais qui plus que moi souhaite
qu’il existe? Dans quelle poitrine bat un cœur mieux fait pour le
comprendre et pour l’aimer? Ah! que je voudrais croire qu’il est là,
qu’il me voit, que sa pitié m’assiste et qu’au terme de la vie il me
recevra dans ses bras! Qu’il me serait doux de l’appeler mon père!
* * * * *
A qui n’est-il pas arrivé d’éprouver, certains matins de pure lumière ou
bien le soir, à l’heure, si émouvante où celle-ci décline, une félicité
singulière, une sorte d’ivresse inexprimable en contemplant la grande
féerie qui enchante les faibles hommes? C’est surtout au temps de ma
jeunesse que j’ai éprouvé cette félicité sans paroles. Je sentais mon
cœur se fondre et je n’avais pas besoin de comprendre, parce qu’en moi
un sens supérieur à l’intelligence s’était merveilleusement accordé avec
cet instant de la beauté éternelle. Quelque chose de grand dont une
parcelle m’habitait était là, invisible et rayonnait. Transporté
au-dessus de moi-même, il me semblait que Dieu avait choisi mes yeux
pour regarder la création.
Mais toujours la raison est venue faner ce moment éblouissant, éteindre
l’étincelle mystérieuse et me persuader que j’avais été dupe d’une
émotion des sens, d’un peu de fièvre, d’une courte exaltation poétique.
* * * * *
Si la cause première est esprit--et peut-on admettre que ce qui est en
nous ne soit pas en elle?--cet esprit nous sera toujours inconcevable.
Nous lui prêtons nos qualités, nos défauts, en un mot notre
ressemblance. Mais ce Dieu en qui la bonté, la justice, la pitié,
l’amour doivent trouver leur expression la plus parfaite, comment croire
qu’ayant jeté sur la terre en nombre incalculable des créatures sans
défense, aveugles, faibles, innocentes, inquiètes, effrayées, meurtries
au moindre heurt, sollicitées par mille tentations, abusées par les
apparences, éblouies par tous les prestiges, comment croire qu’il
consente à ce que chacune d’elles si elle trébuche, si elle ne découvre
pas la vérité éternelle, soit perdue à jamais?
Gœthe a écrit: «Il y a des milliers d’âmes qui auraient aimé Dieu comme
un ami si on le leur avait dépeint comme un ami et non comme un tyran
capricieux toujours prêt à foudroyer de son tonnerre tout ce qui n’est
pas la perfection absolue.»
Pour moi, ce Dieu en qui repose l’équilibre de l’univers, source de
toute vie, qui règle la marche des mondes dans l’espace, fait les lois
et les révise et qui doit résoudre continuellement des problèmes dont le
moindre nous donnerait le vertige, je ne le vois pas dérangé à toute
minute par la nécessité de noter qu’en un point imperceptible de
l’infini ce grain de poussière qu’on appelle un homme a transgressé sa
loi. Certes il faut souhaiter le triomphe de la vertu, et c’est à nous
de faire en sorte que ce triomphe soit un jour possible. Mais croit-on
que l’objet de l’univers se résume tout entier en une question de
morale, et n’est-ce pas se faire de la divinité une idée un peu étroite
que de se la représenter _uniquement_ occupée à tenir registre du bien
et du mal?