VI

La dépêche de Davidoff fut remise à Pierre Laurier le jour même de la

noce d'Agostino avec la fille d'un important fermier de San-Pellegrino.

Le marin s'était enrichi à écumer les flots de la côte méditerranéenne,

et il apportait six mille francs à sa future. Celle-ci, brune et

vigoureuse montagnarde de seize ans, possédait une maison et des champs

plantés d'oliviers. Les jeunes gens s'aimaient depuis un an, et, sous

cette condition qu'Agostino cesserait de naviguer, le mariage avait été

conclu.

On sortait de l'église de San-Pellegrino, et, sur le passage des mariés,

les coups de fusil, tirés en signe de joie, pétillaient, comme si

la vendetta eût jeté une moitié du pays contre l'autre. Les vivats

éclataient dans le cortège, les figures rayonnaient de joie, et, sous

ce grand soleil, dans la chaleur de l'été, à l'odeur de la poudre, une

sorte d'ivresse s'emparait des cerveaux. Pierre donnant le bras à la

petite Marietta, avec qui il venait de quêter à l'église, suivait d'un

oeil ravi les péripéties de cette fête si originale, si vivante, rêvant

déjà le beau tableau qu'il en fit, et qui est devenu populaire sous le

titre de _Mariage corse_.

Son coeur était paisible, et son esprit raffermi. Pas une ombre

n'obscurcissait sa pensée. Il était tout au ravissement de voir heureux

ces gens qu'il aimait et dans la patriarcale existence desquels il avait

trouvé l'oubli des passions malsaines, obtenu le réveil des viriles

fiertés.

[Illustration]

La noce, tout entière, se rendait chez le père de la mariée, pour

banqueter en l'honneur des époux. Comme on débouchait devant l'enclos

de la ferme, un gamin, qui servait habituellement d'enfant de choeur au

brave curé de Torrevecchio, s'élança à travers la foule, et, courant au

vénérable prêtre, lui tendit une enveloppe bleue, qui avait été

déposée au presbytère. Pour franchir la distance de Torrevecchio à

San-Pellegrino, le petit, avec ses jambes montagnardes, n'avait mis

qu'une heure. Il arrivait haletant, la sueur au visage, couvert de

poussière. Le curé lut l'adresse et, aussitôt, se tournant vers Pierre:

--Tenez, mon cher enfant, dit-il affectueusement. C'est pour vous!

Un cercle déjà s'était formé autour du jeune homme, qui, le front

soucieux, les lèvres soudainement crispées, tenait, entre ses doigts, la

dépêche sans la déplier:

--Qu'y a-t-il donc? demanda Agostino inquiet.

--C'est ce papier bleu, dit le gamin, qui a été apporté, tout à l'heure,

de Bastia par un piéton. Il s'était déplacé exprès, vu que la chose,

paraît-il, était pressée.... Alors Maddalena, la servante de M. le curé,

m'a dit: Cours tout d'un trait, ne t'arrête pas avant d'avoir parlé à

monsieur.... Il y a quelque grave affaire.... Car il y a trois ans qu'il

n'est venu un pareil papier à Torrevecchio!... Alors j'ai coupé au plus

court, et me voilà.

En parlant ainsi, il essuyait sa figure ruisselante avec le revers de sa

manche, riant de ses belles dents blanches, ravi d'avoir si bien rempli

sa mission.

--Tu vas boire un verre de Tollano et manger un morceau avec nous,

Jacopo, dit Agostino. Il poussa l'enfant vers son beau-père et ses

parents, et tout plein de l'anxiété que trahissait le visage de Pierre:

--Qu'est-ce donc? répéta-t-il.

Pierre lentement déchira t'enveloppe, déplia le télégramme et lut

l'appel impérieux que lui adressait son ami. Il pâlit, son coeur se

serra et ses yeux se creusèrent profonds sous ses sourcils froncés.

--Un malheur? demanda Agostino.

--Non, dit le peintre. Du moins, je l'espère. Mais il faut que je parte

à l'instant pour le continent.

--Partir! En ce moment! s'écria douloureusement le marié.... Nous

quitter avant la fin de cette journée!... Attendez au moins à demain?...

--Si on t'avait dit, pendant que tu étais de l'autre côté de la mer,

que ta fiancée souffrait et pouvait mourir de ton absence, répondit

gravement Pierre, aurais-tu différé ton départ?

Agostino serra vivement la main de son sauveur, et, des larmes plein les

yeux:

--Non, vous avez raison. Mais vous devez comprendre quel chagrin vous me

faites.

Pierre emmena le jeune homme à l'écart, et là, lui parlant avec une

émotion soudaine, qui ouvrit à Agostino un jour décisif sur le caractère

et la condition de son ami:

--Il s'agit de ne pas attrister ta femme, tes parents et tes invités.

D'ici à Torrevecchio, par la route, il y a quatre lieues. Je vais

prendre une carriole à l'auberge. J'irai seul. Une fois que je serai

de l'autre côté de la montagne, tu expliqueras mon absence et tu

remercieras chacun de ceux qui sont ici de l'accueil cordial qui m'a été

fait. Je n'oublierai jamais, vois-tu, le temps que j'ai passé dans ce

pays, au milieu de vous. J'étais bien malade, du cerveau et du coeur....

Vous m'avez guéri par votre saine et sage tranquillité.... J'ai oublié

les chagrins dont j'avais cru mourir.... Et c'est à vous que je le dois:

à ta mère, qui a été si bonne pour moi; à ta petite soeur, qui m'a si

souvent rappelé, par sa grâce naïve et touchante, la jeune fille qui

m'attend là-bas; à toi, enfin, brave garçon, qui as été cause qu'au

moment où, désespéré, je songeais à me tuer, j'ai voulu vivre pour

essayer de te sauver. Tu m'as rendu à moi-même. C'est par toi que je me

suis senti encore attaché à l'humanité.... Non! je ne vous oublierai

jamais, et, dans la tristesse ou dans la joie, ma pensée bien souvent

ira vous retrouver.

Agostino, à ces mots, ne put retenir ses larmes, et, plus bouleversé que

s'il avait perdu un des siens, il se mit à sangloter, pendant que les

gens de la noce, tout au plaisir, chantaient, criaient et tiraillaient

dans le verger. Pierre calma le brave garçon, et, avec fermeté:

--Maintenant, comprends-moi bien. Il faut que je sois à Paris le plus

tôt possible. Quand part de Bastia le prochain bateau et où fait-il

escale?

--La Compagnie Morelli a un vapeur qui chauffe, le mardi, pour

Marseille. En descendant ce soir à la ville, vous retiendrez votre

place, et demain, à la première heure, vous serez en mer. De Bastia à

Marseille, il faut compter trente heures....

--Dans trois jours donc, je serai à Paris.... De là, mon cher Agostino,

tu me permettras d'envoyer quelques souvenirs aux chères femmes qui vont

vivre autour de toi.... N'aie point de scrupules, tu m'as vu, pendant

près d'un an, sous des habits de paysan, mais je ne suis pas pauvre....

Fais taire ta fierté corse: de ton frère, tu peux tout accepter pour

ta mère, ta soeur et ta femme.... Pense à moi et sois sûr que tu me

reverras. Le jour où je reviendrai dans l'île, peut-être ne serai-je

plus seul.... Alors c'est que le ciel m'aura pris en grâce et que

j'aurai retrouvé le bonheur.... Adieu jusque-là, et embrasse-moi!

[Illustration]

Les deux hommes s'étreignirent, comme pendant cette nuit où ils étaient

roulés par les vagues lourdes et profondes, sous la lune blafarde, et,

quand ils se séparèrent, ils souriaient et pleuraient à la fois.

Une demi-heure plus tard, Pierre brûlait, en carriole, la route de

Torrevecchio, et, le soir même, ayant emballé ses tableaux et ses

esquisses, arrivait à Bastia. Il descendit à l'auberge où il avait passé

sa première nuit sur le sol de la Corse, courut payer son passage à bord

du bateau à vapeur, puis il entra dans un magasin de confection et, pour

remplacer son costume de velours, acheta un vêtement complet de drap

bleu qui ne lui allait pas mal.

Habillé comme un continental, pour la première fois depuis de longs

mois, il poussa un soupir. Il lui sembla qu'il abandonnait le Pierre

Laurier, libre, rajeuni, qui avait si délicieusement travaillé, dix

heures par jour, sous le ciel clair, dans le parfum vivifiant des sapins

et des genévriers, et qu'il redevenait le Pierre Laurier asservi,

énervé, qui errait de l'alcôve d'une fille aux salons de jeu du cercle.

Il leva la tête. La nuit descendait, mais sur la montagne, à travers les

grands massifs de châtaigniers, baignant de sa pure lumière les rochers

sourcilleux, la lune brillait comme un croissant d'argent. Le vent des

forêts, tiède et embaumé, passa sur le front du jeune homme, ainsi que

la caresse d'une aile. Il se sentit ranimé comme par un réconfortant

souvenir. Il regarda la mer, qui ondulait calme et sourde; il murmura:

«Tu peux m'emporter. Je ne te crains pas ni ceux dont tu me sépares.» Sa

fugitive angoisse disparut, et au moment de tenter l'épreuve suprême qui

devait décider de sa vie, il se trouva maître de sa pensée et de ses

sens.

Rien ne palpitait plus en lui de bassement passionné, pour celle qu'il

avait si follement adorée. Il osa l'évoquer. Il la vit, avec son front

étroit, couronné de cheveux noirs, ses beaux yeux aux longues paupières,

au regard enivrant, et ses lèvres pâlissantes de volupté. L'odeur

subtile de la femme l'enveloppa tout à coup, perfide rappel du passé.

Rien ne s'émut dans sa chair, il demeura indifférent et dédaigneux. Il

n'aimait plus, c'était fini, le charme avait cessé, le philtre restait

inoffensif. Il rentrait en possession de lui-même, et son coeur

affranchi redevenait digne d'être offert. L'image de Juliette parut

alors, blanche, virginale et douce, Et des larmes de tendresse montèrent

aux yeux de Laurier. Sa bouche murmura un aveu, et tout son être

frémissant s'élança, à travers l'espace, vers la bien-aimée.

Le lendemain, à neuf heures, le bateau quittait le port, Pierre reconnut

le quai, près duquel le _Saint-Laurent_ était à l'ancre, pendant qu'il

repeignait son patron de bois sculpté, le môle, le bastion du Dragon,

et, successivement, le cap Corse, Giraglia, puis la côte d'Italie. A

bord de ce navire, qui marchait avec rapidité, il refit toute la route

qu'il avait parcourue sur le petit bateau contrebandier.

A mesure qu'il se rapprochait de la France, son esprit troublé cherchait

la raison du brusque rappel que lui adressait Davidoff. Une inquiétude

sourde commençait à le travailler, et il redoutait un malheur. Pour qui?

Les termes de la lettre, que le docteur lui avait écrite, après son

passage à Torrevecchio, lui revenaient. «Une personne, qui est près de

Jacques, a failli mourir de votre mort....» La phrase qui avait tout

changé dans sa vie. Était-ce donc Juliette, dont l'état s'était aggravé?

Allait-il arriver pour la voir s'éteindre, au moment où, en elle,

résidait son unique espérance?... Cependant, dans la lettre, il y avait

aussi ces mots: «Vous avez passé auprès du bonheur sans le voir... mais

il vous est possible encore de le retrouver.» Était-ce que ce bonheur

pouvait lui échapper de nouveau? Si jolie, la jeune fille n'avait-elle

pas dû être aimée? Un autre, pendant qu'il était loin, à soigner la

plaie de son coeur dans les solitudes, n'avait-il pas pris sa place?

Une tristesse profonde s'empara de Pierre, à la pensée que ce recours en

grâce, qu'il avait adressé à la destinée, pourrait être repoussé. Une

lassitude morale l'accabla, et il comprit que cette déception serait

pour lui le coup décisif qui brise et qui tue. Une hâte de savoir le

dévora. A bord du navire, qui fendait les lames vertes, il eût voulu

posséder un moyen de correspondre avec Davidoff. Il tendait les mains

vers la terre, comme si les rassurantes nouvelles, qu'il espérait, l'y

attendaient à l'arrivée. Il enviait les ailes rapides des albatros qui

volaient mélancoliques et blancs dans le ciel. Il marchait nerveusement

de l'avant à l'arrière. On eût dit que, de son agitation, il essayait de

redoubler les efforts de la machine.

[Illustration]

Il ne dormit pas, restant sur le pont à regarder l'horizon. Il passa

successivement devant Gênes, Monaco, Toulon, longeant cette côte

enchantée, où les jardins baignent leurs branches dans la mer, où,

sur un sable d'or, les flots meurent avec de doux murmures. Il eut un

battement de coeur, en voyant de loin le château d'If, sombre dans la

nuit, et Marseille, avec les feux de ses phares, allumés comme des yeux

qui regardent dans l'immensité. Il n'avait qu'un petit bagage, il le mit

sur le dos d'un portefaix, il traversa la passerelle d'un pied leste,

prit une voiture sur le quai, et se fit conduire au chemin, de fer. Ni

arrêt ni repos, rien ne le distrayait de son désir d'arriver le plus

vite possible. L'express partait à onze heures et demie, il avait une

heure à lui. Il alla au télégraphe et adressa à Davidoff cette dépêche:

«Débarqué à Marseille, serai demain soir à Paris, à six heures.»

Quand il eut vu son papier, des mains du receveur, passer dans celles

de l'employé chargé de la transmission, il se sentit soulagé, comme si

quelque chose de lui était parti en avant. Il se rendit au buffet où il

mangea sans appétit, pour tuer le temps. Enfin les portes de la gare

étant ouvertes, et le train formé, il grimpa dans un compartiment, et se

livra, avec une jouissance toute spéciale, à la volupté de la vitesse.

Enfoncé dans un coin, les yeux clos, quoiqu'il ne dormît pas, il resta

immobile, comptant les stations qui le séparaient du but, ainsi qu'un

prisonnier efface, sur le calendrier, les jours qui le séparent de la

liberté.

A l'aube, il eut cependant une défaillance et s'assoupit. Quand il se

réveilla, avec la surprise joyeuse d'avoir gagné un peu de temps sur son

impatience, il faisait grand jour, et l'express filait sur Mâcon. Les

riches campagnes de la Bourgogne si riantes, si saines, si robustes, se

déroulaient de chaque côté de la ligne, dans un flot de soleil. Il parut

à Pierre qu'il était presque arrivé. Il retrouvait une nature qui,

depuis un an, lui était inconnue. Plus d'oliviers, de pins et de cactus,

poussant sur l'herbe rare et jaune, plus de rochers rougeâtres et de

torrents écumeux. Point de bergers armés de leur fusil, perchés sur un

tertre, et surveillant, avec un air altier et grave, le parcours

de leurs moutons épars ou de leurs chèvres indisciplinées. Mais des

paysans à la fois pesants et actifs, poussant le long des sillons bruns

leurs paires de grands boeufs blancs attelés à la charrue. Et des

plaines couvertes de moissons, sur les coteaux, des vignes lourdes de

raisin, des forêts d'un vert puissant, coupées de routes gazonnées aux

longues et fraîches perspectives. C'était la France du centre, avec ses

sévères beautés, et non plus la molle et rayonnante Provence, ou la

sauvage et grandiose Corse.

[Illustration]

L'horizon fuyait, dans le roulement des roues, le train traversait les

monts, les fleuves, et la pensée de Pierre s'engourdissait peu à peu. Il

retomba dans une rêverie inquiète, se demandant, avec une persistance

vaine, ce qui avait contraint Davidoff à le rappeler si brusquement. Et

une agitation fébrile le reprit aux environs de Paris. Il tira sa montre

plus de vingt fois, entre Melun et la grande ville. En passant les

fortifications, il se mit debout, s'apprêtant déjà pour la descente.

Enfin le train sifflant ralentit sa marche, fit tinter les plaques

tournantes, et, au milieu des hommes de peine guettant les voyageurs,

s'arrêta au terme du parcours.

Pierre, debout sur le marchepied, sauta sur le quai et fut saisi par

deux bras qui le serrèrent fortement. Il leva les yeux, reconnut

Davidoff, poussa un cri de joie, et, saisissant à son tour les mains du

fidèle ami, il l'entraîna à l'écart:

--Eh bien? cria-t-il, résumant toutes ses curiosités dans cette

interrogation.

--Calmez-vous, dit le Russe qui comprit l'angoisse de Laurier... Il n'y

a point de péril urgent pour Juliette.

Pierre poussa un soupir profond comme si on lui débarrassait le coeur

d'un fardeau écrasant.

--Et Jacques? demanda-t-il.

--Ah! Jacques! répondit Davidoff. C'est lui surtout qui m'inquiète...

Mais ne restons pas là, on nous regarde.

Il prit le bras du peintre, et, au milieu de la foule qui s'écoulait

vers la sortie, il l'entraîna.

--Quel bagage avez-vous?

--Cette valise avec moi, et une caisse dans le fourgon.

--Venez, nous ferons prendre la caisse par les gens de l'hôtel... Car

vous m'accompagnez... Je ne vous quitte pas... Au lieu de vous attendre,

ainsi que je vous le disais dans ma dépêche, j'ai préféré venir

au-devant de vous... J'ai craint quelque imprudence... Savez-vous que,

si Mlle de Vignes vous voyait brusquement, le saisissement qu'elle

éprouverait pourrait lui être fatal?...

[Illustration]

Ils roulaient en voiture sur le boulevard, tout en causant, et Laurier,

étourdi, n'avait pas assez de toute son attention pour regarder et pour

entendre. Le mouvement de Paris, au sortir du train, qui l'avait secoué

pendant vingt heures, après le roulis du bateau, pendant deux jours,

cette agitation, succédant brusquement au calme profond et recueilli de

son existence à Torrevecchio, enfiévrait son cerveau, éblouissait ses

yeux et assourdissait ses oreilles. Il faisait des efforts pour écouter

et comprendre Davidoff. Il se sentait las de corps, et surexcité

d'esprit. Il dit:

--Ce voyage m'a brisé, et cependant il me semble que je ne pourrais pas

me reposer.

--Vous vivez, depuis trois jours, sur vos nerfs... Je vais remettre

votre organisme en ordre... Fiez-vous à moi... Si je n'avais jamais de

malades plus difficiles à guérir que vous...

La voiture entrait dans la cour du Grand-Hôtel. Ils descendirent, et,

suivis d'un garçon qui portait la valise de Laurier, ils montèrent à

l'appartement de Davidoff. Un salon séparait la chambre de Laurier de

celle du Russe. Restés en tête à tête, ils se regardèrent un instant, en

silence, puis le docteur montrant un siège à son ami:

--Asseyez-vous, nous allons dîner ici, en bavardant, et si vous êtes

raisonnable, peut-être ferai-je quelque chose pour vous, dès ce soir.

Les yeux de Pierre s'illuminèrent:

--Quoi! dit-il, je pourrais la voir?... Davidoff se mit à rire:

--Au moins, avec vous il n'y a pas d'équivoque! La voir!... Il ne peut

donc, entre nous, être question que d'elle? Eh bien! vous avez raison.

Et c'est d'elle qu'il s'agit. Je suis, depuis le commencement de la

semaine, ici et l'habitue doucement au prodige de votre résurrection. Il

y a de longs mois qu'elle vous pleure, dans le mystère de son âme... Dès

les premiers mots prononcés par moi, et émettant l'ombre d'un doute sur

la certitude de votre mort, elle s'est ranimée, mais de façon à nous

effrayer sa mère et moi... Une fièvre ardente s'est emparée d'elle...

Sa faiblesse est si grande!... Par un phénomène incroyable, votre

disparition avait eu cette double conséquence de rendre à Jacques la

force de ne pas mourir, et d'enlever à Juliette le courage de vivre.

Elle s'est lentement étiolée, pâtissante, comme une fleur rongée par un

ver invisible... Quant à son frère... Mais il vaudrait mieux ne parler

que d'elle!...

--Ce que vous avez à m'apprendre, sur le compte de Jacques, est-il donc

si pénible?

--Désolant, moralement et matériellement. Cette semaine, talonné par

des besoins d'argent impérieux, il a provoqué la mise en vente des

propriétés qui sont communes à sa mère, à sa soeur et à lui... Les

observations du notaire, les sollicitations de Mme de Vignes, tout a été

inutile! Il veut réaliser, à n'importe quel prix, ne se préoccupant pas

de la perte considérable qui sera la conséquence de cette liquidation

précipitée... Il est fou, et d'une dangereuse folie!...

--Mais cette folie, causée par qui ou par quoi?

--Par l'amour. Une femme a perdu ce malheureux qui n'était que trop

disposé aux pires faiblesses.

--Et cette femme si séduisante qu'on ne puisse le détacher d'elle? Si

forte qu'on ne puisse le lui arracher?

--La plus forte, la plus séduisante, la plus dangereuse de toutes les

femmes!... Et si je vous disais qui elle est...

A ces mots, Pierre pâlit, ses yeux s'agrandirent, il ouvrit la bouche

pour questionner, pour prononcer un nom, qu'il devinait sur les lèvres

du docteur. Il n'en eut pas le temps, Davidoff sourit amèrement et,

regardant le peintre jusqu'au fond du coeur:

--Ah! vous m'avez compris! dit-il. Oui, c'est dans les mains de Clémence

que Jacques est tombé. Il a été aimé par elle, il l'a aimée... comme

on l'aime. Elle, au bout de trois mois, est redevenue froide comme un

marbre. Lui est plus passionné, plus enflammé que jamais... Et, qu'ai-je

besoin devons dépeindre l'état de son esprit? Pour le connaître, tous

n'avez qu'à tous souvenir.

Comme Laurier demeurait immobile et muet, la tête penchée sur sa

poitrine, le Russe reprit avec force:

--Il l'adore, comprenez-vous, Pierre? Il l'a adorée, toute chaude encore

de vos caresses... Et il ne vit plus que pour elle!...

Le peintre releva la tête et, d'une voix triste, avec une compassion

profonde:

--Le malheureux! Pour elle, pour une pareille créature, il a tout

oublié, tout compromis!... Mais il faut le plaindre plutôt que

l'accuser... Elle est si redoutable!...

A ces paroles, la figure de Davidoff s'éclaira, ses yeux pétillèrent de

joie, il alla à son ami et, avec une ironie affectée:

--Ainsi, dans votre coeur, vous ne trouvez pour Jacques que de la pitié?

--Et quel sentiment autre voulez-vous que j'éprouve?

Dois-je le blâmer, après avoir été plus faible et plus coupable que

lui?... Non! je ne puis que le plaindre!

Davidoff prit la main de Pierre, et la serrant vigoureusement:

--Et pas un tressaillement dans votre chair, à ce rappel de l'amour

ancien?... Pas une émotion dans votre esprit? Aucun retour vers la

femme, aucune irritation contre l'ami?

--Voilà donc ce que vous craigniez? s'écria Laurier, dont le pâle visage

se colora. Vous vous demandiez si j'étais bien guéri de ma passion

insensée, et vous m'avez fait subir une épreuve? Ah! n'ayez plus de

défiance, parlez ouvertement... Vous m'avez suspecté?

--Oui, dit Davidoff avec fermeté. J'ai voulu savoir si, à votre insu

même...

--Ah! interrogez, cherchez, fouillez ma pensée, s'écria Pierre. Vous n'y

trouverez que l'amer regret des fautes commises et l'ardent désir de les

réparer! Si je ne m'étais pas senti digne d'une affection pure, capable

d'y répondre par une tendresse inaltérable, vous ne m'auriez jamais

revu. Ne redoutez donc rien de moi, Davidoff. Le Pierre Laurier que vous

avez connu est mort, par une nuit d'orage, et l'homme que vous avez

devant vous, s'il a le même visage, heureusement n'a plus le même

coeur....

--A la bonne heure! dit Davidoff gaiement. Ah! j'ai un lourd poids de

moins sur la conscience. Si je n'avais pas pu compter absolument

sur vous, je ne sais comment je me serais tiré de l'oeuvre que j'ai

entreprise. Tout est difficulté, tout est souci. Il va falloir que vous

affrontiez Clémence....

--Si c'est absolument nécessaire, je m'y résoudrai, mais cela me coûtera

beaucoup!...

--Sans doute! Cependant, à coup sûr, pas tant qu'autrefois, répliqua

le Russe, avec un sourire. Mais nous devons arracher Jacques de ses

griffes. Et il ne faudra pas moins que votre intervention pour que

nous y réussissions.... Laissons cette question, c'est l'avenir.

Occupons-nous du présent, parlons de Mme de Vignes.

Le front de Pierre s'éclaira. Au même moment, on apportait le dîner.

Les deux amis s'assirent devant la table, et, pendant une heure, ils

causèrent à coeur ouvert. Pierre racontant son séjour à Torrevecchio et

le docteur expliquant au peintre tout ce qui s'était passé pendant son

absence, ils purent, de la sorte, acquérir la certitude, Davidoff, que

Laurier était, ainsi qu'il l'avait affirmé, radicalement guéri de sa

dangereuse passion, et Laurier, que Davidoff, en le rappelant à la hâte,

avait agi avec autant de décision que de sagesse. Vers neuf heures ils

descendirent et se rendirent chez Mme de Vignes. Sur le boulevard, dans

la douceur d'une belle nuit d'été, Pierre sentit son coeur se gonfler

d'espérance et de joie, il leva son regard vers le ciel, et se repentit

d'avoir si follement douté du bonheur.

[Illustration]

Mme de Vignes, depuis quatre jours, prévenue par Davidoff, avait vu

l'avenir, qui lui paraissait si sombre, s'éclairer d'une faible lueur.

La certitude que Pierre Laurier vivait, l'assurance avec laquelle

Davidoff affirmait que le peintre aimait Juliette et ne pouvait aimer

qu'elle, avait donné à la mère un peu de soulagement. Dans le malheur

qui l'accablait, ayant tout à redouter de son fils et tout à craindre

pour sa fille, la possibilité de rendre à Juliette le calme et la santé

lui offrait une satisfaction bien douce. Qu'étaient les soucis d'argent,

comparés aux inquiétudes que lui causait l'abattement, de plus en plus

profond, de la jeune fille? Davidoff avait été accueilli comme un

sauveur. Graduant savamment ses confidences, il avait jeté, dans la

pensée de Mme de Vignes, un tout petit grain d'espérance, qui avait levé

comme en terre féconde. Peu à peu, la semence avait poussé des racines

qui s'étaient étendues vivaces. Et maintenant la fleur prête à

s'épanouir n'attendait plus qu'un dernier rayon de soleil. Depuis le

commencement de la semaine, Juliette, sans preuves, sans autre raison

plausible que son ardent désir de voir le miracle se réaliser, s'était

prise à croire que Pierre était vivant.

Les «on dit» de Davidoff avaient été avidement accueillis par ce jeune

coeur. Pourquoi Pierre, sauvé par des marins et emmené à bord d'un petit

bâtiment de commerce, n'aurait-il pas été rencontré par ces voyageurs

qui déclaraient l'avoir vu? Pourquoi, honteux de son suicide annoncé et

non exécuté, Pierre ne serait-il pas resté à l'écart, près de moitié

d'une année? Pourquoi n'aurait-il pas laissé la famille de Vignes

ignorer qu'il vivait? Tout cela était admissible. Et la jeune fille

avait un tel besoin de l'admettre qu'elle eût tenu pour vraies de bien

plus étranges histoires.

Chaque jour, Davidoff, poursuivant sa cure morale, rendait compte à

Juliette des découvertes que produisait l'enquête qu'il était censé

faire. Et, chaque jour, il assistait à l'éveil de cette âme engourdie

et glacée. C'était un spectacle charmant que celui de cette floraison

timide. Juliette espérait, mais elle avait peur d'espérer, et, par

instants, elle se retenait sur la pente où son imagination l'emportait.

Si, après cette période heureuse, il allait falloir retomber dans la

désolation? Si tout ce qu'on disait n'était point vrai? Si Pierre

n'avait pas survécu?

Une horrible agitation était en elle. Il lui semblait impossible que la

mort eût pris, en une seconde, ce garçon si alerte et si robuste. Elle

se rappelait ce que son frère lui avait dit à Beaulieu: On n'a pas

retrouvé son corps.... Elle n'avait pas, alors, accepté le doute comme

une espérance. Mais, maintenant, n'était-il pas évident que si la mer

ne l'avait pas rejeté au rivage, c'est qu'il avait échappé à ses vagues

méchantes, qu'il était sorti de ses glauques profondeurs et qu'il

existait? Quel trajet; dans ce cerveau de femme, avait fait cette

pensée! Elle y était entrée si avant que, pour l'en arracher, il aurait

fallu à présent des preuves matérielles. Il aurait fallu montrer Pierre

mort pour faire croire, à celle qui l'aimait, qu'il pouvait n'être plus

vivant.

Le matin même, Davidoff s'était hasardé à dire:

--J'ai vu, hier soir, des gens qui ont rencontré notre ami en Italie

et qui lui ont parlé. On peut s'attendre, un de ces soirs, à le voir

arriver.

Elle n'avait point répondu, elle avait regardé le docteur, avec une

fixité singulière, et, au bout d'un instant:

--Pourquoi ne me dites-vous pas tout?... Vous avez peur de ma joie?...

Vous avez tort. Je suis maintenant sûre qu'il vit. Je l'ai vu, cette

nuit, en rêve. Il était dans une église, une pauvre église de village,

et travaillait à un tableau de sainteté.... Son visage était triste...

triste, et, par moments, des larmes coulaient sur ses joues. J'ai eu la

conviction qu'il pensait à moi.... J'ai voulu lui crier: Pierre, assez

de chagrins, assez d'éloignement; revenez, nous vous attendons, et nous

serions si heureux de vous accueillir.... Mais une sorte de brouillard

s'est élevé entre lui et moi, et je ne le distinguais plus que très

effacé, pareil à une silhouette vague, et nettement j'entendais le bruit

des flots, comme lorsqu'à Beaulieu, par une mer houleuse, le ressac

battait les récifs de la baie.... Puis, cette vapeur s'est dissipée,

ainsi qu'un voile qu'on arrache, et je l'ai revu. Il venait vers moi, le

visage souriant; il a fait un geste de la main, comme pour dire: Ayez

patience, me voilà... et je me suis réveillée, angoissée et brisée....

Mais j'ai confiance.... Il est tout près de nous.... A Paris,

peut-être?...

Davidoff, très intrigué, demanda alors à la jeune fille:

--Pouvez-vous me décrire l'église dont vous me parlez?

--Oui, dit Mme de Vignes. Elle était située sur la place d'un village.

Le portail était en grès rouge, surmonté d'un auvent en briques....

L'intérieur, blanchi à la chaux et très pauvre.... Quelques bancs de

bois, une chaire sans un ornement, un autel d'une grande simplicité....

--Et le tableau auquel travaillait Pierre, l'avez-vous regardé, vous le

rappelez-vous?...

--Oui. Il y avait un tombeau ouvert.... Et le mort se dressait

vivant.... J'y ai vu un présage.

Davidoff hocha la tête, très saisi par cette extraordinaire révélation.

Évidemment, c'était lui qui, par la pensée, avait fait voir à Mme de

Vignes l'église de Torrevecchio, et la Résurrection.... Mais le bruit

des flots, frappant l'oreille de la jeune fille, à l'heure même où

Pierre était en mer?... Comment l'expliquer?

Il resta silencieux, et, quoi que Juliette fit, il ne donna pas

d'éclaircissements nouveaux. Mais son attitude, ses paroles, sa

physionomie, tout annonçait un événement prochain. Le docteur laissa la

jeune fille dans une agitation, qui lui parut favorable, et partit. Le

soir, vers neuf heures, arrivé à la porte de Mme de Vignes, en compagnie

de celui qui était si ardemment désiré, il eut un violent battement

de coeur. Il serra fortement le bras de son ami, et lui montrant la

dernière fenêtre de l'entresol:

--Restez dans la rue, dit-il, les yeux fixés sur cette croisée. Lorsque

vous m'y verrez paraître, montez. Mais, à ce moment seulement.... Je

vais, moi, préparer votre réception.... Je suis plus troublé que je ne

puis vous le dire....

Il entra dans la maison, et laissa le peintre sur le trottoir. Seul,

Laurier fui saisi d'une émotion semblable à celle qu'il avait éprouvée

sur le promontoire de Torrevecchio, en face de la mer, quand,

après avoir reçu la lettre de Davidoff, il s'était interrogé pour savoir

s'il était digne de revoir Juliette.

[Illustration]

Une sorte d'attendrissement mystique s'empara de lui, pendant qu'il

attendait l'instant de se présenter devant la jeune fille. Il était

recueilli et grave, avec le sentiment qu'il accomplissait un devoir de

réparation. Pas d'impatience, la quiétude heureuse d'un converti qui va

abjurer ses erreurs, obtenir son pardon et vivre en paix avec le ciel et

la terre.

[Illustration]

Il restait adossé à la muraille, les yeux fixés sur la fenêtre, pensant

à la scène qui se passait dans cet appartement obscur et silencieux.

Rien ne bougeait, tout demeurait muet. Un immense apaisement régna dans

l'âme du jeune homme. En lui un seul sentiment subsistait: sa tendresse

pour Juliette. Il se rappela l'amour naïf et timide de l'enfant, il fit

le compte des peines qu'elle avait souffertes et dont il était l'auteur,

et seul, dans la nuit qui descendait, il jura de les lui faire oublier.

A cette minute même, la fenêtre s'éclaira vaguement et le docteur

Davidoff, de la main, donna à son ami le signal qu'il attendait. Laurier

s'élança, et, palpitant, gravit l'escalier. La porte était ouverte,

il traversa le vestibule, entra dans le salon, et, debout devant la

cheminée à côté de sa mère, il aperçut Juliette. Il s'arrêta immobile,

les jambes tremblantes, le regard vacillant.

Elle lui parut plus grande qu'autrefois, peut-être était-ce parce

qu'elle était plus mince et plus pâle. Ses mains blanches se

détachaient, effilées et encore souffrantes, sur le noir de sa robe. Ses

yeux, cernés par les pleurs, brillaient lumineux et doux. Elle souriait

et regardait Pierre, comme Pierre la regardait. Elle le trouvait mieux

que jamais, avec son visage hâlé et sa barbe qu'il avait laissée

pousser. Elle découvrait, sur son front, les traces de son chagrin et

elle éprouvait une joie secrète, revanche de ses douleurs. Son sourire,

soudain, se trempa de larmes, et brusquement, portant son mouchoir à ses

lèvres, elle se laissa tomber sur un fauteuil et éclata en sanglots.

Pierre poussa un cri, et, rompant enfin son immobilité, il s'élança vers

elle, se jeta à ses genoux, la priant, la suppliant de lui pardonner.

Mme de Vignes, inquiète, s'était approchée de sa fille; mais Davidoff la

rassura d'un coup d'oeil. Alors la mère et le médecin, voyant que les

deux jeunes gens avaient oublié tout ce qui n'était pas leurs souvenirs

et leurs espérances, les abandonnèrent librement à la douceur de leur

première joie.

Quand ils revinrent troubler le tête-à-tête, ils trouvèrent Pierre et la

jeune fille, assis l'un près de l'autre, la main dans la main. C'était

Juliette qui parlait, racontant son chagrin et son désespoir. Elle

souriait, maintenant, en rappelant toutes ses souffrances, et c'était

Laurier qui pleurait.

--Mes amis, dit Davidoff, nous avons tenu les engagements que nous

avions pris envers vous: vous êtes heureux. C'est fort bien, mais

n'abusons point des meilleures choses.

[Illustration]

Mme de Vignes n'est pas encore assez forte pour qu'il soit permis de ne

pas lui doser même ses satisfactions. En voilà donc assez pour une seule

séance. Vous aurez, du reste, le temps de vous revoir.

Alors Juliette, avec toutes sortes de câlineries, essaya d'obtenir de sa

mère un quart d'heure de grâce. Et Mme de Vignes n'eut pas le courage

d'attrister, par un refus, ce joli visage qui rayonnait, pour la

première fois, depuis si longtemps. Elle sentait bien que le triomphe

de cette jeunesse, sur la mort qui déjà l'entraînait, était désormais

assuré. Et le sentiment de rancune, qu'elle éprouvait contre Laurier,

involontaire auteur de tout ce mal, ne résistait pas à la métamorphose

que sa présence avait fait subir à Juliette.

Ils restèrent donc, tous les quatre, oubliant le temps qui s'écoulait,

à écouter le récit de l'existence de Pierre dans le petit hameau corse.

Juliette aima Agostino, Marietta, la vieille mère, et le bon curé. Et la

promesse, que Pierre avait faite à ses amis de Torrevecchio de revenir

les voir, elle la renouvela, elle aussi, mentalement, dans un élan de

reconnaissance. Minuit sonnait quand ils se séparèrent.

--Vous ne nous verrez pas demain, dit Davidoff, en souriant à sa malade.

Et comme elle s'attristait subitement:

--Il ne faut pas penser qu'à vous, chère enfant, ajouta-t-il avec

douceur. Nous avons une autre cure à faire, plus grave et plus difficile

que la vôtre. Nous partirons, dès le matin, pour retrouver votre frère à

Trouville.

En un instant, l'égoïsme, avec lequel la jeune fille jouissait de

son bonheur, disparut. Elle retrouva le sentiment de la situation

douloureuse dans laquelle sa mère et elle étaient placées. Et, en

même temps, elle reprit toute sa ferme raison. Elle serra la main de

Davidoff, et s'adressant à Pierre:

--Vous avez raison, partez tous deux et puissiez-vous faire pour mon

frère ce que vous avez fait pour moi! En réussissant, vous ne pourrez

pas me rendre plus reconnaissante, mais vous pourrez me rendre encore

plus heureuse.

Alors, prenant par la main celui qu'elle aimait, elle le conduisit à sa

mère. Mme de Vignes tendit les bras à l'enfant prodigue, et, en recevant

ce baiser, cette fois, Pierre se sentit complètement absous.

L'Ame de Pierre · 第 7 / 9 题