I
La condition, le rang, la fortune, les événements d’une existence
eux-mêmes n’ont pas aux yeux du solitaire l’importance que leur
accordent généralement les hommes.
J’ai cinquante ans. C’est l’époque de ma vie que je préfère. Quand il
m’arrive de considérer un instant de mon passé, je me prends en pitié;
car il est rare que, depuis, je n’aie pas appris quelque chose et
l’instant que je considère me paraît toujours situé dans une région
inférieure et comme vu à l’étage au-dessous.
J’ai désiré tous les biens de ce monde: la fortune, la puissance, la
gloire. Je n’ai gardé que le goût du travail, une grande curiosité
d’esprit et le même enthousiasme pour tout ce qui est beau, grand ou
juste. Le reste, je l’ai laissé derrière moi, sans regrets, sur ma
route.
* * * * *
Hélas! c’est un mauvais tour que nous joue parfois le Destin en nous
accordant ce que nous souhaitons le plus. Si tu as un peu d’imagination,
jeune homme, apprends que notre rêve est souvent la seule réalité et
que, neuf fois sur dix, obtenir c’est perdre.
* * * * *
Mon existence ne fut point enviable, car le plus précieux de tous les
biens, celui sans lequel on n’en peut goûter aucun autre, la santé, me
fut toujours refusé. Et pourtant, j’accepterais de recommencer ma vie.
Je souhaiterais même, si une nouvelle durée pouvait m’être octroyée,
qu’elle eût pour point de départ l’instant où je suis parvenu.
A cinquante ans, je me sens délesté de tout fardeau inutile. Je n’ai
plus de vanité, j’ai peu de besoins. Chaque pas que j’ai fait vers la
sagesse m’a permis de connaître et d’atteindre ma vraie nature. Je sens
avec évidence qu’à travers mille vicissitudes et quels que fussent les
événements de ma vie, j’étais né pour devenir le solitaire que je suis.
La splendeur du jour, la douceur d’exister, la seule vue de mon jardin
(est-il une œuvre d’art comparable à la forme d’un iris?) une heure de
rêverie, voilà des plaisirs modestes et négligeables, vous semble-t-il.
C’est que vous ne savez pas jouir des choses essentielles et que vous
ignorez la simple joie qu’on éprouve, seul, sans amis, quand rien ne
vous distrait, à lever les yeux, à contempler ce jeu du vent et du
nuage, ce spectacle toujours le même et jamais semblable, cette
perpétuelle féerie qui se joue dans le ciel depuis le commencement du
monde. Que de fois, sentant passer sur moi, à ras de terre, ce même vent
qui régnait dans l’espace, j’ai tendu instinctivement l’oreille comme si
sa voix lointaine m’apportait un mystérieux message!
Est-il besoin d’être poète pour goûter cette ivresse chaste de l’âme à
suivre là-haut ce nuage qui glisse, qui change de forme, qui se divise,
qui se fragmente pour se dissoudre lentement dans un silence éternel?