CÉSAR D'ENTRELACS.»

M. Rastoul lut attentivement la lettre et la rendit en disant: «C'est

drôle que des personnes comme il faut se fassent tant prier quand elles

ne risquent rien. Moi et Monpain, nous avons dit oui tout de suite, et

pourtant si ça se savait, je perdrais peut-être ma place, et il irait

pour sûr au bloc. Enfin! chacun son idée. Nous allons rentrer chacun

chez nous, et nous reviendrons demain à midi avec votre permission. Si

les messieurs pouvaient s'y trouver par complaisance, nous monterions le

coup pour dimanche, et de cette façon l'ouvrage ne souffrirait pas.»

Sur cette réflexion, il se retira poliment comme il était entré, et

poussa son camarade devant lui.

Eux partis, le jeune homme resta un peu troublé et médiocrement

satisfait de lui-même: non qu'il se reprochât d'avoir prolongé

l'entrevue au delà des limites normales et fait jaser deux braves gens;

sa curiosité lui semblait légitime. Est-ce que tout n'est pas permis

pour pénétrer de tels mystères d'infamie? En présence des coquins

triomphants qui éclaboussent la foule honnête, l'homme de bien se sent

investi d'un pouvoir discrétionnaire, sa conscience l'institue juge

d'instruction; mais il eût fallu, pour bien faire, que l'enquête

n'arrêtât pas l'action. Le marquis s'était trouvé beau, tandis qu'il

dirigeait le débat d'un air dominateur, s'intéressant aux détails les

plus singuliers de l'affaire et reléguant au second plan le duel, cette

vétille et cette banalité. La lettre de M. d'Entrelacs altérait quelque

peu la physionomie du rôle: en ajournant la rencontre, elle prêtait à ce

petit interrogatoire si leste et si fier une couleur de temporisation.

M. de La Ferrade se demanda avec une sorte d'angoisse quelle opinion les

deux légionnaires emportaient de lui. Un homme de coeur n'est jamais

insensible à l'estime des honnêtes gens, quelque supériorité qu'il

s'arroge sur eux en lui-même. Celui-ci aurait mieux aimé recevoir cent

coups d'épée à la fois que d'entendre ces simples mots prononcés par un

garçon de boutique: «Le jeune homme cause bien, mais il n'est pas pressé

d'en découdre.» La seule idée que deux hommes pourraient le mal juger

pendant vingt-quatre heures lui fit bouillir le sang; il allait et

venait, relisant la lettre et se creusant la tête pour savoir où trouver

M. d'Entrelacs. Il songea un moment à se passer de son oncle et de tous

les gens raisonnables que le vicomte avait dans son intimité. Faire

seller un cheval, courir au bois de Boulogne et arrêter deux fous de son

âge, par exemple, deux compagnons de son équipée nocturne, c'était

l'affaire d'un instant; mais il avait cent raisons de ménager cet oncle,

qui était presque toute sa famille: d'ailleurs rien ne prouvait que M.

d'Entrelacs n'eût pas trouvé depuis midi l'homme qu'il cherchait.

Cependant, par quel complot de hasards ce recrutement du deuxième témoin

était-il devenu si difficile? «Mon oncle a vingt amis qui sont les

miens, et pas un dans le nombre ne consent à marcher avec nous! Est-ce

parce que j'ai tort? Parbleu! je le sais bien. J'ai fait une gaminerie,

soit; mais dès que je m'offre à la réparer comme un homme, l'amitié les

oblige tous à me prêter les mains. Non! s'ils se font prier, c'est parce

qu'il leur répugne d'avoir affaire à Gautripon. Mais les mille ou quinze

cents personnes qui se gobergeaient chez lui, pas plus tard qu'hier au

soir, n'ont certes pas la même excuse. Et que le diable m'emporte si ce

vieux muscadin de Puchinete n'y était pas! Ah! tant pis! j'en aurai le

coeur net, puisque le _iénéral_ ne sort jamais avant trois heures!

Il s'habilla et se fit mener rue Balzac, chez le vénérable ami de son

oncle. Le général Puchinete, qui vit encore, est un riche émigré

péruvien. N'était son accent, on le prendrait pour un Français de 1781.

Les écrivains du dix-huitième siècle, qu'une importation presque récente

a popularisés dans l'Amérique du Sud, ont été ses maîtres favoris. Sa

mémoire est farcie de petits vers badins que personne en France ne sait

plus; il les roucoule galamment à l'oreille des dames, et cette poésie

aux couleurs effacées a pour plus d'une le charme rétrospectif des

éventails pâlis. Dans les réunions d'hommes, il débite volontiers des

tirades éloquentes sur les libertés imprescriptibles de ceux-ci et les

iniquités incorrigibles de ceux-là. Belles façons, le geste harmonieux,

le menton ras, la tabatière en main, la bonbonnière en poche, jabot

souple et manchettes coquettement fripées, il poudrerait sa tête, si le

temps ne s'était chargé de la besogne; au demeurant, le plus galant

homme du monde, et vous allez en juger.

«Mon garçon, dit-il au marquis, je t'attendais. Oui, je t'aurais

consigné dès demain à la porte de mon coeur, si tu n'étais pas venu de

prime saut me chercher querelle. Te voilà furieux, c'est parfait. Noble

courroux! laves brûlantes de la jeunesse! Goûte-moi ces violettes

pralinées, et dis-moi si mon confiseur n'a pas cristallisé le printemps

en personne.

--Général, tout à l'heure deux braves gens sont venus chez moi. Je leur

ai offert du vin de Xérès comme vous m'offrez des bonbons, et ils m'ont

répondu: «Nous ne sommes pas ici pour goûter votre vin, mais pour savoir

si vous avez du sang dans les veines.» Je leur ai dit: «A vos ordres!»

et je leur ai donné l'adresse de deux hommes en qui je croyais comme en

Dieu. Mais devinez un peu la honte qui m'était réservée?

--Enfant! Ce n'était pas une honte, c'était une leçon.

--Vous me permettrez de vous dire qu'il n'est plus d'écoliers à mon âge.

--Tarare! Écoute-moi. Je suis d'avis que tu dois une réparation par les

armes, et je me fais non-seulement un devoir, mais une fête de

t'accompagner sur le terrain...

--Alors!...

--Patience! Et si j'ai un regret, c'est que la mode ne soit plus

d'intéresser les témoins dans la partie; mais, cher ami, l'affaire est

si malencontreusement engagée que l'honneur nous commande de l'asseoir

sur une autre base. Je l'ai dit hier soir à ton oncle, et il n'a pas

trouvé un mot à répondre. Tu es un gentilhomme, et le sieur Gautripon

est un vilain...

--Très-vilain; mais qu'importe?

--Il importe que vous restiez chacun dans votre rôle. Or si demain l'on

disait à Paris que deux messieurs se sont rencontrés à propos d'une

femme, que le sieur Gautripon se battait pour elle et le marquis de La

Ferrade contre elle, c'est le marquis, mon cher, qui serait un vilain,

et le vilain qui deviendrait un gentilhomme. Comprends-tu?

--Il s'agit pardieu bien de Mme Gautripon! C'est le mari que j'ai

insulté, c'est lui qui me provoque, c'est contre lui que vous refusez de

me conduire sur le terrain!

--Cher ami, les jeunes gens n'ont pas le coup d'oeil juste, et la

preuve, c'est que tu as cru n'encourir qu'un coup d'épée en touchant au

lit d'une femme. Tu as commis un crime de lèse-faiblesse et mérité un

blâme autrement redoutable que toutes les vengeances des maris. La femme

doit passer avant tout, et dès que tu l'as effleurée, le mari recule au

second plan.

--Alors, quoi? Qu'ai-je à faire pour réparer mes torts envers cette

poupée?

--Rien que de mettre sa personne hors de cause et d'arranger une autre

querelle avec son mari. C'est ce que j'ai dit à ton oncle, et s'il avait

voulu m'écouter, nous aurions déjà fait les trois quarts du chemin.

Gautripon ne manquerait pas de se prêter à la chose...

--Il est si complaisant!

--Laisse sa complaisance en paix, et cherchons un prétexte avouable. Il

n'en manque pas, Dieu merci! Le jeu, les paris de course, le ballon

d'une danseuse, la politique, une théorie littéraire, la couleur d'une

cravate ou la coupe d'un gilet, tout est matière à querelle pour deux

hommes qui veulent et qui doivent se rencontrer.

--Vous croyez cela, vous? mais Gautripon n'est d'aucun cercle, il ne

fréquente aucun théâtre, il ne joue pas, ne parie pas, ne discute pas,

ne parle pas, et l'on ne sait par où le prendre, excepté par sa femme,

que l'on prend comme on veut! Que fait-il? où va-t-il? où se tient-il,

ce personnage ténébreux qui traverse la vie comme l'égout collecteur

traverse les dessous de Paris? Lui savez-vous une habitude? lui

connaissez-vous un ami? Devinez quels témoins ce monsieur m'a envoyés

tout à l'heure? Un garçon de magasin et un infirmier du Val-de-Grâce, un

matassin d'hôpital!»

Le général ouvrit de grands yeux, et s'apprêtait à demander les détails

de l'entrevue, quand M. d'Entrelacs fit son entrée avec le colonel

Chabot.

«C'est encore moi, dit-il au général Puchinete en lui tendant la main.

Tiens! Lysis avec vous! A merveille! nous ferons d'une pierre deux

coups. Ton affaire se corse, mon enfant. Voici Chabot qui soutient une

thèse nouvelle, et nous défend de dégaîner sous aucun prétexte.

Entendez-vous, général, sous aucun prétexte!

--Pour le coup, dit le Péruvien, c'est moi qui vais être étonné.

--Et moi donc! s'écria M. de La Ferrade. En vérité, messieurs, j'admire

que vous preniez si grand soin de ma peau. Suis-je un fils de famille

élevé dans le coton? Oubliez-vous que j'ai mené à bonne fin une

demi-douzaine d'affaires?»

Le colonel Chabot coupa la tirade par un geste d'une autorité

irrésistible.

«Monsieur, dit-il, c'est justement votre courage, votre habitude des

armes et vos preuves trop souvent faites qui autorisent le débat. Si

vous étiez un jouvenceau tout neuf et sujet à caution, nous ferions

peut-être la sottise de vous conduire sur... Eh bien, non! pas même

alors! Le duel est une affaire d'honneur, sacrebleu! Il faut donc des

gens d'honneur pour jouer la partie. Avant de se mesurer avec un homme,

on doit prévoir deux choses: la première, c'est qu'on peut être obligé

de faire prendre de ses nouvelles; la seconde, c'est qu'on peut être

conduit à lui serrer la main. Serrer la main d'un Gautripon! envoyer

chez un Gautripon!

--Mais, colonel, j'y suis allé moi-même, et M. Puchinete aussi.

--Pour vous amuser, soit; cela n'engage à rien. Est-ce que mes soldats

ne vont pas se distraire où bon leur semble? Est-ce qu'ils ne se

querellent jamais après boire avec les Gautripons de Vincennes? Est-ce

qu'on leur permettrait de dégaîner sur le terrain contre ces débitants

d'honnête hospitalité?

--Le cas est différent: ils payent.

--Moins cher que vous, monsieur, car ils ne donnent que leur argent, et

vous prêtez l'éclat de votre nom et le prestige de votre personne aux

soirées de ce faquin-là! Confiez-moi le soin de votre honneur: vous ne

craignez pas, je suppose, qu'il périclite entre mes mains?

--Non, colonel; mais encore est-il bon que je sache où vous voulez en

venir.

--Je veux savoir d'abord si cet homme est ou n'est pas le marchand de sa

femme. Et ce n'est pas moi seul qui suis pris de cette curiosité; le

grelot que vous avez attaché hier soir a fait du bruit dans le monde.

Avez-vous vu comme tous vos amis et ceux de M. d'Entrelacs se sont

récusés unanimement? Vingt-quatre heures plus tôt, vous auriez eu des

témoins à choisir par douzaines. C'est que le problème n'était pas posé.

Il l'est maintenant, grâce à vous, et chacun sent qu'il faut attendre et

se tenir en garde jusqu'à ce qu'il soit résolu. Il y a un fond de pudeur

sous la légèreté parisienne, mon cher. On tolère longtemps le luxe

inexpliqué d'une maison amusante, on se jette les yeux fermés dans un

courant de plaisirs sans demander si la source en est pure; mais qu'une

seule voix se mette à crier gare, c'est un sauve-qui-peut général. Le

signal est donné; Paris veut avoir le coeur net de cette mystérieuse

opulence; il faut que ce monsieur nous dise où sont les capitaux dont il

étale impudemment le revenu. C'est à nous de l'interroger; sa

provocation nous donne un droit illimité d'enquête. Comment! un homme

n'est pas admis au club sans justifier de ses moyens d'existence, on

veut savoir où sont ses terres ou ses actions avant de jouer le whist

avec lui, et l'on irait jouer la grosse partie au jeu de l'épée avec un

gueux qui a peut-être toutes ses fermes dans l'alcôve de la Gautripon!»

L'infâme · 第 10 / 21 题