Pas plus tard qu'hier matin, par un beau petit soleil de novembre, un
couple assez mal assorti suivait en chaise de poste la route d'Acquanera
à Castelmonte. Les voyageurs étaient deux époux de rencontre, un
horrible petit monsieur qui crachait le sang par la portière et une
vieille demoiselle plâtrée qui achevait le petit monsieur.
L'homme (passez-moi le mot) avait trouvé quelques millions dans le cabas
d'une cuisinière épousée _in extremis_ par un célèbre coquin de la
bourse. Cet argent le condamnait à faire ce qu'on appelle assez
improprement la vie; le sang ladre, vicié et vicieux de ses auteurs le
condamnait à mourir jeune, et les médecins à la mode, pour se
débarrasser de lui, l'envoyaient tousser son âme au fin fond de l'Italie
méridionale. Il trouva du dernier galant de choisir sa garde-malade
parmi les créatures dont le temps se paye le plus cher. Une demoiselle
Aurélia, surnommée l'Ogre parce qu'elle avait dévoré cent cinquante
petits jeunes gens, accepta la corvée moyennant une reconnaissance d'un
demi-million souscrite par devant notaire.
L'Ogre était citée à bon droit comme un des êtres les plus spirituels de
son espèce. Elle savait chanter après boire la poésie alliacée des
Alcazars et des Eldorados, son répertoire de calembours approximatifs et
de plaisanteries à trois sous la ligne étonnait les garçons de nuit dans
les restaurants à la mode. Mais un tête-à-tête de deux mois épuisa
toutes les ressources de son esprit, et pour trouver un sujet
inépuisable elle se mit à rédiger verbalement les mémoires de son
alcôve. L'affreux petit phtisique écoutait volontiers cette chronique
des anciens jours, comme un roi prend plaisir à feuilleter l'histoire
fabuleuse de ses ancêtres.
En sortant d'Acquanera, la donzelle avait entamé le récit de ses
aventures avec le beau, le riche et le galant Lysis de la Ferrade. Elle
amplifiait les folies que ce prince de la jeunesse avait faites pour ses
yeux enluminés; les fêtes, les bijoux, les terrains au parc des Princes
et les autres splendeurs dont il l'avait payée; elle contait enfin
qu'elle était sur le point de vendre ses diamants, parce qu'il lui en
avait promis d'autres, quand le pauvre garçon mourut assassiné par un
vil spadassin. Comme elle achevait la légende du scélérat introuvable et
impuni, la chaise s'arrêta devant un petit cimetière, le courrier
descendit du siége et dit: Si monsieur et madame ont la curiosité de
voir le tombeau d'un Français? Il est tout neuf, en marbre blanc, avec
deux figures sculptées par le célèbre Pignatelli; il a coûté deux mille
ducats de Naples.
Le voyageur fit la grimace et répondit en imitant un comique du
Palais-Royal:
«Si tu n'as qu'un tombeau à nous offrir, tu peux le garder pour toi, mon
bonhomme.
--Viens-y, poltron, dit l'Ogre; on ne te retiendra pas malgré toi.»
Ils descendirent, et le domestique de place entendit cet aimable
dialogue:
«Ah! par exemple! elle est trop forte, celle-là! Juste au moment où nous
en parlions!... On mettrait ça dans une pièce, personne ne voudrait
croire que c'est arrivé.
--Dis donc, mais ce n'est peut-être pas le tien?
--Comme s'il y en avait jamais eu deux! C'est bien ça; le nom, les
prénoms, l'âge et tout. Gredin, va!
--Après? puisqu'il est mort!
--C'est égal; je ne m'en irai pas sans dire une parole. As-tu un crayon?
--Voilà!»
L'Ogre prit le crayon, et entre les mots _ci-gît_ et le nom du mort elle
écrivit en lettres de deux pouces de haut sur un de large: