M. d'Entrelacs prit la parole.

«Mais, colonel, dit-il, est-ce qu'il n'est pas trop tard pour demander

des comptes? N'êtes-vous pas d'avis que Lysis, en insultant cet homme, a

renoncé au droit de le discuter? Je pense comme vous que les honnêtes

gens doivent choisir leurs adversaires, et qu'il ne faut pas se

commettre, même sur le terrain; je doute cependant qu'on puisse

repousser un cartel par la question préalable, lorsqu'on a dit et fait

la veille ce que nous avons fait et dit hier soir.

--Eh! cher ami, le procureur impérial en dit bien d'autres aux vauriens

qu'il traîne en justice! Et si messieurs les scélérats prétendaient se

réhabiliter en provoquant le magistrat qui les accuse, le genre humain

tout entier se lèverait dans un immense éclat de rire.

--Nous ne sommes pas au Palais.

--Non, mais les vilenies que le Code a oublié de punir sont toutes du

ressort de l'opinion publique.

--J'entends, mais que voulez-vous faire? car il est impossible que nous

en restions là.

--Je veux mettre Gautripon en demeure de se débarbouiller publiquement,

et, s'il ne trouve pas assez d'eau dans la Seine, nous jouerons le jeu

de Florence!»

MM. d'Entrelacs, Puchinete et la Ferrade se regardèrent en ouvrant de

grands yeux. Évidemment, le jeu de Florence était pour eux lettre close.

Le colonel comprit leur silence et s'expliqua.

«Un Français, galant homme s'il en fut, est insulté publiquement aux

_cascine_ de Florence par un compatriote qui, à tort ou à raison,

passait pour un faussaire et un escroc. L'insulté, qui avait fait ses

preuves, et plutôt dix fois qu'une, se détourne froidement vers un grand

seigneur russe qui accompagnait son agresseur, et lui dit:

«Monsieur, on ne peut chercher querelle à un homme qui n'est pas net;

mais, puisque vous garantissez celui-ci en l'honorant de votre

compagnie, je compte que vous allez vous couper la gorge avec moi.»

Voilà la marche à suivre. Nous nous trouvons demain au rendez-vous, nous

soumettons le cas aux témoins de Gautripon: ils prennent fait et cause

pour leur commettant; M. de la Ferrade en choisit un, et, pour donner

plus de corps à l'affaire, je me charge de l'autre.»

Le jeune homme allégua l'humble condition des témoins, qui rendait,

selon lui, cet arrangement difficile.

«Pourquoi donc? dit le colonel. Mon jeune ami, depuis 89, il n'y a plus

que deux classes dans la société: les honnêtes gens et les coquins. Ceux

dont vous me parlez ne sont assurément pas à la solde de leurs femmes;

il n'y a pas raison pour qu'on dédaigne de s'aligner avec eux. Deux

sous-officiers légionnaires! Peste! vous êtes bien dégoûté! J'en prends

un de confiance: le garçon de magasin, mon grade ne me permettant pas

d'avoir affaire à l'autre. Dame! j'aimerais mieux croiser le fer avec

des hommes de notre monde...

--Et moi donc! riposta vivement le créole. Comprend-on par exemple que

Bréchot reste à la cantonnade lorsque Gautripon est en scène?

--Bien parlé! dit le Péruvien, d'autant plus que Bréchot est une fine

lame, tandis que Gautripon n'a jamais mis le pied dans une salle de

Paris; mais tu oublies que Bréchot n'a pas pouvoir pour défendre la

femme d'un autre:

Un insolent parlait mal de ma belle;

Je la vengeai. Qui périt? Ce fut elle.

Si tu tiens à régler ce compte avec Bréchot, il ne boudera pas; mais il

faut en revenir à ma première idée, prendre un prétexte et mettre la

femme en dehors à tout prix.»

La discussion se prolongea jusqu'au dîner et même après, car ces

messieurs dînèrent ensemble. En fin de compte, le plan du colonel Chabot

prévalut, moins par son mérite intrinsèque que par l'autorité de

l'inventeur.

Le colonel Chabot n'était autre que cet ancien capitaine qui survécut à

toute sa compagnie et monta positivement seul à l'assaut du fort de

Boghar. La colonne d'attaque, qui le suivait à cinq grandes minutes

d'intervalle, le trouva adossé contre un vieux mur et piquant dans un

tas d'Arabes avec le sang-froid d'un cuisinier qui larde ses perdrix.

Par miracle, il n'avait que des blessures légères, et le père Bugeaud

l'envoya porter à Paris les clefs de la place. Décoré de la propre main

du roi, il avait fait son chemin par une série de coups d'éclat, et

toute l'armée disait qu'il serait arrivé plus haut sans ses duels, la

tournure paradoxale de son esprit et l'inflexible roideur de son

caractère.

Ce qu'il avait perdu comme avancement, il l'avait regagné en popularité.

C'est pourquoi le lendemain à midi les malheureux témoins de Gautripon

tressaillirent jusque dans leur moelle aux deux syllabes de son nom.

Ils s'étaient présentés plus crânement que la veille, soit que la

réflexion leur eût monté la tête, soit que Jean-Pierre leur eût mis le

feu sous le ventre. Le simple coup de sonnette qui annonça leur arrivée

indiquait nettement la résolution d'en finir.

«Messieurs, leur dit le jeune créole, j'ai l'honneur de vous présenter

le colonel Chabot et le vicomte d'Entrelacs, qui ont mes pleins pouvoirs

pour débattre l'affaire avec vous. Prenez place; je me retire.»

De ce petit discours, les deux légionnaires n'entendirent qu'un mot.

Rastoul laissa tomber son chapeau et ne songea pas même à le reprendre.

Monpain jeta le sien sur un divan; l'un et l'autre avancèrent à l'ordre

machinalement, comme deux statues ambulantes; leurs petits doigts

cherchaient sous les plis de la redingote la couture de leur pantalon.

L'habitude est plus forte que tous les raisonnements du monde. Le

colonel lui-même oublia qu'en vertu de la circonstance ces braves gens

devenaient ses égaux.

«Rastoul! dit-il d'une voix brusque.

--Présent! mon colonel.

--Dans quel régiment avez-vous servi?

--Au 3e léger, 78e de ligne. Engagé volontaire du 10 septembre 1826,

réengagé le...

--C'est bon. Où avez-vous gagné ce ruban-là?

--A l'Isly, mon colonel, en prenant un drapeau.

--Tudieu! ce n'est pas de la petite bière! Pourquoi n'avez-vous pas

avancé?

--Faute d'instruction, mon colonel.

--Combien de fois avez-vous été cassé?

--Pas une, mon colonel.

--Comment avez-vous pu vous décider à monter la garde devant une

boutique?

--Il faut vivre, mon colonel.

--La pension et la croix ne vous nourrissaient donc pas?

--J'ai une femme et deux enfants.

--Et vous, Monpain, vous êtes encore au service?

--Parfaitement, mon colonel; mon temps finit dans dix-huit mois.

--Ce n'est pas à l'hôpital que vous avez attrapé la croix?

--Non, mon colonel; c'est à l'Alma.

--Dans les ambulances?

--Oui et non, mon colonel; je suis allé au feu chercher le commandant

Trochard, et je l'ai rapporté sur mon dos.

--Allons! vous êtes encore un brave homme, vous! Il y a de fières gens

dans notre armée. Et dire, mon cher d'Entrelacs, que, sans nous, ces

deux gaillards s'éclaboussaient jusqu'à l'échine dans le bourbier d'un

Gautripon!»

Il remplit deux verres au ras du bord et dit aux sous-officiers d'un ton

de commandement:

«Attention! buvez-moi ça!»

Ils ne se firent prier ni l'un ni l'autre.

«A votre santé, mon colonel! dit Rastoul.

--Et la compagnie,» ajouta Monpain.

M. d'Entrelacs salua de la tête; mais il avait du mal à garder son

sérieux; car c'était bien la première fois qu'il voyait une affaire

d'honneur menée ainsi tambour battant.

Le colonel se mit à cheval sur une chaise, aspira deux bouffées de

cigare, et lorgnant à travers la fumée les deux légionnaires debout:

«Ah çà! dit-il, mes enfants, qu'est-ce que vous venez faire ici?»

Monpain se retrancha timidement derrière le camarade.

«Moi, je ne sais rien, dit-il; je ne connais pas même M. Jean-Pierre.

C'est Rastoul qui est venu me chercher, et j'ai dit oui par obligeance.

Vous savez bien, mon colonel, qu'un militaire ne peut pas refuser ce

petit service-là.

--C'est selon les personnes qui le demandent. Et vous, Rastoul,

connaissez-vous M. Gautripon?

--Oui, mon colonel, et je mettrais ma main au feu...

--Pas si vite! on se brûle. Nous ne sommes pas ici pour jeter notre

estime en l'air. Il y a quarante-huit heures, pas vrai, que vous

fréquentez ce cadet-là?

--Moi, mon colonel? Il y a plus de quatre ans.

--Et vous l'avez bien rencontré six fois en quatre années, hein?

--Mais je l'ai vu presque tous les jours, mon colonel, comme j'ai

l'honneur de vous voir en ce moment ici.

--Ne pas confondre!... Moi je vous dis, Rastoul, que vous avez pu le

rencontrer souvent, mais que vous ne l'avez jamais connu.

--Il en sera ce que vous voudrez, mon colonel. Nonobstant...

--Quoi?

--J'aurais les yeux bandés en face de douze canons de fusil, et je

dirais que M. Jean-Pierre est un brave homme.

--Mais, tête de clou que vous êtes! il y a vingt-quatre heures, vous ne

saviez pas seulement son vrai nom!

--Mon colonel, on peut connaître les gens sans savoir les sobriquets

qu'ils ont par ailleurs. Son vrai nom chez nous, c'est Jean-Pierre, et

tous les gens du quartier vous diront comme moi.

--Ah! ah! les gens du quartier! Et qu'est-ce qu'on dit de sa femme dans

votre quartier, monsieur Rastoul?

--Nous ne lui en connaissons aucune, mon colonel.

--Il est pourtant marié, et rudement, j'ose le dire.

--On dit tant de choses, mon colonel!

--On n'en dira jamais autant qu'il y en a, sergent! Lui connaissez-vous

un métier, à votre homme?

--Oui, mon colonel.

--Il en a un propre en effet!

--Dame! tout le monde ne peut pas être sénateur. M. Jean-Pierre est

employé.

--Aux menus plaisirs de la France!

--Je n'y suis plus, mon colonel.

--Lui savez-vous un domicile?

--Oui, mon colonel, rue de Ponthieu, dans une petite maison bien

tranquille.

--Non, Rastoul, aux Champs-Élysées, dans un hôtel de trois millions!

--Mais, mon colonel, j'y suis allé, c'est au cinquième!

--Et moi j'ai passé cent fois devant la porte cochère, c'est un palais!

Avez-vous une idée de ce qu'il gagne par an, votre Jean-Pierre?

--Mon colonel, ça va dans les trois mille; il me l'a dit.

--Trois mille francs? C'est à peu près ce qu'il mange tous les jours.

--Tous les ans?

--Tous les jours! Sa dépense annuelle est d'un million selon les uns, de

quinze cent mille francs selon les autres, mettons douze cent mille, et

n'en parlons plus.

--Mais où prendrait-il ça, mon colonel?

--Voilà précisément ce que nous sommes curieux de savoir, mon brave, et

c'est pourquoi nous avons tiré l'affaire en longueur. Vous ne supposez

pas que nous ayons peur de Jean-Pierre?

--Oh! mon colonel!

--Mais nous craignons d'attraper des puces en nous frottant à un chien.

--M. Jean-Pierre! un chien!

--Moins encore, s'il est ce qu'on dit... Et non-seulement je défendrais

à mon ami de le toucher avec l'épée, mais le bâton serait encore une

arme trop noble pour sa peau.

--Mon colonel! mon colonel! vous me faites dresser les cheveux sur la

tête. Qu'est-ce qu'on a donc pu dire qu'il était, le malheureux garçon?

--On ne suppose pas, on sait qu'il est le complaisant d'une jolie femme,

un mari qui spécule sur sa honte, un volontaire du déshonneur!

Comprenez-vous, Rastoul? Voyez-vous quelle campagne vous alliez faire,

si je ne vous avais barré le chemin?

--Je comprends trop, mon colonel, et je vous demanderai la permission de

m'asseoir devant vous, attendu que les jambes me manquent. C'est

pourtant un bien honnête homme que M. Jean-Pierre, et l'empereur

lui-même ne m'ôterait pas ça de l'esprit!

--Mais puisque vous ne savez pas le premier mot de ses affaires!

Informez-vous, au moins!

--Auprès de qui, mon colonel?

--Eh! posez-lui la question à lui-même! Demandez-lui pourquoi il étale

aux Champs-Élysées une fortune dont il se cache ailleurs comme d'un

crime? Répétez-lui tout ce que vous venez d'entendre sur son compte, et

selon la réponse on agira. Vous faut-il quarante-huit heures?

Prenez-les. Si vous nous apportez une explication satisfaisante,

non-seulement nous conduirons M. de la Ferrade sur le terrain, mais je

ferai moi-même amende honorable avant l'affaire et devant vous. Si par

hasard les raisons de cet individu vous semblent bonnes, mais qu'il ne

vous soit pas permis de nous les communiquer, alors je vous autorise à

répondre de votre ami corps pour corps, et moi, mon brave, je fais votre

partie, tandis que le marquis s'aligne avec Monpain. Est-ce carré, cela?

Dites que nous ne faisons pas galamment les choses?»

Trop galamment sans doute au gré du pauvre infirmier-major, car il se

récria sur-le-champ et arbora plus haut que jamais le pavillon des

neutres. Rastoul lui-même parut moins sensible à l'honneur de croiser le

fer avec un colonel qu'au désagrément d'affronter la plus illustre épée

de Paris. Toutefois il garda bonne contenance et répondit en homme qui

croit avoir assez fait pour sa gloire, mais que la peur ne trouble pas:

«Mon colonel, merci de votre honnêteté; mais l'affaire ne peut guère

tourner comme ça, si on raisonne. Ou bien M. Jean-Pierre nous prouvera

qu'il est mal jugé, et alors nous aurons tout profit à vous communiquer

la chose; ou il nous avouera qu'il est une canaille, et alors c'est à

lui que je m'en prendrai, et pas à vous.»

L'entrevue se termina par des poignées de main à désosser un boeuf, et

l'on convint de se retrouver chez le colonel, dès que Rastoul aurait une

réponse à donner. Chacun resta chez soi le lendemain samedi. Rastoul ne

parut nulle part, et n'écrivit à personne. Le dimanche matin au petit

jour, vers huit heures, tandis que la belle Émilie dormait du plus

gracieux sommeil, l'infâme Gautripon se glissa dans la _nursery_ sur la

pointe du pied, comme un voleur. Il rencontra une bonne anglaise et

s'informa si les enfants étaient éveillés.

«Pas encore, monsieur, répondit-elle; mais M. Édouard ne tardera guère:

il s'agite. J'allais demander l'eau de son bain.»

Le volontaire du déshonneur (pour emprunter la périphrase du colonel

Chabot) parut charmé de cette nouvelle. Il gagna lestement la chambre du

petit garçon, s'agenouilla devant le lit, écarta les rideaux, et guetta

le premier sourire du baby. Presque aussitôt le tout petit ouvrit les

yeux et tendit ses gros bras nus en criant:

«Ah! papa! ah! papa, papa!»

Et les baisers de pleuvoir sur deux joues inégalement colorées, dont

l'une était rose, et l'autre rouge, car l'oreiller rougit la joue des

enfants comme l'espalier celle des pêches. Aux cris joyeux du petit

Édouard, une autre voix répondit de la chambre voisine. C'était Mlle

Émilie qui à son tour criait _papa_!

«Attends! répondit Gautripon; tu vas avoir deux visites pour une!»

Il emporta l'enfant dans ses bras et vint le jeter en boule sur le lit

de la jeune soeur.

«Bonjour donc, mes amours! dit Émilie en les attirant tous deux par le

cou.»

Elle se mit à les embrasser l'un après l'autre avec une telle volubilité

que sa petite tête allait de droite à gauche comme un battant de cloche.

Le filet qui retenait ses cheveux s'en alla, et tout à coup le père et

le frère disparurent comme noyés dans un flot de soie blonde. Et de

rire!

Mais Léon, qui était l'aîné, ne pouvait pas dormir longtemps au milieu

d'un tel vacarme. On l'entendit bientôt crier:

«Et moi? et moi? papa! Viens, ou j'y vais!

--Dans un moment!» répondait le père.

Mais cet âge est l'impatience même, quoiqu'il ait du temps devant lui.

Maître Léon apparut sur le seuil de sa chambre, nu-pieds, pareil à un

lévite dans sa longue tunique, et coiffé de mille petites boucles

indépendantes qui frisaient en tous sens.

«Ah! gamin! cria le père.

--Le gamin t'adore, vieux ingrat, et si tu ne le prends pas tout de

suite sur tes genoux, il va te sauter sur les épaules.

--Essaie!

--Hop! Voilà. Bonjour, les petits anges! Émilie, range tes cheveux, que

j'aperçoive le bout de ton nez!»

En même temps il passa par-dessus la tête de Gautripon et tomba sur le

lit pour compléter le groupe.

«Prends donc garde! criait Émilie, tu as manqué d'écraser mon baby.

--N'aie pas peur; ça me connaît. Je t'ai tenue sur mes genoux quand tu

n'étais pas plus grosse que le poing, et je ne t'ai jamais cassée. Pas

vrai, père?»

La bonne anglaise, exacte à son devoir, vint prendre le plus jeune pour

le baigner. Il se laissa couler à bas du lit et fit trotter ses petons

roses vers la porte, en retournant la tête d'un air fier. Le frère et la

soeur acceptaient son défi et commençaient à lui donner la chasse, mais

les gens attachés à leurs petites personnes les réclamèrent à leur tour.

Léon croisa les bras devant son valet de chambre et lui dit avec une

gravité comique:

«Fais de moi ce que tu voudras! Mon corps est à toi, mon âme à Dieu, mon

coeur à papa.

--Et à maman! ajouta M. Gautripon.

--Et à notre ami!» poursuivit la petite fille.

L'ami c'était Bréchot. Que pouvait-il faire à cette heure? Il avait

achevé la nuit au jeu selon son habitude, et il cuvait sa perte ou son

gain chez lui; car il avait un appartement quelque part, à cent mètres

de la maison, pour la forme. Madame était probablement éveillée, mais

elle se pelotonnait dans ce demi-sommeil des natures paresseuses qui ont

l'art de se bercer elles-mêmes. Celui qui aurait vu M. Gautripon en

extase devant la baignoire où s'ébattait le petit garçon, eût pensé que

Jean-Pierre n'avait pas pris le mauvais lot. A chaque instant la jeune

Émilie ou ce diablotin de Léon s'échappaient des mains de leurs gens et

venaient se pendre au cou de papa. Et l'infâme s'épanouissait

visiblement sous les baisers de ces lèvres fraîches, sous le regard de

ces yeux purs.

Pour le père et pour les enfants, le dimanche était vraiment une fête.

C'était le seul jour que M. Gautripon dérobât à ses mystérieux travaux.

Depuis l'aube jusqu'à midi, les enfants lui appartenaient, et

réciproquement. Il leur administrait leur premier déjeuner dès qu'on

avait achevé la toilette. Il versait le chocolat des deux aînés, il

découpait lui-même et trempait les mouillettes dans l'oeuf du petit

Édouard. Et jamais le chocolat n'avait paru si bon, jamais l'oeuf à la

coque n'avait été vidé de si bel appétit. Le précepteur et la

gouvernante avaient congé; toutes les questions qui s'éveillaient dans

ces jeunes têtes étaient résolues par la douce et patiente érudition du

papa. On regardait avec lui les beaux livres d'images que Bréchot

envoyait à la maison le jour où ils étaient mis en vente. Le papa

racontait des histoires, toujours les mêmes, car les enfants n'écoutent

avec plaisir que celles qu'ils ont entendues vingt fois. Il épiait ces

premiers traits de caractère qui décèlent les instincts bons ou mauvais

de chacun; il redressait le jugement de celui-ci, faisait appel au coeur

de celui-là, et constatait avec orgueil que son nom serait porté dans le

monde par de braves petites créatures.

Au milieu de ces occupations, le premier coup du déjeuner de famille

sonnait toujours trop tôt. «Déjà!» s'écriait-on d'une voix unanime, et

le maître de la maison s'enfuyait vers la chambre vaste et superbe où

l'on faisait son lit tous les matins. Il ôtait sa jaquette de molleton

et ses pantoufles en imitation de tapisserie, et descendait rejoindre

les enfants dans la salle à manger. Les enfants, non plus que lui, n'y

déjeunaient que le dimanche. Mme Gautripon paraissait généralement à

midi et demi, et Bréchot, qui avait son couvert en permanence, arrivait

quelquefois.

Ce jour-là, Madame ne se mit en retard que de vingt-cinq minutes, et

Bréchot fit son entrée au dessert. Le seul incident à noter fut une

querelle entre l'aîné des marmots et M. Gautripon. Ce bambin prétendait

le contraindre à manger des crevettes, et le père affirmait comme

toujours qu'il ne pouvait pas les souffrir.

«Si tu ne m'obéis pas, s'écria M. Léon à bout de patience, je dirai ce

que tu es.

--Dis-le donc tout de suite!

--Tu m'en défies?

--Oui!

--Eh bien! tu es un pélican. Voilà!

--Et en quoi suis-je un pélican, mon bonhomme.

--En ce que tu ne manges jamais rien de bon. Tu as peur qu'il n'en reste

pas assez pour nous. C'est pourquoi je te compare à l'oiseau qui s'ouvre

le ventre pour nourrir ses petits enfants.

--Léon! dit Mme Gautripon, vous êtes ridicule.

--Moi aussi, maman, dit la petite Émilie avec une adorable candeur.

Quand Léon a parlé du pélican, j'ai pensé tout de suite: Oh! c'est bien

papa!»

Jean-Pierre grignotait son pain comme à l'ordinaire; mais, si quelqu'un

l'avait surveillé d'un peu près, on eût probablement remarqué que du

revers de la main il s'essuyait le coin de l'oeil.

Bréchot, lorsqu'il entra, portait comme un nuage autour du front. Il

serra la main de son ami, s'inclina poliment devant madame et se laissa

embrasser par les enfants. Le maître d'hôtel s'empressa de le servir,

mais personne ne demanda ce qui le rendait maussade. Ce joyeux compagnon

avait la matinée souvent mélancolique. Mme Gautripon lui adaptait à ce

propos un vieux dicton bien connu:

«Bréchot du soir, espoir, disait-elle; Bréchot du matin, chagrin.»

Il arrive souvent que les hommes trop aimables dans le monde sont

moroses à la maison. Toutes leurs grâces se dépensent au dehors, et il

n'en reste plus pour l'intérieur.

Mais cette fois ce n'était pas une perte de quelques milliers de louis

qui voilait cette physionomie sereine. La veille, au cercle, M. Bréchot

avait été lardé de plaisanteries fines dont le sens lui échappait. En

feuilletant les petits journaux scandaleux qui s'abattent sur la vie

privée parce qu'on leur défend de parler politique, il avait cru

rencontrer des allusions indirectes à sa vie, à ses amours, à certain

hôtel des Champs-Élysées. On parlait à mots couverts d'un scandale

récent qui devait se dénouer sur le terrain d'après les uns, qui allait

être étouffé sous le mépris d'après les autres. Aucun nom n'avait été

écrit ou prononcé; rien ne prouvait que la famille Gautripon fût en

cause. Cependant Léon Bréchot se sentait envahi par cette inquiétude

sourde et cette trépidation intérieure qui annonce aux animaux eux-mêmes

l'explosion d'un orage.

«Est-ce que les enfants ne vont pas aller jouer? demanda-t-il. Je ne

veux pas que leur récréation soit retardée par mon inexactitude.»

Le petit Léon répondit:

«Nous ne sommes pas pressés; nous attendrons papa.

--Allez toujours, dit la mère, puisque votre ami vous le permet.

--Du reste, ajouta Jean-Pierre en déposant sa serviette, j'ai fini.»

M. Bréchot l'arrêta sur sa chaise par un coup d'oeil significatif.

Madame poussa du pied le bouton d'une sonnerie électrique, on vint

prendre les enfants et leur père demeura. Les gens devinèrent qu'on

n'avait plus besoin d'eux, et sortirent.

Il se fit un silence de quelques minutes. Gautripon se tourna vers

Bréchot et lui dit:

«Tu avais quelque chose à nous conter?

--Non, rien. Et toi?

--Vivant comme je vis, quelles nouvelles pourrais-je apprendre?

--C'est vrai... Madame, avez-vous eu beaucoup de monde hier après-midi?

--Personne absolument, pour la première fois de la vie.

--Étrange! Vous n'avez aucune idée de ce qui a pu retenir tous vos amis

chez eux, tandis que vous les attendiez chez vous?

--C'est un hasard auquel il faut s'attendre lorsqu'on choisit un jour.

Tantôt on a la foule et tantôt pas un chat, selon le vent.

--Vous n'avez pas entendu dire qu'il fût rien arrivé ici?

--Quand?

--Mercredi soir.

--Mais non, rien que je sache.

--Et toi, Jean-Pierre, tu n'as rien entendu dire?

--Absolument. Que crains-tu?

--Eh! parbleu! je crains tout! Est-ce que l'on n'est pas à la merci du

premier venu, dans les situations comme la nôtre? Il n'y aura ni repos

ni sécurité possible tant que je n'aurai pas tué un de ces insolents

bavards.

--Léon! s'écria Émilie. Vous voulez donc me faire mourir?

--Bah! dit Jean-Pierre. Laissez-le dire. Il ne tuera personne; c'est moi

qui vous le promets.»

Sur cette assurance, on sortit de table.

Une demi-heure après, le beau Lysis de la Ferrade, laissa tomber sa

tasse de thé en apprenant la nouvelle la plus invraisemblable du monde.

On venait lui annoncer que M. Gautripon en personne était debout dans

l'antichambre et sollicitait un entretien.

Le créole se recueillit un instant, prit sa résolution et dit au valet

de chambre:

«Faites entrer.»

M. Gautripon se présenta le front haut, l'oeil brillant, les lèvres

pâles et imperceptiblement crispées; toutefois son attitude n'avait rien

de provoquant. Il s'arrêta sur le seuil, le chapeau à la main, en homme

qui demande une deuxième permission avant d'entrer.

L'infâme · 第 11 / 21 题