VII

La filature des _Trois-Croix_, bien connue sur les principaux marchés de

l'Europe, était dès lors une usine modèle, construite à neuf par un

homme pratique, et outillée dans la perfection. Les bâtiments, qui

couvraient un hectare et demi, formaient trois masses distinctes: au

milieu, la filature proprement dite; à droite, la filterie ou fabrique

de fil à coudre; sur la gauche, les métiers à tisser. Les dépendances

comprenaient deux vastes magasins, la maison du gérant et des employés

principaux, et soixante ou quatre-vingts maisonnettes louées aux

contre-maîtres et aux meilleurs ouvriers, le tout en brique et fer,

c'est-à-dire presque incombustible, et isolé par un mur d'enceinte qui

faisait îlot dans la riche et laborieuse banlieue. Les services étaient

groupés à souhait pour l'unité du commandement; cette grande

fourmilière, animée par le travail de cinq cents individus, pouvait

tenir en quelque sorte dans la main d'un seul homme. En revanche, il

était difficile de comprendre qu'elle obéît à deux chefs. Il n'entre pas

dans notre esprit d'ajouter une seconde tête à un corps organisé.

Aussi l'émotion fut-elle vive à l'arrivée d'un homme dont la position

mal définie semblait mettre en question l'autorité du directeur. M.

Dempoque ne s'était pas embarqué pour Buenos-Ayres sans dire un peu ce

qu'il allait chercher. Les principaux bailleurs de fonds, dont

quelques-uns habitaient Lille, attendaient impatiemment la première

lettre du gros voyageur. Le bruit courait qu'avant six mois le nouvel

employé serait promu à la direction générale ou chassé honteusement

comme un faquin. Deux ou trois désoeuvrés, comme on en trouve partout,

même à Lille, imaginèrent que ce Parisien était un espion introduit dans

l'établissement pour en étudier le fort et le faible. Le directeur en

exercice avait peur de choquer ses commanditaires, il avait peur de

livrer les secrets de sa maison à l'émissaire secret d'un concurrent, il

avait peur enfin de perdre sa place.

L'entrée de M. Jean-Pierre aux _Trois-Croix_ ne fut donc pas précisément

triomphale. Du haut en bas, tout le monde lui présenta des visages

inquiets et contraints. Le gérant l'établit dans un coin de son propre

appartement, sans oublier de lui faire sentir qu'on se gênait pour le

loger; personne ne daigna lui offrir à dîner, bien qu'on le vît sans

cuisinière et sans marmite. Il fut libre d'aller et de venir dans tous

les ateliers, mais on ne lui en fit pas les honneurs; on ne le présenta

pas officiellement au personnel, on ne le fit pas reconnaître, et par

suite les employés, les contre-maîtres et les ouvriers eux-mêmes

l'entourèrent d'une suspicion respectueuse et lui témoignèrent des

égards empreints d'hostilité.

Il jugea la situation avec le tact particulier des hommes qui ont

beaucoup souffert. Les meurtrissures de l'âme, comme celles du corps,

développent une sensibilité souvent exagérée. Il se dit que décidément

son étoile le prédestinait aux réputations équivoques, et que l'estime

lui coûterait toujours plus cher qu'aux autres; mais au lieu de

s'asseoir devant l'obstacle et d'attendre qu'il tombât spontanément, ce

qui ne pouvait tarder plus de quatre ou cinq mois, il suivit l'instinct

courageux qui le poussait en avant. Il entra dans sa vie nouvelle comme

ces navires qui cheminent vers le pôle nord en brisant la glace à chaque

pas. On le vit s'introduire ouvertement, avec une ténacité invincible et

douce, dans les détails de l'industrie qu'il devait diriger un jour;

cinq cents individus assistèrent à l'investigation patiente et sereine

de cet homme qui démontait et étudiait pièce à pièce le mécanisme des

_Trois-Croix_. Aucune résistance ne le rebuta, ni la froideur des chefs,

ni le mauvais vouloir des subalternes, ni la grossièreté de quelques

travailleurs mal-appris. Il ne se mit pas même en colère. A peine le

vit-on sourire par moments, lorsqu'il se disait en _a parte_: J'en ai vu

bien d'autres dans le grand monde!

Au bout de quatre mois, il possédait si bien l'ensemble et le détail de

son affaire qu'il aurait pu remplacer indifféremment le directeur, le

chef mécanicien ou n'importe quel ouvrier. Il avait tout examiné, mis la

main à tout, conduit la matière première dans toutes ses transformations

depuis la porte d'entrée jusqu'à la sortie. Il connaissait tous les

travailleurs par leur nom, hommes et femmes, et ce peuple en revanche

commençait à le connaître et à l'estimer. On l'avait toujours vu le

premier au travail, le dernier au repos; on savait que ce directeur en

herbe envoyait chercher ses deux repas à la cantine comme un manoeuvre;

on rendait justice à son égalité d'âme, à ses façons simples et

cordiales, sans morgue et toutefois sans basse familiarité; enfin l'on

admirait surtout cette merveilleuse aptitude qui lui permettait de

joindre l'exemple au conseil et de dire à l'ouvrier: «Vous vous trompez,

mon ami, voici comme il faut vous y prendre.»

Les choses en étaient là quand on reçut les premières nouvelles de M.

Dempoque. Le directeur, qui se tenait sur le qui-vive, mais qui ne

savait rien, pressentit un grand événement. Tous les associés

accoururent à Lille; ils tinrent une assemblée au _Grand-Hôtel

d'Europe_; M. Jean-Pierre y fut seul admis. Il y eut un banquet auquel

il assista, mais qu'il refusa de présider en dépit de mille instances:

ce détail important fut divulgué par les garçons de l'hôtel. On sut

qu'il lui était arrivé de Buenos-Ayres certain ballot scellé de plus de

vingt cachets, qu'il le gardait sous clef, qu'il l'avait porté lui-même

à l'assemblée et rapporté dans la voiture d'un fort capitaliste, M.

Lecat. On vit un nouveau bâtiment, plus vaste que tous les autres,

s'élever auprès de l'usine, sur un terrain qui coûta presque un million.

Un chimiste accourut de Paris et travailla quinze jours de suite avec M.

Jean-Pierre dans un laboratoire improvisé et fermé. De ces petits faits

et de cent autres que je passe, on induisit assez naturellement que

Jean-Pierre avait doté les _Trois-Croix_ d'un textile inconnu, et que M.

Dempoque et son associé cherchaient à s'assurer le monopole de cette

découverte. Déjà M. Jean-Pierre avait choisi dans le personnel de

l'usine les travailleurs les plus discrets et les plus incorruptibles

pour le service du bâtiment neuf.

Ce luxe de précautions, joint à l'énormité des dépenses, mit la puce à

l'oreille de tous les concurrents. Un certain M. Delbrin, qui n'était

pas trop bien dans ses affaires, imagina de couper la fameuse herbe sous

le pied de Dempoque et consorts. Il demanda un rendez-vous secret à M.

Jean-Pierre et arriva flanqué de deux spéculateurs anglais.

«Mon cher monsieur, dit-il, nous savons comme on vous traite et quelle

ingratitude vous avez rencontrée aux _Trois-Croix_. N'espérez pas que

vos patrons se conduisent beaucoup mieux par la suite: on connaît ces

gens-là; s'ils vous donnent un intérêt de cinq ou six pour cent sur les

bénéfices qu'ils vont faire grâce à vous, ils croiront vous combler, et

vous végéterez ici toute la vie. Vous méritez une fortune, et je viens

avec ces messieurs vous l'apporter toute faite. Que diriez-vous d'un

million, argent comptant, c'est-à-dire en belles _banknotes_?

--Je dirais, répondit Gautripon, qu'il faut attendre le retour de M.

Dempoque. L'idée que vous voulez m'acheter est à lui, je la lui ai

donnée sans conditions, et je m'en fie à sa générosité pour me

récompenser. Puisque vous êtes assez bons pour vous intéresser à moi, je

vous avoue que j'espère obtenir la place de caissier avec six mille

francs, quand le titulaire prendra sa retraite.»

Les trois corrupteurs éconduits se consolèrent en disant: «C'est

peut-être un homme de génie, mais c'est assurément un fier imbécile.»

Tandis que Jean-Pierre refusait un million, Léon Bréchot en perdait deux

contre la banque de Hombourg. Tout l'hôtel des Champs-Élysées y passa,

sauf les tableaux, qui furent assez mal vendus rue Drouot; le

commissaire-priseur en tira deux cent mille francs à peine. L'Albert

Dürer seul fut payé à sa valeur parce que lord H... en mourait d'envie,

mais Bréchot calcula qu'il perdait un demi-million sur le tout. C'est

que les tableaux ont leurs destins, comme les hommes et les livres.

Bréchot dans sa splendeur aurait gagné cent pour cent sur cette galerie;

Bréchot éclipsé, un peu ruiné, presque oublié de ce Paris qui a la

mémoire si courte, faisait rejaillir son discrédit sur Rembrandt et

Prud'hon, sur l'Albane et Téniers.

De tous les biens divers que l'entrepreneur de ballast avait accumulés,

le plus clair était écrémé depuis longtemps. Les lingots, les

obligations, les titres de trois pour cent, les actions du Nord et de

l'Est, les bonnes hypothèques, les maisons de rapport, la vigne de

Bordeaux, tout le solide de la succession n'existait plus qu'à l'état de

souvenir et de regret. Quelques valeurs, ou soi-disant telles, s'étaient

dépensées toutes seules: phénomène invraisemblable mais fréquent, et

dont la loi tend à devenir générale. Tant qu'un peuple est en belle

humeur, il se laisse aisément persuader qu'un chiffon de papier rose

vaut sept ou huit cents francs comme un liard; mais le jour où le monde

se met à réfléchir un peu, les papiers de fantaisie retombent à leur

prix véritable, et l'on en donne quatre pour un sou. Il y a d'autres

placements qui, après avoir été bons, deviennent mauvais tout à coup,

par exemple, la commandite d'une fabrique de rubans, si un caprice de

jolie femme met le ruban hors de mode: un accident de cette nature

enleva deux cent mille écus à la succession Bréchot. Au moment où Léon

quitta Paris, tous ses fonds disponibles, réalisés par un intendant de

rencontre, suffirent petitement à éteindre les dettes: la vente de

l'écurie fit pencher la balance de son côté, mais son jeu, le train

d'Émilie et les habitudes de gaspillage effréné qui leur étaient

communes les eurent bientôt mis au-dessous de leurs affaires dans un

pays où le crédit, cette ruineuse providence des riches, faisait

absolument défaut.

On ne pouvait pas dire que Léon fût à sec, car il lui était dû quatre ou

cinq millions çà et là, et il gardait en portefeuille les titres de deux

immenses propriétés, sises l'une en Espagne, l'autre en Russie. Il put

donc emprunter sans indélicatesse les célèbres émeraudes que Mme

Gautripon le suppliait de reprendre. «Je t'en rendrai de plus belles,»

lui dit-il, en les vendant à un joaillier de Francfort. Les diamants

suivirent la même route; on décida qu'il était absurde de conserver dans

des écrins un capital improductif; mais l'argent de ces brocantages

profita surtout aux fermiers des tripots allemands, belges et suisses.

Les recettes extraordinaires ont le tort de créer une prospérité factice

qui provoque la dépense inutile: à mesure qu'on s'appauvrit, on a l'air

de devenir plus riche, on agit en conséquence, et la ruine engendre la

ruine. Dans ses moments lucides, Léon traçait un plan que les sept sages

de la Grèce auraient contre-signé. Il voulait vendre en bloc à deux

grandes compagnies la mine et la forêt qui lui restaient encore et

placer le capital en un seul titre nominatif dont la nue-propriété

serait dévolue aux enfants, et l'usufruit à la mère. Quant à moi,

disait-il, je n'ai pas de besoins, je vivrai sur mes rentrées. Ces

rentrées, c'était le produit inégal et précaire d'une chasse que trois

petits _chicanous_ parisiens, croisés de recors et de clerc d'huissier,

pratiquaient en son nom et pour son compte: sur quatre ou cinq millions

de créances désespérées, il devait en toucher un, et ses limiers

feraient curée du reste.

Il se mit donc sérieusement en quête de gros capitalistes, tout en

vivotant sur l'incertain. Les acquéreurs affluaient de tous côtés,

surtout pour la mine de mercure, _Almaden de Jaen_, qu'on appelait aussi

le troisième Almaden des Espagnes. On offrit des sommes énormes, mais

par malheur ceux qui les offraient ne les avaient pas; ils comptaient

tous lancer l'affaire, c'est-à-dire chercher le prix d'acquisition dans

les poches du public. Quant à la forêt de Russie, elle fut achetée un

million de roubles comptant par un jeune prince extraordinairement riche

qui pouvait et voulait la payer; mais, tandis qu'il faisait réunir les

fonds par son intendant, il fut impliqué dans je ne sais quelle intrigue

politique. On lui coupa les cheveux tout près de la tête, on l'envoya

comme simple soldat à l'armée du Caucase, et tous ses biens furent mis

sous séquestre, y compris la pauvre forêt. Léon Bréchot de ce coup se

trouva créancier de la couronne, c'est-à-dire engagé dans un procès qui

devait être long et coûteux.

Les tracas d'une telle liquidation et les déboires du jeu réagissaient

sur son humeur, et l'on devine aisément qu'ils ne s'y reflétaient pas en

rose. Le bon vivant, le beau viveur devint en quelques mois un nomade

quinteux et difficile à vivre. La piquette ne fait qu'un vinaigre

innocent, mais le vin généreux, lorsqu'il s'aigrit, est terrible. Ce

Bréchot, qui se vantait encore par habitude d'être le mieux équilibré

des hommes, tomba dans un équilibre si instable qu'il ne pouvait tenir

en place. Il courait d'un tripot à l'autre, grommelant contre les

climats, les destins et les croupiers, et traînant une famille effarée

qui ne portait pas son nom. Les enfants ne comprenaient rien à cette

bohême agitée: les deux aînés réclamaient leurs chambres et leurs

serviteurs de Paris. De tout le train d'autrefois, il ne restait qu'une

bonne anglaise et la camériste de madame; les pauvres innocents ne

s'accoutumaient pas à changer de maison et de domestique tous les huit

jours. Ils demandaient si leur père n'allait pas arriver bientôt pour

leur faire un vrai nid et leur rendre un bonheur tranquille. Ce qui

scandalisait surtout le petit Léon, c'était la promiscuité des hôtels,

et tous ces étrangers qui vivaient sous son toit, et cette multitude de

portes devant lesquelles il passait sans qu'on lui permît de les ouvrir.

«Je ne suis donc pas chez nous?» disait-il.

Mme Gautripon s'accommodait mieux du voyage et de ce carnaval perpétuel

qui anime les villes d'eaux. Il ne lui déplaisait pas de faire

événement, de montrer ses toilettes, de renouveler son public et son

succès en changeant de théâtre tous les huit jours. Les légers embarras

d'argent, qui l'effleurèrent sans la toucher, la faisaient rire: c'était

du fruit nouveau. Elle s'en amusait comme un fils de famille qui se voit

poursuivi par un tailleur et un bottier et qui se sait attendu par cent

mille francs de rente. Pas une fois le spectre de la misère ne vint

troubler la quiétude de ses nuits. N'avait-elle pas Bréchot? Ce nom

représentait à son esprit un infini de luxe et de magnificence, le rire

innombrable de l'or. Les brusqueries de son amant l'ennuyaient

quelquefois, mais sans l'inquiéter; il avait toujours été le même; elle

le croyait du moins, car nous ne remarquons pas les changements qui

s'accomplissent par degrés sous nos yeux.

Elle trouva passablement d'accueil à Baden, à Wiesbaden et partout où

elle montra sa petite réduction de nez grec. Le peuple bariolé qui

frétille en été le long du Rhin ne lui fut pas plus sévère que de droit;

peu de femmes s'oublièrent elles-mêmes au point de lui jeter la pierre;

presque personne ne lui marchanda cette considération relative qui

autorise les plaisirs en commun, sans engager l'avenir. L'absence du

mari, qui aurait déclassé toute autre, lui servit de recommandation: le

monde avait toujours tenu pour elle contre l'infâme; il était d'ailleurs

évident que ce n'était pas elle qui avait tué le pauvre Lysis. Sa

conduite justifiait savamment l'indulgence publique: elle ne s'affichait

pas trop avec Léon; il fallait un hasard tout à fait inévitable pour

qu'on les rencontrât tous les deux sous le même toit. Son vrai rôle, et

qu'elle jouait à merveille, était de promener trois enfants bien vêtus

autour de tous les trente-et-un et de toutes les roulettes hygiéniques.

Mais au bout d'un certain temps ces trois enfants si beaux et si coquets

l'ennuyèrent à mort, j'en demande pardon aux vraies mères. Toute

l'argile humaine n'est pas tirée du même filon. Les faits divers des

journaux nous montrent deux catégories de mères inconsolables: celles

qui ont perdu l'enfant qu'elles aimaient et celles qui ont gagné

l'enfant qu'elles ne voulaient pas. Les unes meurent quelquefois, les

autres tuent souvent. Mme Gautripon n'était pas dénaturée à ce point;

mais on aurait simplifié sa vie en lui volant sa fille et ses deux fils

pour une demi-douzaine d'années. Sans prévoir la tempête, ce gracieux

petit être éprouvait le désir instinctif de jeter un peu de lest.

Une lettre de l'infâme arriva juste à propos pour alléger la barque. M.

Gautripon fit savoir à sa femme qu'il avait obtenu un bon emploi et un

salaire honorable: il était caissier des _Trois-Croix_, avec six mille

francs, le logement et le chauffage. Les propriétaires de l'usine lui

prêtaient tout le rez-de-chaussée de la direction; l'ancien gérant avait

non-seulement gardé sa place, mais repris la jouissance du premier étage

en entier. «J'ai seize chambres meublées, écrivait l'ancien maître

d'étude; c'est un luxe embarrassant pour moi qui n'en ai pas toujours

possédé une. Les enfants seraient bien ici, j'en aurais soin, et

j'entreprendrais leur éducation moi-même dans les moments de loisir, qui

ne me manquent pas, Dieu merci! J'ai peur que leurs petits cerveaux ne

s'évaporent sur les grands chemins; Émilie ne doit plus savoir lire, et

les six lignes que mon Léon m'a écrites en six mois, prouvent qu'il a

progressé au rebours. Vous les aimez, je veux le croire; mais à coup sûr

vous ne savez pas les aimer. Ils n'ont peut-être manqué ni de gâteaux ni

de toques à plumes depuis que je les ai perdus de vue; mais cette

éducation en camp volant leur fera, si je n'interviens, un tort

irréparable. Je veux que vos deux fils deviennent des hommes, que votre

fille soit un jour une femme et une mère selon mon coeur. Il ne faut pas

que mon pauvre nom, si cruellement illustré grâce à vous, soit continué

par deux petits fainéants et une jeune coquette. Je ne sais trop quel

est l'état de vos affaires, et je n'en veux rien connaître; mais je

devine, et vous aussi, que ces trois innocents auront peut-être à gagner

leur vie: c'est pourquoi vous devez les mettre, et plus tôt que plus

tard, à l'école du travail.»

Le demi-quart de ces raisons auraient suffi, puisque la cause était

gagnée par avance. Les trois enfants, bien embrassés et ridiculement

bien nippés, partirent par grande vitesse avec leur bonne anglaise que

Gautripon paya et congédia sur l'heure: il s'était prémuni de deux

grosses servantes wallonnes aux mains rouges, en bonnet de linge et

tablier blanc.

Vous pouvez croire qu'il y eut de chaudes embrassades et une vraie fête

ce matin-là. Les petits s'accrochaient à leur père et l'étouffaient de

caresses; on ne voulait point le lâcher, on lui faisait jurer qu'il ne

s'en irait plus et qu'il ne renverrait jamais son petit monde; il fit le

tour de la maison avec les chers amours pendus en grappe à son cou. Pour

la première fois, il avait ses enfants à lui seul, sans partage et sans

réserve; il devenait un vrai chef de famille! C'était le plus haut grade

que son humble ambition eût rêvé.

Il procéda lui-même à l'installation des mignonnes créatures dans trois

chambres bien modestes, mais brillantes de propreté. Cela ne ressemblait

guère à l'hôtel des Champs-Élysées; il en fit la remarque tout haut pour

voir ce qu'on lui répondrait.

«Non, papa, dit Léon, ce n'est pas aussi beau, mais c'est joliment

meilleur.

--C'est meilleur et plus beau, s'écria la petite Émilie, car à Paris

nous n'avions papa que le dimanche, tandis qu'ici nous le verrons

toujours et puis toujours!

--Mes enfants, répondit le sage et digne homme, il manque bien des

choses dans votre nid, et plus d'une que j'aurais pu vous donner dès à

présent, quoique je ne sois pas riche; mais j'ai voulu vous laisser le

plaisir de les désirer et le plaisir plus grand de les obtenir par

vous-mêmes. Chaque fois que vous aurez bien travaillé, vous pourrez

demander à votre père ce qui vous manquera le plus. Vous ferez de cette

façon l'apprentissage de la vie. Quand un homme veut avoir une maison,

un cheval, ou simplement un habit neuf, il travaille.

--Tu crois ça, toi? dit le petit garçon. Quand mon ami Bréchot a envie

de quelque chose, il prend des sous dans sa poche, et voilà!

--Mais pour avoir les sous, qu'est-ce qu'on fait?

--On joue, donc!»

Décidément, pensa l'infâme, il était temps.

Le déjeuner se prit en famille, et les enfants, qui voyaient tout,

remarquèrent que papa mangeait plus de viande et moins de pain qu'à

Paris. Il fallut leur dire pourquoi. «C'est que je travaille plus fort,»

répondit le père.

Les jeunes voyageurs décidèrent que de leur vie ils ne s'étaient si bien

régalés; le petit Édouard dévora deux gros oeufs à lui seul. Gautripon

trouva de son côté que l'appétit, la santé et la joie de ces marmots

composaient le plus beau coup d'oeil du monde. Il se demanda

très-sérieusement comment il y avait des parents assez ennemis

d'eux-mêmes pour préférer un festin en ville à ce spectacle merveilleux.

Au sortir de table, il leur fit les honneurs de l'usine comme à des

princes étrangers. Le vulgaire des _Trois-Croix_ se demanda peut-être

_in petto_ d'où venaient ces petits personnages qui semblaient tomber du

ciel. Toutefois, comme M. Jean-Pierre était non-seulement adoré, mais

investi d'une autorité bien plus haute que son emploi, la curiosité

publique ne se trahit que par mille attentions empressées.

Tout est féerie pour les enfants, mais les fées modernes de l'industrie

leur fournissent plus d'étonnements que la fable elle-même. La postérité

de M. Jean-Pierre rentra tout ébaubie au logis. A cinq heures du soir il

fallut mettre au lit ce petit monde: les yeux, les jambes, les

imaginations demandaient grâce. On s'endormit en causant avec le père;

le dernier mot que balbutia Léon fut encore: dis donc, papa...

Quand la nuit eut jeté son voile ami sur ces têtes charmantes, l'infâme

les baisa l'une après l'autre, et regagna son cabinet en chancelant. Il

était ivre de ce vin pur et généreux entre tous qui a inspiré les

dévouements les plus héroïques et les moins célèbres de l'histoire.

Plongé dans un fauteuil et replié sur lui-même, il cuva délicieusement

sa journée, et laissa ruisseler des larmes plein ses deux mains. Puis le

besoin d'un soulagement plus complet s'empara de lui pour ainsi dire, et

il chercha quelle autre écluse il pourrait ouvrir à son coeur. Il

n'était pas de ceux qui ont des amis à revendre et des confidents à

choisir dans la peine ou dans la joie. Ses douleurs n'avaient été

connues que de lui seul; le monde indifférent n'en savait rien; il

pouvait se comparer à ces engins laborieux et concentrés qui dévorent

leur propre fumée.

Il se souvint du bon Charles Fusti, l'ancien surnuméraire qui se posait

toujours en débiteur, quoiqu'il fût créancier depuis longtemps et de

beaucoup. Il se mit à lui écrire une longue lettre, pleine de détails

historiques et statistiques sur les événements des six derniers mois:

les difficultés, les dégoûts de l'installation, le retour de M.

Dempoque, la courtoisie exquise et la rare générosité du bonhomme,

l'acte de société dont il avait posé les bases. Après avoir indiqué

vaguement les raisons de sa modestie et dit pour quels motifs il gardait

les apparences de la pauvreté, Gautripon s'oublia dans un élan de poésie

paternelle; il conta son bonheur, l'arrivée des enfants, et termina le

tout par un mot que bien des gens trouveront ridicule: _le père_

GAUTRIPON.

«_P. S._ Je me demande maintenant pourquoi je vous ai écrit ces huit

pages? Mon seul ami, c'est peut-être pour le plaisir de les signer.»

Une année s'écoula. Ceux qui comptent leurs jours par les craintes et

les espérances disent probablement que ce fut une longue année; mais

l'heureux petit peuple des _Trois-Croix_ n'eut pas d'histoire en ce

temps-là: il ne vit qu'une succession de journées tranquilles, égales et

pleines, pleines de bon travail et de douce affection.

Lille n'est pas seulement une ville industrieuse et vaillante, c'est un

des centres les plus intelligents dont la France s'honore. Il y fut donc

parlé de cet humble Jean-Pierre qui évitait la gloire comme un scandale,

et qui se faufilait obscurément dans le monde manufacturier avec des

millions inédits dans ses poches. Plus il prit soin de cacher ses

mérites, plus on mit de zèle à les publier. Les grands industriels de la

ville et de la banlieue, sauf deux ou trois envieux, se jetèrent à sa

tête; on rechercha sa connaissance, tout le monde voulut le voir et

l'avoir. Autant les oisifs de Paris l'avaient crossé lorsqu'il était un

homme en vue, autant l'aristocratie laborieuse de Lille s'agita pour

l'attirer, tandis qu'il se claquemurait dans un petit emploi. S'il

repoussa toutes les avances et se tint obstinément sur la défensive, ce

n'était pas que Jean-Pierre fût d'un naturel farouche ni même que la

continuité de ses malheurs l'eût aigri. Non, il ne se sentait pas plus

mal organisé qu'un autre pour les relations de voisinage et d'amitié.

Lorsqu'il se promenait à travers champs le dimanche avec sa joyeuse

marmaille, et qu'il voyait derrière quelque grille un autre père et

d'autres enfants s'ébattre sur une pelouse, il éprouvait cette

attraction qui est le principe de toutes les sociétés humaines. S'il

n'avait écouté que son instinct, il eût poussé la porte, il aurait

marché droit au maître de maison dont il apercevait la figure cordiale

et le demi-sourire engageant, et il eût dit à ce brave homme: Mettons

nos éléments de bonheur en commun et associons-nous pour passer une

belle journée! Mais la réflexion l'arrêtait toujours sur cette pente; il

songeait que si les enfants se rapprochent sans se connaître, les hommes

ont d'autres moeurs et d'autres exigences: il n'y a pas d'intimité ni

même de relations possibles pour le malheureux qui est réduit à cacher

son nom. Ces trois syllabes étaient notées d'infamie non-seulement à

Paris, mais à Lille et partout où pénètrent les petits journaux

parisiens.

Gautripon les cacha si bien que ni un associé de l'usine ni le notaire

qui rédigea l'acte de société ne connut ou ne soupçonna son véritable

état civil. M. Dempoque seul était dans la confidence, et il n'y admit

pas même sa digne et excellente femme. Il fallut toute l'intelligence et

toute la loyauté du bonhomme pour trouver la combinaison qui intéressait

toute une famille anonyme aux bénéfices des _Trois-Croix_. La part de

Gautripon était portée au compte de M. Dempoque, qui la plaçait chaque

année en obligations foncières au nom des trois enfants. L'achat se

faisait à Paris, directement, dans les bureaux du Crédit foncier; les

titres y restaient en dépôt; M. Dempoque touchait les coupons et

ajoutait les intérêts au capital. On pouvait espérer que les enfants par

ce mécanisme deviendraient riches à leur insu, et travailleraient en

attendant comme de vrais petits pauvres. L'accroissement de leur fortune

était subordonné à la prospérité de l'usine, mais personne ne pouvait la

diminuer d'un sou, ni Bréchot, ni la mère, ni eux-mêmes jusqu'au jour de

leur majorité. Gautripon s'était lié les mains en défiance de sa

faiblesse; il n'avait plus le droit de toucher à cet argent gagné par

lui. Tout son revenu se bornait aux cinq cents francs par mois de M.

Jean-Pierre; mais grâce à la simplicité de ses goûts, il avait plus que

le nécessaire, et faisait tous les jours quelque surprise aux enfants:

il fallait bien les amuser, ces pauvres petits solitaires!

Cet âge a des besoins à part, dont l'éducation ne tient pas toujours

compte. Tous les éléments du bien-être et même du bonheur tranquille ne

suffisent pas à l'enfant. Il lui faut une certaine dose de nouveau,

d'imprévu, d'accidentel, une invasion continue et cependant irrégulière

d'éléments étrangers dans sa vie. On croirait volontiers qu'un bon père,

une soeur, un frère, font un entourage à souhait, et qu'il ne reste rien

à désirer en plus: c'est une erreur; l'enfant le mieux doué et le mieux

né s'ennuie au bout d'un certain temps dans le cercle étroit de la

famille. Il ne s'ennuie pas sciemment, mais il s'attriste; la couleur

générale de ses idées s'assombrit; il devient raisonnable, c'est-à-dire

moins enfant qu'il ne faudrait et moins porté aux jeux de son âge.

L'infâme avait le coeur trop foncièrement paternel pour que le moindre

symptôme de langueur ne lui sautât point à la vue; il embrassa d'un seul

coup d'oeil le mal et le remède, mais le remède était hors de portée: où

trouver des compagnes pour Émilie et des camarades pour Léon? Dans cette

multitude de petits sauvages qui grouillait aux portes de l'usine? ou

parmi ces jeunes citadins à l'esprit vif, à la langue déliée, qui

attrapent les secrets au vol comme des mouches, et publient en sortant

de chez vous le fait, le mot, le nom compromettant qu'on se tuait à

cacher? Jean-Pierre ne pouvait pourtant pas enseigner le mensonge à ses

enfants, les instruire à cacher leur nom et à répondre que leur mère

était morte. Il lui coûtait déjà de les tromper eux-mêmes et d'expliquer

par de mauvais prétextes l'absence illimitée de Mme Gautripon. Il s'en

tint finalement à la moins sotte raison qu'il eût trouvée, et répondit à

toutes les demandes que sa femme vivait aux eaux pour cause de santé.

«Mais, disait le petit Léon, quand nous étions là-bas, elle n'avait pas

du tout l'air malade.

--Mais, ajoutait la petite Émilie, comment toi, qui es la bonté même, ne

vas-tu jamais la voir?»

En dépit de tous les _mais_, le père et les enfants vécurent bien

heureux pendant une année et demie. Un jour que le caissier s'était

absenté pour affaire, il trouva sa maison moins paisible que de coutume.

Les enfants accoururent au-devant de lui en criant à tue-tête:

«Maman est guérie! maman est revenue!»

Et les trois innocents le tirèrent par sa redingote jusqu'au salon, où

Mme Gautripon l'attendait.

Elle se leva fort émue et tremblante et fit le geste de tomber aux

genoux de son mari.

«Observez-vous! lui dit Jean Pierre à demi-voix, et ayons l'air de nous

embrasser, coûte que coûte.»

Non-seulement elle ne se fit pas prier, mais elle le baisa de franc jeu

sur les deux joues. On échangea des riens durant quelques minutes, puis

le père envoya les enfants dans sa chambre, ferma soigneusement les

portes et revint en disant:

«Quel est le nouveau caprice qui vous amène ici?

--Un épouvantable malheur. M. Bréchot ne m'aime plus!

--Qu'est-ce que ça me fait?

--Mais vous ne comprenez donc pas? Il m'a cruellement abandonnée; il est

parti pour la Russie sans même me dire adieu, enlevant... je me

trompe... enlevé par une horrible danseuse allemande! Oh! cette

Behringen! avec ses pieds en tartine et ses jambes en balustres!

--J'entends bien; mais quel est le service que vous réclamez de moi?

Espérez-vous que je vais partir pour la Russie, faire honte à M. Bréchot

de son manque de goût et le ramener au bercail dont vous êtes la brebis

blanche? Vous m'avez fait jouer bien des rôles, mais je vous déclare

d'avance que je n'apprendrai jamais celui-là.

--Oh! j'ai de la dignité, moi aussi. Je ne l'aime plus, monsieur; je le

déteste!

--Vous en avez le droit; seulement rappelez-vous de temps à autre qu'il

est le père de vos enfants.

--Quel père! Il s'est ruiné au jeu! Il nous a dépouillés, monsieur! Mes

diamants, mes émeraudes, tout a fondu entre ses mains. Je reste seule au

monde avec quelques haillons de robes et quelques bijoux sans valeur!

--Pourquoi le laissiez-vous jouer?

--Il aimait le jeu par-dessus tout; je ne venais qu'ensuite.

--Il fallait prendre plus d'empire sur lui.

--Ai-je rien négligé? Vous qui nous avez vus, dites si je n'étais pas le

modèle des femmes aimantes?

--Je m'y connais bien peu, n'ayant jamais été aimé.

--Mais du moins vous connaissez les lois et la justice! A-t-il le droit

de nous traiter comme il le fait, de laisser une femme et trois enfants

sur la paille, après tous les millions qu'il nous avait promis? Un

avocat lui donnerait-il raison dans cette odieuse conduite?

--Les avocats ne donnent jamais tort à leurs clients; mais si vous

parlez des juges, je vous réponds qu'en cette affaire ils seraient tous

avec Bréchot. Si vous vouliez avoir la loi pour vous, ma pauvre enfant,

il fallait vous y prendre plus tôt. Vous lui donnez un croc-en-jambe à

votre première rencontre, et vous voulez qu'elle emboîte le pas derrière

vous pour vous aider et vous servir!

--J'aurais dû le laisser tuer à Bade par cet Américain qui m'écrivait!

--Ceci, madame, n'est pas un sentiment de femme blonde. Ajoutez que,

s'il était mort, il n'en serait pas moins perdu pour vous.

--Mais l'honneur serait sauf.

--L'honneur! Ne parlez pas de cette chose-là, je vous en prie.

--Courage! écrasez-moi, comme si je n'étais pas suffisamment à plaindre!

--Mais aussi quel aplomb vous avez de vouloir être plainte par moi! Je

comprends que vous demandiez des consolations à Dieu, au pape et même au

sultan de Constantinople; mais demander que votre mari pleure avec vous

la trahison de votre amant, c'est supposer l'homme plus bête ou plus

ange que la nature ne l'a fait.

--Pardonnez-moi: vous avez raison; j'étais folle. Avec tout cela, que

voulez-vous que je devienne?

--Ce qu'il vous plaira.

--C'est votre dernier mot? Eh bien! je m'en vais à Paris.

--Le train direct vous y met en cinq heures; mais pourquoi Paris plutôt

que Rouen, Tours ou Poitiers?

--Parce que je n'ai plus de ressources...

--Et que la vie y coûte moins cher qu'en province? C'est parfait. Entre

nous, qu'est-ce qui vous reste?

--Mes douze cents francs de rente et mon travail d'aiguille.

--Tiens! c'est vrai, la tapisserie! Je l'avais oubliée; mais vous-même,

vous en avez perdu l'habitude à coup sûr.

--Je m'y remettrai.

--Qu'est-ce que ça vous rapportait par mois dans le temps?

--Vingt francs, quelquefois trente.

--Soit vingt-cinq en moyenne. Eh bien! vous comptez vivre un an sur la

somme que vous dépensiez jadis en une demi-journée?

--Pourquoi pas?

--Ceci, madame, est trop beau pour être sincère.

--En autres termes, je vais à Paris pour me vendre?

--Non, mais je trouve qu'en y allant vous livrez beaucoup au hasard. Or

vous portez mon nom, celui de trois enfants que j'élève et que j'aime.

--Ils ont du bonheur, eux!

--Je leur rends ce qu'ils m'ont donné. Ils sont charmants pour moi, ces

pauvres petits.

--Et moi, j'ai toujours été atroce, n'est-ce pas?

--C'est peut-être beaucoup dire. Je ne vous reproche plus rien.

--Ah! pourquoi ne suis-je pas morte?

--C'est ma faute, et je m'en suis confessé assez souvent pour qu'elle me

soit pardonnée.

--Comme s'il y avait du pardon ici-bas!

--Quelquefois, pour ceux qui se repentent.

--Me pardonneriez-vous, à moi, si je me repentais?

--C'est selon le sens qu'on donne au verbe pardonner.

--Seriez-vous clément et doux pour la pauvre créature déchue? Lui

tendriez-vous les deux mains comme Jésus à la femme adultère?

--Tiens! vous avez eu vent de cette anecdote?

--Et pour qui donc l'Évangile a-t-il été écrit, sinon pour les

malheureux et les coupables? Vous me jugez bien durement, monsieur, et

vous me croyez plus bas tombée que je ne suis.

--C'est que vous ne vous êtes montrée à moi que sous les mauvais côtés;

mais, s'il y a par hasard un peu de bon, je suis prêt à vous rendre

justice. Voyons: si j'ai bien compris le sens de votre visite, vous êtes

à peu près décidée, faute de mieux, à réintégrer le domicile conjugal?

--Je sais que vous ne me devez rien, mais...

--Détrompez-vous! je dois vous recevoir chez moi, comme vous devez me

tenir compagnie jusqu'à ce que mort s'ensuive. Si je vous fermais ma

porte au nez, vous auriez le droit de la faire ouvrir par le commissaire

de police. Et moi, quand vous vous promeniez à cent lieues d'ici,

j'avais le droit de vous prier à souper par l'entremise des gendarmes.

Je n'en ai pas abusé, c'est une justice qu'il faut me rendre; mais rien

ne vous oblige à payer de retour ma noblesse ou ma faiblesse, nous ne

sommes pas légalement séparés, vous êtes donc légalement chez vous, ôtez

votre chapeau; mais je vous avertis que vous vous appelez Mme

Jean-Pierre, que nous avons deux mille écus d'appointements pour tout

potage, que nous n'allons pas dans le monde, que nous ne recevons pas de

visites, la nuit surtout, et qu'un homme, quel qu'il fût, exposerait sa

vie en venant vous parler sans ma permission. Est-ce entendu?»

Elle répondit par une explosion de joie et de reconnaissance.

«Vous êtes bon! vous êtes grand! vous me rajeunissez de dix années; vous

me ramenez à notre petit nid de la rue de Courcelles, et cette fois,

grâce à Dieu, il n'y a plus personne entre nous!» En même temps elle

ouvrit les bras.

«Ah! pardon, dit Jean-Pierre, l'Évangile ne va pas si loin!»

La créature rougit et s'excusa. Gautripon fit rentrer les enfants et

leur dit:

«Embrassez votre bonne mère; elle rentre chez nous pour la vie!»

Dans la journée, Mme Gautripon s'occupa de ses malles; elle en avait

dix-sept au chemin de fer. «Je m'en charge, dit l'infâme; donnez-moi

seulement le bulletin de bagage. Maintenant je dicte, écrivez.

«Une personne qui revient à la vie honnête prie M. le directeur de

l'assistance publique de purifier par un bon emploi ces tristes débris

de son passé.

--Mais, dit-elle avec effroi, si je donne tout, à quoi ressemblerai-je?»

Son mari lui montra par la fenêtre une femme de petit employé,

très-simple et très-gentille:

«Tâchez de ressembler à cette jeune dame que tout le monde aime et

respecte ici: elle fait ses chapeaux et ses robes elle-même.»

Le sacrifice fut consommé, toutefois la belle Émilie ne se fit qu'un

chapeau et la moitié d'une robe: le goût du travail ne revient pas à

ceux qui l'ont perdu. Elle se fit habiller par Mme Rastoul, qui n'était

pas maladroite. Les Rastoul occupaient depuis deux mois un poste de

confiance à l'usine; le mari était garde-chef des magasins avec mille

écus de salaire et le logement, heureux, reconnaissant, dévoué comme un

chien à l'auteur de sa fortune, et trop discret pour demander où son

ancien teneur de livres avait trouvé trois enfants tout venus.

Mme Gautripon supporta pendant près d'un an la vie modeste et monotone

que son mari lui avait imposée. Elle ne rendit aucun service, elle resta

fidèle à son désoeuvrement au milieu d'une population laborieuse qui

comptait maintenant mille individus des deux sexes; mais elle sut se

tenir et ne point faire parler d'elle. On aurait dit qu'après les

agitations de sa vie elle éprouvait un insatiable besoin de repos. Elle

se levait tard, s'habillait rarement, sortait à peine et lisait en robe

de chambre tous les romans que le cabinet littéraire put lui fournir. De

temps en temps, ce petit être aplati et moulu semblait reprendre un

semblant de ressort: il y eut des semaines de coquetterie où elle battit

en brèche le coeur imprenable de son mari. Mais Jean-Pierre était si

tranquille, il poursuivait si stoïquement les travaux de son métier et

l'éducation des enfants, que madame abandonnait bientôt la partie et se

replongeait dans les livres. Le travail paresseux de la lecture

alternait avec le sommeil, et les romans comme les songes lui rendaient

quelque vaine image des splendeurs, des amours et des plaisirs qui lui

manquaient. Son mari l'observait du coin de l'oeil, et sondait avec une

curiosité philosophique le vide de cette âme. Le soir venu, l'infâme se

disait en regagnant sa chambre: Voilà encore une journée où la pauvre

diablesse n'a pas fait de mal; mais je veux être grillé comme un marron

si elle a marché d'un pas vers le bien. Elle fait de la sagesse comme

là-bas nos ouvrières font du fil, pour payer son logement et sa

nourriture, sans prendre plus de goût à ce métier-là qu'à tout autre.

Est-il donc impossible de revenir au bien quand on en est sorti?

Lorsqu'il avait été en butte à quelques agaceries, il levait les épaules

et disait plus tristement encore: O nature!

Cependant, comme il avait le calme, la sécurité, la considération et une

forte dose de bonheur paternel, il attendait avec patience les premières

rides de madame et les premières moustaches de Léon; mais il était écrit

que dans cette existence il y aurait toujours une porte ouverte au

malheur.

Un soir de mai, M. Jean-Pierre et sa famille venaient de terminer leur

repas frugal; le père levait les stores de toile peinte qui fermaient la

salle à manger: il s'arrêta, poussa un cri de surprise et de colère et

sauta dans la cour. L'indolente Émilie accourut lentement pour voir ce

qui arrivait; elle n'aperçut que le dos de son mari et quatre bras qui

gesticulaient au seuil de la porte charretière; au même instant, tout

disparut, et la belle n'eut pas le temps de reconnaître son Bréchot.

C'était bien lui, frais, blanc et rose, plus jeune et plus joli que

jamais. Sa toilette était celle d'un _gentleman_ élégant et riche;

l'éclat de ses yeux et certain bredouillement bien connu de Jean-Pierre

disaient qu'il n'avait pas jeûné.

Gautripon tomba sur lui comme une avalanche, l'enveloppa comme une

trombe et l'emporta hors de l'usine comme l'orage emporte un fétu.

«Réponds! réponds! lui cria-t-il; que viens-tu chercher ici?

--Mon pardon.

--Je te pardonne à la condition que tu t'en iras tout de suite.

--Mais elle! si tu savais! Je suis un fier gredin, va! Je l'ai plantée

là sans vergogne un jour que nous avions dix-huit personnes à déjeuner.

Je veux savoir comment il a fini, ce malheureux déjeuner, le sais-tu,

toi?

--Je m'en moque!

--Ta parole? Eh bien! moi aussi. Bah! mais elle! Parle-moi donc!

Va-t-elle toujours bien? Est-elle toujours aussi jolie? Se souvient-elle

de moi?... Ah çà! Jean-Pierre, j'aime à croire que tu as eu soin de mes

enfants! Combien m'en reste-t-il?

--Il t'en reste trois de plus que tu n'en mérites; c'est pourquoi tu vas

déguerpir à l'instant, sans les voir... Tu les laissais traîner, tes

enfants, je les ai ramassés...

--J'étais dans le malheur, et moi je ne peux pas voir souffrir ceux que

j'aime! Maintenant j'ai de l'argent; les Russes m'ont payé. Tu ne

connais pas l'empereur de Russie? Voilà un homme! Ses roubles m'ont

porté bonheur; j'ai fait sauter deux banques. Si tu n'as jamais vu un

joueur qui a fait sauter deux banques, regarde ton ami.

--Tu n'es plus mon ami, et je t'ai assez vu. Bonsoir, adieu, et tâche

d'oublier le chemin de ma maison.

--Eh mais! savez-vous, monsieur Gautripon, que vous le prenez bien haut?

--Je le prends comme il me plaît, et si vous n'êtes pas content, libre à

vous de retourner à votre auberge.

--Une auberge! l'_Hôtel d'Europe_, où j'ai dîné comme chez les dieux!

Ah! Jean-Pierre! tu t'égares! tu as perdu la notion du bien et du mal.

Est-ce que tu boirais maintenant? Il faudrait me le dire, parce

qu'alors... oui alors... nous boirions ensemble, mon vieux.»

En même temps, il fit le geste d'embrasser l'infâme, qui reçut en plein

visage un souffle alcoolique. Gautripon fit un haut-le-coeur; mais,

surmontant aussitôt son dégoût, il saisit le Bréchot par les épaules, le

regarda entre deux yeux, et lui dit d'un ton net et résolu:

«Tu rouleras tout seul sur cette pente funeste, viveur, buveur et joueur

que tu es! Les enfants sont à moi, et si je n'ai pas le pouvoir de

retirer ton sang de leurs veines, je saurai du moins écarter de leurs

yeux ton détestable exemple. Va-t'en, et souviens-toi que, si tu tentais

encore de franchir cette porte, tu aurais affaire non plus à un seul

homme trop bon et trop miséricordieux, mais à un peuple de mille

personnes qui, sur mon premier signe, te mettrait en lambeaux.»

Là-dessus, il repoussa Bréchot, qui perdit l'équilibre, et il se dirigea

sur Rastoul, qui se tenait en observation tout près de là.

«Mon ami, lui dit-il, vous avez vu ce monsieur-là? C'est un fou

dangereux, je vous le recommande.

--L'empoignerai-je, monsieur?

--Empêchez-le seulement d'entrer chez nous.

--Compris...»

Léon, malgré la colère qui lui faisait une seconde ivresse, ne donna pas

du front contre le dévouement de Rastoul. Il se laissa promener par son

humeur vagabonde, rentra dans la ville, en sortit, fuma plusieurs

cigares, essaya de souper, querella les passants, battit les chiens,

frappa aux portes, cassa des vitres et répéta cent fois entre ses dents:

«Imbécile! Ta femme est ma femme, tes enfants mes enfants, et chez toi

c'est chez moi!»

Vers minuit, il commençait à mettre un air sur ces gracieuses paroles,

et il éprouva le besoin de les chanter à Gautripon. Cette lucidité

spéciale qui fait voir l'invisible aux ivrognes, en leur cachant les tas

de boue et les ruisseaux, le ramena jusqu'aux _Trois-Croix_. La porte

était bien close et le mur d'enceinte assez haut; cependant, à l'aide

d'un arbre voisin et de ses talents gymnastiques, il atteignit une crête

inhospitalière où les fonds de bouteille sertis dans le mortier lui

firent un médiocre accueil. L'idée fixe qui le possédait tint bon contre

les écorchures, mais il vit ou crut voir dans la cour de l'usine un

colosse tout noir, armé d'un fusil à deux coups. Il eut la vague

perception d'une ligne droite déterminée par trois points dont le

deuxième était le guidon de l'arme et le troisième sa propre tête.

L'instinct de conservation le poussa à se jeter en arrière, et il le fit

si précipitamment qu'au lieu de rencontrer le gros arbre, son complice,

il fit un long voyage dans le vide. Cela dura tout près d'une seconde,

et comme la pensée se meut plus vite que les corps graves, il eut le

temps de faire un certain nombre de réflexions. Par exemple, il comprit

comment on avait pu diviser la seconde en soixante tierces, car avant de

toucher la terre il aurait eu le temps, croyait-il, de compter au moins

jusqu'à cent. Puis il se demanda si ce voyage aérien durerait

éternellement; puis il se prit à regretter qu'on ne pût le prolonger à

l'infini; une bouffée de Beaumarchais lui traversa la mémoire; il se

rappela vaguement un mot de Figaro qui avait trait à son affaire; puis

il cessa de penser, ou plutôt ses pensées s'envolèrent, la cage qui les

enfermait s'étant ouverte au contact du sol.

En cette occasion, Bréchot se montra plus discret qu'il ne l'avait été

de toute sa vie: il ne dit mot. Les ouvriers le virent au matin si

tranquille qu'à première vue ils le jugèrent plus que malade. On le

porta néanmoins à l'hôpital, et les journaux du Nord annoncèrent le

lendemain qu'un homme de trente à trente-cinq ans, bien couvert et

porteur de divers papiers au nom de Léon Bréchot, avait été trouvé au

pied du mur de la florissante usine des Trois-Croix. «La présence de

valeurs importantes dans ses poches exclut l'idée d'un crime; l'absence

de toute arme ne permet pas de supposer un suicide; quelques traces de

dégradation visibles au sommet du mur feraient croire à un accident; il

a la tête fendue; on désespère de le sauver, et la justice informe.»

Ces quelques lignes éveillèrent divers échos, selon l'usage. Tandis que

l'_Hôtel d'Europe_ faisait enterrer son riche voyageur, plusieurs

habitants de Lille se rappelaient MM. Bréchot père et fils, qu'ils

avaient vus ensemble plus de vingt fois sur les travaux du chemin de

fer. Les petits journaux de Paris évoquaient les mille souvenirs que

Léon avait semés par la ville; ils ne se privaient pas de conter la

mystérieuse aventure qui avait motivé son éclipse trois ans plus tôt;

ils citaient en toutes lettres le nom et les prénoms de l'infâme et

introuvable Jean-Pierre Gautripon. Ces informations, renvoyées en

province, attirèrent les yeux sur l'usine des _Trois-Croix_; les malins

bourgeois de Lille s'avisèrent logiquement que le jeune homme n'avait

pas escaladé un mur à minuit pour admirer le paysage; on dénombra les

jolies femmes de l'usine, et l'on n'en trouva qu'une. Elle avait

justement un mari qui se cachait sous le pseudonyme assez transparent de

Jean-Pierre. L'ex-filateur Delbrin, qui avait fait faillite, exerçait la

profession de courtier d'assurance; à ce titre, il s'était présenté de

nouveau chez Jean-Pierre, qui de nouveau l'avait éconduit: il croyait

donc avoir un double affront à venger. Il saisit le moment où le pauvre

homme, distrait par ses émotions, passait devant le café Bourgard, et il

lui cria: Gautripon!... L'autre, sans y penser, tourna la tête; plus de

vingt désoeuvrés enregistrèrent ce mouvement comme un aveu.

Tous ceux qui se croyaient menacés par la concurrence triomphale des

_Trois-Croix_ se liguèrent contre le mari d'Émilie; on mit en

fermentation les ateliers voisins; il y eut un commencement de

charivari, interrompu par le bâton de Rastoul et de quelques braves qui

faillirent y laisser leur peau. Mme Gautripon ne savait rien,

Jean-Pierre y avait mis bon ordre; mais la première fois qu'il relâcha

sa surveillance, elle reçut dix lettres anonymes d'un coup. Le tapage

fut tel et retentit si loin que M. Dempoque et son neveu Fusti

accoururent à la rescousse. On tint conseil, et Jean-Pierre tout le

premier décida qu'il fallait s'éloigner.

«Mes bons amis, dit-il, je me suis sauvé de Paris pour n'être plus

infâme, mais Lille n'est pas assez loin... Allons! il faut quitter la

place et chercher un pays, s'il en reste, où le bruit de mon infamie ne

soit pas encore arrivé. Monsieur Dempoque, avez-vous toujours cette

terre de Naples qui vous rapportait si peu?

--Hélas! oui; mais vous n'y songez pas! C'est en Calabre, bien au delà

de Salerne, un vrai pays de sauvages!

--Tant mieux. J'ai moins peur des sauvages que des civilisés. On devient

trop vertueux en France, voyez-vous!

--Mais vous ne savez pas l'italien?

--Que si!

--L'italien du Tasse peut-être, mais là-bas ils parlent un patois

mélangé d'espagnol.

--Qu'à cela ne tienne! je sais l'espagnol aussi.

--Je vous l'avais bien dit, mon oncle: il sait tout!

--L'agriculture aussi peut-être?

--En pratique? non, monsieur, mais je la connais un peu théoriquement,

comme autrefois la filature.

--Peste! cela serait trop beau... Et vous auriez la fantaisie de

remplacer mon intendant?

--J'aimerais mieux vous servir de métayer, si vous n'aviez pas peur de

me prendre à l'essai.

--Puisque vous savez tout, mon pauvre enfant, vous devez savoir que je

vous estime autant que je vous aime. Allez-vous-en à Castelmonte, c'est

le nom de ma bicoque; voyez ce qu'on en peut tirer, et adressez-moi vos

conditions par la poste: elles sont acceptées dès aujourd'hui. S'il y a

quelques avances à faire, dites-le: vous avez tellement arrondi ma

fortune que j'aurais mauvaise grâce à compter avec vous.

--Mon cher oncle, interrompit Charles Fusti, je ne suis qu'un pauvre

commis principal, mais je parie ce que vous voudrez qu'à Castelmonte il

vous ruinera de la même façon qu'aux _Trois-Croix_!»

A quinze jours de là, le paquebot des messageries débarqua sur le quai

de Naples une famille française que personne n'attendait, que personne

ne reconnut, que les oisifs du port remarquèrent fort peu malgré les

grâces vaporeuses de la mère et la beauté vraiment rare des trois

enfants. Le père était un homme d'environ trente-cinq ans, svelte et

droit, d'une physionomie intelligente et résolue, mais il avait les

cheveux presque tout blancs; ses six dernières années comptaient double.

La ville la plus remuante de l'Europe semblait encore plus surexcitée

qu'à l'ordinaire: un roi terrible venait de mourir, un jeune homme

inconnu lui succédait; tout un monde d'ambitions, d'utopies, de

rancunes, d'aspirations et de séditions fermentait autour de ce trône,

qu'on voyait trembler sur sa base. Nos voyageurs traversèrent ce grand

remue-ménage sans s'émouvoir de rien, comme on passe un torrent sur un

pont. Le chef de la petite colonie laissa son monde et ses bagages à

l'auberge, et se mit en quête d'un voiturin qu'il ne trouva pas sans

peine. Le lendemain, il couchait à Salerne, et le quatrième jour il

arrivait par des chemins affreux à ce joli petit village de Castelmonte,

où il comptait vivre et mourir.

Jamais le pauvre Gautripon n'avait rien vu de pareil, même en rêve. La

voiture venait de dépasser la petite garnison d'Acquanera, occupée par

soixante hommes de pied; on avait pris un guide et trois chevaux de

renfort, et depuis une bonne heure on gravissait, entre deux murs de

rocher nu, une route indignement ravinée, quand tout à coup l'horizon

s'ouvrit comme un décor de féerie et laissa voir une véritable oasis.

C'était une large terrasse carrément assise à mi-côte. Un palais

contemporain de Versailles se dessinait au premier plan; sur la droite

et sur la gauche, on voyait fuir au loin des avenues séculaires; on

découvrait au fond un parc épais et sombre comme les bois sacrés de

l'antique Italie. La terrasse du château descendait en pente douce

jusqu'à une sorte de rempart naturel étayé d'énormes contre-forts, entre

lesquels s'échappaient trois cascades écumantes.

La montagne était haute et fière; au-dessus du château, les vignes et

les champs d'oliviers s'élevaient par étages jusqu'à la lisière d'un

vieux bois de chênes-liéges qui couronnait tout. Sur les pentes

inférieures, on devinait sans les distinguer cent cultures de toute

sorte où l'eau des trois cascades, savamment distribuée, serpentait en

filets d'argent.

A ce spectacle, les enfants s'égosillaient en cris d'admiration, la

rêveuse Émilie secouait sa torpeur; Gautripon se frottait les yeux: il

lui semblait impossible que le destin, son infatigable ennemi, lui

réservât ce paradis terrestre.

«C'est bien là Castelmonte? demanda-t-il au guide qui courait nu-pieds

le long du voiturin.

--Oui, Excellence.

--Mais le village?

--Vous le verrez quand nous y serons; il est autour du palais.

--Et ce palais, à qui est-il?

--Au seigneur.

--Quel seigneur?

--On ne le connaît pas; c'est le comte de Fusti ou un autre.

--Mais qui est-ce qui habite là dedans?

--L'intendant, don Angelone.

--C'est incroyable; nous serions là chez nous? Enfin, fouette cocher!

Nous verrons bien.»

Ils cheminèrent encore une bonne heure avant d'atteindre le but qu'ils

croyaient toucher du doigt. L'air était d'une transparence et d'une

élasticité merveilleuses; on voyait un troupeau de chèvres à deux

lieues, sur une autre montagne aux flancs décharnés, et l'on entendait

sonner leurs clochettes. La route était toujours mauvaise, comme celles

qui n'ont d'autres cantonniers que le vent, la pluie et le soleil; mais

elle avait été savamment conduite à mi-côte par les ingénieurs français

de 1807. Une inscription mal effacée laissait encore apercevoir les noms

de Joseph Bonaparte et de Miot de Melito.

On atteignit enfin deux pavillons majestueux, mais ruinés et sans

toiture, qui avaient dû former la grande avenue. Huit rangs de vieux

ormes noueux s'alignaient à droite et à gauche. D'un côté, le regard

s'échappait sur une admirable vallée, de l'autre on voyait une ligne de

petites maisons uniformes dont chacune portait l'écusson des Fusti, deux

bâtons (_fustes_) d'argent sur champ de gueules et la devise _hostibus_!

Quelques femmes, entourées d'une multitude d'enfants, prenaient le frais

sur leurs portes; on rencontra cinq ou six paysans de bonne mine qui

revenaient des champs, la pioche sur l'épaule, un bouquet de roses au

chapeau.

Le voiturin s'arrêta sur la terrasse devant un portail magnifique où

trente bêtes à cornes défilaient pour le moment sous l'oeil d'un jeune

bouvier à cheval. Gautripon s'aperçut alors que les fenêtres du palais

étaient toutes fermées par des volets, ou complétement ouvertes, sans

vitres ni châssis. La cour intérieure n'avait rien de remarquable que

deux énormes tas de fumier et un jet d'eau sans eau dans une grande

vasque de marbre. Le guide, le cocher, Gautripon, les enfants,

s'éparpillèrent à la recherche de l'intendant, qui ne se montrait pas.

Jean-Pierre entra de plain-pied dans une immense salle peinte à fresque,

où il y avait pour tout meuble un établi de menuisier. Il fut bientôt

rejoint par le guide, qui s'était fait mener par le pâtre au domicile de

l'intendant. Tout le monde s'y porta; c'était une agréable maisonnette

tapissée de jasmins et de passiflores; elle avait dû servir à quelque

jardinier avant la décadence du château.

Don Angelone, au bruit, sortit de sa retraite, la serviette autour du

cou et la bouche encore pleine. Il se confondit en excuses, en

révérences et en étonnements. Gautripon ne lui était annoncé que de la

veille, et il ne l'attendait pas avant un mois ou deux. Cet homme était

une façon de Polichinelle napolitain, bouffi de farineux, luisant,

souriant, impudent et plein d'esprit sous son masque grotesque. Sa

favorite, un vrai tendron comme on en voit dans les contes de la

Fontaine, allongea la table en un tour de main; une vieille cuisinière

barbue apporta coup sur coup six écuelles de pâtes et de viandes, dont

une brigade de maçons se fût contentée. Une énorme fiasque de vin noir

sortit de terre comme par miracle, on apporta des chaises, et le gros

vieux fripon comique rendit, le verre en main, ses comptes effrontés.

Il avait pris pour devise: rien d'inutile. Réfugié dans cet aimable

pavillon, il laissa le palais se délabrer tant qu'il voulut. D'ailleurs

le bâtiment était tel que, pour l'entretenir en bon état, il eût fallu

deux fortunes princières. La décadence datait d'un siècle et plus; le

dernier seigneur de Castelmonte n'était qu'un arrière petit bâtard de

l'illustre famille qui gagna ses éperons aux Vêpres siciliennes en

assommant sous le bâton quatorze chevaliers angevins. Ce Fusti, bisaïeul

du jeune surnuméraire, fit fortune dans la banque, racheta le domaine et

s'y ruina aux trois quarts en voulant restaurer sa toiture. Maître

Angelone n'était pas homme à dépenser un sou pour la gloire: il aimait

mieux ruiner son prochain que lui-même, eh! eh! et le faquin s'en

vantait plaisamment.

«Je vous plains d'arriver après moi, disait-il à Jean-Pierre; il n'y a

plus que des os à ronger. Les baux de nos fermiers ont encore dix ans à

courir en moyenne; ils rapportent en tout cinq ou six mille francs que

j'ai toujours payés rubis sur l'ongle à M. Dempoque. Quant à la réserve

des bois, vignes et pâturages que j'exploite par moi-même, j'en ai tiré

ce que j'ai pu, le sol est épuisé, vous n'y trouverez rien à frire.

Avouez franchement que j'aurais été fou de faire le généreux. M'en

aurait-on su gré? L'aurait-on cru? Le maître de céans n'est ni mon ami

ni mon concitoyen; je ne l'ai jamais vu, je sais seulement qu'il est

riche, et qu'il me traite comme un chien lorsqu'il me fait l'honneur de

m'écrire. Si j'avais pris ses intérêts contre les miens, il aurait le

droit de me faire enfermer!

--Mais, reprit froidement Jean-Pierre, pourquoi gardiez-vous votre

place, s'il n'y avait plus rien à prendre?

--Eh! l'habitude! On s'acoquine à ce chien de pays; mais ma fortune est

faite: j'ai gagné en vingt-quatre ans de quoi acheter Castelmonte, si je

voulais. Tout bien délibéré, j'irai manger mes revenus à Naples. C'est

le pays de la vraie cuisine, monsieur. Sans compter que j'y ai mes deux

fils honorablement établis, l'aîné dans la douane, le cadet dans la

police. Ah! ah!»

Gautripon devina sous cette impudence une certaine inquiétude; il se dit

que l'homme le plus effronté n'étalait pas sa scélératesse pour le

simple plaisir de récolter le mépris.

«Si mon coquin avoue tous les méfaits que la loi n'a pas prévus, c'est

sans doute pour en cacher d'autres.»

En effet, quand maître Angelone eut fait le tour du domaine avec le

nouvel occupant, lorsqu'il lui en eut montré les limites extrêmes, dont

l'une touchait au communal d'Acquanera et l'autre au couvent de

Saint-Pandolfe, lorsqu'il eut indiqué les terres qu'il exploitait

lui-même et les champs loués aux paysans, Gautripon lia connaissance

avec les plus anciens fermiers à l'insu du fripon, qui faisait lentement

ses malles, et voici ce qu'il découvrit.

Sur un bien de deux mille hectares, la réserve du propriétaire était du

quart en 1835, à l'arrivée de don Angelone, et les trois quarts donnés à

ferme se louaient six mille francs. Une nombreuse population vivait à

l'aise autour du palais délabré. On respectait les bois, on ménageait la

terre, on bénissait le généreux seigneur, et on lui apportait tous les

ans, à titre de don gratuit, une dîme que l'intendant confisqua dès le

début; mais comme le seigneur, mieux renseigné, pouvait la réclamer d'un

jour à l'autre, maître Angelone imagina de refuser la dîme, par

grandeur, sans élever le prix des fermages: seulement il réduisit par

degrés à l'amiable la superficie de chaque ferme, et sa réserve s'accrut

d'autant. Elle s'arrondit si bien, qu'en 1859, à l'arrivée de M.

Gautripon, c'était don Angelone qui exploitait les trois quarts du

domaine et les fermiers qui végétaient misérablement sur le reste. Tous

les terrains de première qualité avaient passé dans son empire; les

pentes irrigables étaient à lui, les vignes à lui, les mûriers et les

oliviers à lui; il faisait cultiver sa réserve par des mercenaires, et

les colons de Castelmonte, parqués en terre ingrate et taxés comme au

beau temps, émigraient à leur choix, ou travaillaient pour Angelone

moyennant vingt sous par jour. Sur les cent maisons du village, on en

comptait soixante-quatre à louer.

Avec une prudence et une discrétion presque italiennes, Gautripon

confessa les fermiers un à un, descendit aux détails, inscrivit tout, et

dressa deux plans du domaine qui mettaient admirablement en saillie

l'empiétement énorme de l'intendant. Lorsqu'il se vit armé de toutes

pièces, il convoqua tous les hommes de Castelmonte, et fit savoir à

maître Polichinelle qu'il eût à s'expliquer contradictoirement avec eux.

L'accusé comparut plus mort que vif et tremblant d'être mis en pièces,

mais Jean-Pierre le rassura d'un mot.

«J'ai mangé le pain et le sel avec vous, lui dit-il; je ne souffrirai

pas qu'on vous maltraite en ma présence; il me répugnerait même de vous

faire condamner en justice, quoique les galériens de Naples soient de

petits anges auprès de vous. Je demande seulement que vous rendiez de

bonne grâce une partie de ce que vous avez volé à M. Dempoque et à ces

braves gens-ci. On connaît approximativement le chiffre de vos rapines;

vous vous êtes vanté devant moi de pouvoir acheter Castelmonte. C'est

donc au moins sept cent mille francs que vous emportez.

--Oh! monsieur, répondit naïvement le coquin; presque tout est placé à

Naples.

--Vous déplacerez donc, s'il vous plaît, deux cent mille francs,

moyennant quoi nous vous donnerons quittance.»

Angelone poussa de grands cris, il invoqua pêle-mêle les saints du

paradis et les dieux de l'Olympe, il jura qu'il était un homme mort; il

demanda des juges, il supplia M. Gautripon de lui faire couper la tête,

et il offrit cent mille francs pour ne pas désobliger son bienfaiteur M.

Dempoque. Gautripon maintenait son chiffre, et les paysans l'appuyaient;

cependant, pour en finir, il descendit à cent cinquante mille. Angelone

se tut, rentra ses larmes, répondit au paysan par une de ces grimaces

napolitaines qu'on ne traduirait pas en deux volumes, et céda.

Les dépouilles de Polichinelle furent loyalement et sagement partagées;

M. Dempoque et Gautripon s'entendirent au premier mot. Un tiers de la

somme se répartit entre les fermiers sous forme de bétail, de semences,

d'instruments, d'amendements et de réparations diverses. Le reste fut

dépensé en travaux d'utilité commune: on mit à neuf la route

d'Acquanera, on rétablit et l'on multiplia les chemins d'exploitation;

M. Gautripon bâtit un moulin, un pressoir pour le vin et un autre pour

l'huile; il fit venir un maître d'école.

Son premier acte avait été l'abandon des deux tiers de la réserve; il

déchira tous les baux signés par Angelone, distribua les terres aux

colons moyennant une redevance équitable, et doubla le revenu des

locations sans faire tort à personne. Quant aux cinq cents hectares qui

lui restaient, il résolut de les cultiver lui-même et de donner ce

salutaire exemple à ses enfants. La main-d'oeuvre manquait un peu, comme

partout; mais lorsqu'on sut aux environs qu'un homme juste et

bienfaisant était tombé du ciel dans les jardins de Castelmonte, ce fut

à qui émigrerait vers cette terre de bénédiction; le village se repeupla

en six mois. Les habitants de ces montagnes étaient alors étrangement

nomades; il faut dire que le pain leur manquait presque partout.

De la fin de mai 1859 à l'été de 1870, pendant une période de onze

années, l'ancien maître d'étude de la pension Mathey, l'ancien teneur de

livres des _Villes-de-Saxe_, l'ancien caissier des _Trois-Croix_

continua ses habitudes de travail, d'épargne, de sobriété et de

renoncement en tout genre. Il apprit la pratique d'un métier, le plus

noble de tous, qu'il connaissait à peine en théorie, par les livres; il

appliqua de son mieux les préceptes des maîtres anciens et modernes; il

reboisa des sommets, il arrosa des versants, il draina des vallées; il

s'exerça à l'art encore si nouveau de traiter amicalement la terre, de

ménager sa fécondité maternelle, de lui rendre ce qu'on lui prend, et de

traire, sans l'épuiser, cette incomparable nourrice dont les mamelles

sont partout. Ses efforts ne furent pas toujours récompensés; il se

trompa souvent, souvent il fut trompé dans ses calculs les plus

irréprochables par l'injustice des éléments: la grande mère a parfois

des caprices de maîtresse; il faut souffrir et persévérer en culture

comme en amour. En fin dernière, il eut le droit de se féliciter et de

dire: J'ai réussi. Dans cette longue collaboration avec la nature, il

créa plus de biens utiles que cent hommes n'en auraient pu consommer en

cent ans. Il fit du blé, du vin, des fruits, de l'huile, de la laine, et

une infinité de bonnes choses que les poëtes et les philosophes

dédaignent en paroles, quoiqu'ils ne sachent guère s'en passer; mais

surtout il fit des heureux, et ce fut le plus beau de sa gloire. Le

peuple de paysans grossiers qui l'entourait s'éprit pour lui d'un

sentiment filial: pour un rien, les vieillards de soixante-dix ans

l'auraient appelé leur père. On lui savait peut-être moins gré de ses

services que de l'ineffable bonté qui les assaisonnait. Les services ont

besoin de se faire pardonner en ce bas monde.

Entre tous les heureux qu'il fit, les trois enfants de sa tendresse

marchaient de front au premier rang, comme on pense. Aucun d'eux ne

regretta les dorures de l'hôtel Gautripon: ils avaient bien d'autres

richesses sous les yeux et des splendeurs autrement royales. Le parc

n'était rien moins qu'un petit Versailles ébouriffé, plein de mystères

et d'imprévu, fait pour donner carrière à l'imagination la plus calme et

peupler de souvenirs charmants la plus indolente mémoire. Oh! ces

grottes tapissées de cyclamens, de violettes et de pervenches! ces

cavernes en rocaille où les arbustes pâles avaient poussé, et ces gros

chênes où le temps avait creusé des cavernes! Et les statues de marbre

blanc drapées de mousse verte, et les vieux murs pailletés d'or au

printemps par un million de giroflées! et les grands orangers qui

laissaient pleuvoir leurs fruits sur ces petites têtes, si le vent

soufflait un peu fort! et l'énorme figuier où grondait tous les matins

le roucoulement sérieux et doux des tourterelles! Lorsqu'il pleuvait par

accident, on prenait la récréation dans un immense salon du palais,

parmi cinquante chevaliers bardés de fer qui en ouvraient cinquante

autres à coups de sabre, comme on ouvre des noix avec un petit couteau.

La voûte était peuplée de belles dames en robes volantes qui portaient à

bras tendu des couronnes plus grosses qu'un pain de six livres, et qui

nageaient vigoureusement dans l'azur en gonflant leurs mollets

athlétiques.

L'école des trois mignons était partout. Le père les emmenait dans les

champs, dans les bois; il lisait avec eux le livre immense sur lequel la

métaphysique a fait tant de sots commentaires. Quelquefois il avait en

poche un ouvrage moins large et moins complet, l'_Odyssée_ par exemple

ou le poëme de Lucrèce; _Orlando Furioso_, les _Fables_ de la Fontaine,

_Gil Blas_, _Paul et Virginie_, ou quelque noble pastorale de George

Sand. A part le grec et le latin, qu'elle entendait pourtant un peu, la

petite Émilie recevait la même éducation que ses frères.

«Elle sera quelque jour la doublure d'un homme, disait M. Gautripon; il

faut donc la tailler sur le même patron que les hommes: sinon, gare à

l'étoffe ou gare à la doublure!»

Le physique et le moral de cette enfant semblaient justifier la théorie

aventureuse de son père. A dix-huit ans elle était grande, belle,

vaillante et chaste comme Diane; sa voix, un peu grave sans rudesse,

allait au coeur; elle pensait beaucoup, parlait peu et n'ouvrait jamais

la bouche pour ne rien dire. On n'avait pas meublé son esprit de ces

cinq ou six rouleaux d'orgues mécaniques qui jouent à point nommé les

airs les plus connus; vous auriez pu la soumettre à l'analyse la plus

sévère sans trouver dans toute sa personne un atome de banalité.

Léon, à vingt ans, faisait déjà un homme assez complet. Les Parisiens du

bois de Boulogne l'auraient trouvé correct, élégant et solide à cheval;

les _scholars_ de Cambridge et d'Oxford l'auraient goûté comme

humaniste; les paysans de Castelmonte s'étonnaient qu'un adolescent de

cet âge fût non-seulement plus expérimenté, mais plus infatigable aux

rudes besognes que le mieux bâti d'entre eux; sa famille adorait en lui

je ne sais quelle impétuosité généreuse qui l'enlevait à tout propos

dans la sphère des sentiments supérieurs. C'était un coeur ailé, qu'on

me passe le mot: j'ai vu des coeurs à quatre pattes et j'en ai touché du

pied qui rampaient. Cet aimable Léon semblait avoir fondu dans sa figure

les plus beaux traits de ses trois auteurs; mais il tenait surtout de

l'homme qui n'était pas son père. Gautripon se mirait en lui et disait

mélancoliquement en _a parte_: «Je saurai désormais comment les vierges

enfantent. Ce que j'ai méprisé longtemps comme une fable grossière est

le plus pur symbole de l'éducation.»

Cette célèbre chasteté dont l'infâme n'avait pas démordu fut un jour

sérieusement éprouvée. Mme Gautripon n'avait plus même un cabinet de

lecture à portée pour amuser son désoeuvrement. Elle se faisait bien

envoyer ce qu'on imprimait à Paris; mais la littérature à passions était

en grève. La blonde exilée de Castelmonte comparait son coeur à une

place que l'ennemi prend par famine, et par surcroît de disgrâce

l'ennemi même lui manquait! Pas un château dans les environs, pas même

un beau petit bourgeois de campagne sous la main! La garnison

d'Acquanera n'avait d'autre officier qu'un vieux lieutenant perclus de

rhumatismes; le couvent de Saint-Pandolfe appartenait à douze moines

mendiants, sales et suspects de brigandage politique depuis la chute de

François II. Madame se rabattit donc sur Jean-Pierre, se persuada

qu'elle l'aimait, et décida que, bon gré, mal gré, il payerait pour tout

le monde. Cette crise, d'un genre absolument inédit, se déclara en 1870,

dans les premiers jours du printemps, selon l'usage. La jeune dame avait

quarante ans, l'âge où les passions ont bec et ongles. Elle ne s'en tint

plus aux soupirs étouffés, aux oeillades timides, aux déclarations

vagues; la gaillarde attaqua son homme de front, lui dit qu'il était

beau et mille autres sottises qui le faisaient rougir pour elle, mais

qu'il avait l'esprit de tourner en badinage. L'effrontée se piquait au

jeu, elle inventait des représailles hardies et parfois spirituelles:

par exemple, elle accablait ce malheureux des plus tendres caresses

lorsque les enfants étaient là et qu'on ne pouvait devant eux ni

s'expliquer ni se défendre.

Cette petite guerre, en lui fouettant le sang, l'avait embellie; l'oeil

brillait d'un éclat que les yeux des poupées n'ont jamais eu; la bouche

s'entr'ouvrait pour un sourire... comment dirais-je? appétissant. Un

homme ordinaire l'eût trouvée irrésistible, mais Gautripon avait l'âme

plus fortement trempée que le commun des hommes. La comédie se dénoua un

soir par une scène assez scabreuse qui mit Jean-Pierre au pied du mur.

Un soir d'orage la poupée se jeta, tremblante et court vêtue, dans

l'appartement le plus particulier de Jean-Pierre. Elle reçut une douche

de mépris qui mit un terme à ses fantaisies en glaçant la moelle de ses

os.

«Ah! lui dit Gautripon, ce n'est donc pas assez d'avoir été vingt ans

votre mari? Moi, votre amant? Il me manque, à votre avis, ce comble de

honte?... Mais, malheureuse créature, vous ne voyez donc pas que ma vie

ne serait plus qu'un non sens inqualifiable? Non-seulement

j'amnistierais votre passé, mais je corromprais le peu de bien que j'ai

pu faire ici-bas!»

Quatre ou cinq mois après cette victoire domestique, Gautripon et son

fils aîné, montés sur leurs meilleurs chevaux, revenaient du marché de

Salerne quand l'honnête fermier de Castelmonte, pris d'un étourdissement

soudain, perdit les étriers et tomba sur la route. L'insolation produit

souvent ces effets terribles; souvent aussi l'on porte à son compte un

crime qu'elle n'a pas commis. Il est certain que les deux Français

avaient déjeuné chez l'ancienne camériste de don Angelone, à l'auberge

de Saint Janvier, et que don Angelone était capable de tout. Le jeune

homme ne pensa qu'à secourir son père, il le porta entre ses bras

jusqu'au plus prochain village et le soigna du mieux qu'il put avec

l'aide d'un barbier rural qui le couvrit inutilement de sangsues. Le mal

fit des progrès si rapides que les médecins de la ville, mandés en toute

hâte, arrivèrent trop tard. Gautripon ne reprit connaissance qu'au

moment de mourir. Il vit son fils à genoux, qui lui baisait les mains en

sanglotant:

«Ne pleure pas, dit-il. Écoute-moi plutôt et tâche de vieillir de vingt

ans en cinq minutes. Te voilà chef de famille, mon mignon. Je te confie

ta soeur, ton jeune frère et... ta mère. Vous resterez à Castelmonte,

vous garderez les Rastoul, bonnes gens. Travaille comme moi, et tâche

que les paysans soient heureux. Ne t'inquiète pas d'amasser de l'argent,

vous êtes riches. Je vous l'ai caché jusqu'ici, n'en dis rien à ton

frère et à ta soeur avant le temps. Tu trouveras des instructions

là-bas, dans mon bureau. Ta mère, elle, n'a rien; je la fie à votre

dévouement, il me plaît de penser qu'elle vous devra le repos et

l'aisance. Aimez-la bien, mes enfants, respectez-la; rappelez-vous

l'exemple que je vous ai donné.

--Mon père! tu es bon, tu es noble, tu es grand! Tu es le premier entre

tous les hommes!

--Pour vous? Tant mieux. Cela m'est doux à entendre. A mes yeux, je suis

un pauvre diable, et ma vie a été quelque chose de très-humble; mais je

ne me plains pas: j'ai marqué par un peu de bien mon passage sur la

terre; j'ai élevé trois enfants qui vaudront mieux que moi; ma tâche est

faite. Toi, mon Léon, je te bénis. Souviens-toi, tant que tu vivras, de

préférer les bonnes actions aux bonnes affaires. Embrasse-moi, cher

fils. Pour toi, pour Émilie, pour Édouard... pour qui encore? Oui, pour

ta mère. Il faudra le lui dire, tu entends? Et pendant que tu y es,

pauvre enfant de mes veilles et de mes larmes, ferme-moi les yeux!»

L'infâme · 第 17 / 21 题