IV

C'était le premier dimanche du carnaval et le théâtre de Nice

splendidement illuminé, s'ouvrait pour le grand veglione. Depuis la

place Masséna au centre de laquelle, sur son trône burlesque, depuis

deux jours, avait été solennellement assis le roi Carnaval en habits

pailletés, le hochet de la folie à la main jusqu'au péristyle du

théâtre, une multitude de curieux, riant, criant, sifflant, regardait

circuler les masques. L'orchestre rugissait de tous ses cuivres, et le

rythme des valses et des quadrilles arrivait, en bouffées joyeuses,

couvert par le murmure bourdonnant de la foule, qui roulait ses vagues,

dans le vaste bâtiment livré, pour toute la nuit, aux caprices et aux

fantaisies.

Dès l'entrée, ce n'était que buisson de plantes, sur lesquelles

ruisselaient des lumières. Une élégante cohue de dominos multicolores,

masqués ou le visage découvert, circulait dans les couloirs, les hommes

et les femmes engagés dans de piquantes intrigues, dont les répliques

volaient comme des flèches, au milieu des éclats de rire, des poursuites

amoureuses et des fuites coquettement retardées. Dans la salle c'était,

sur l'emplacement de l'orchestre et du parterre, la danse, comme au bal

de l'Opéra. Dans les loges la conversation et la galanterie.

[Illustration]

Tout ce que Monaco, Nice et Cannes comptaient de jolies et séduisantes

personnes était rassemblé là, pour le plaisir des yeux. Vieille et jeune

garde, donnant l'assaut au bataillon des viveurs en quête de plaisir,

entr'ouvrant le satin des dominos, pour laisser voir l'éclat des épaules

et la blancheur des bras nus, levant le velours des loups, pour montrer

la grâce du sourire et la finesse du regard.

Les portes des loges battaient, un frou-frou de soie bruissait et des

formes élégantes apparaissaient, en volées de femmes, qui se dirigeaient

vers le foyer, pour chercher aventure. Des plaisanteries se croisaient,

des lazzis partaient, fusées de gaîté, et, aussitôt, un cercle de

curieux se formait autour des adversaires, déguisant à qui mieux mieux

leur voix pour échapper à la curiosité, tout en goûtant le plaisir

d'attirer l'attention. De petites bandes de jeunes gens passaient, la

fleur à la boutonnière, le domino traînant comme un brillant manteau.

Des groupes de femmes les frôlaient et ils échangeaient de vifs propos.

[Illustration]

Debout, dans un angle, adossé à la muraille, entouré de cinq ou six de

ses amis, le prince Patrizzi causait, surveillant les allées et venues

des masques qui défilaient le long du couloir. Il s'occupait, aidé de

son état-major d'élégants viveurs, à deviner le nom des femmes qui, se

croyant assurées de l'incognito sous le voile protecteur des dentelles,

s'amusaient librement. Il avait déjà nommé plusieurs grandes dames et

un certain nombre de belles filles, quand il poussa une exclamation

d'étonnement:

--Eh! c'est Jacques de Vignes, lui-même!...

C'était Jacques, en effet, brillant, superbe, le teint reposé, les yeux

clairs, laissant flotter son domino bleu qui lui donnait l'air d'un

galant cavalier de la Renaissance. Il venait, la main tendue, souriant,

heureux, tel que l'avaient connu, deux ans auparavant, ceux vers qui il

s'avançait, et non point voûté et triste, comme au début de la saison,

le soir où le docteur Davidoff avait raconté de si fantastiques

histoires après un dîner joyeux. La résurrection était complète,

triomphante, presque insolente, tant Jacques laissait éclater la joie de

sa jeunesse victorieuse, miraculeusement retrouvée.

--Cela va tout à fait bien, Jacques? demanda le prince.

--Tout à fait, dit le jeune homme, comme vous voyez.

--Honneur à ce climat qui vous a rendu à vous-même et à nous, car vous

étiez un bon vivant et vous le redeviendrez...

Le jeune homme s'adossa à la colonne, auprès de Patrizzi, et, laissant

errer ses yeux sur la foule bigarrée qui s'écoulait bruyante:

--Et je jouis de la vie, mon cher prince, dit-il avec ardeur, comme un

homme qui s'est cru près de la perdre. Vous n'avez jamais été gravement

malade, vous ne connaissez pas la langueur mélancolique qui s'empare

peu à peu de l'esprit, à mesure que les forces du corps décroissent.

Il semblerait qu'un crêpe voile la nature entière, tant on voit toutes

choses sous un aspect sombre et désolé. Les moments heureux sont

empoisonnés par la pensée qu'ils seront peut-être les derniers dont on

pourra jouir, et plus ce qui vous entoure est beau, paisible, plus on

est tenté de le maudire et de l'exécrer. J'ai passé par là, vous

pouvez m'en croire: rien n'est plus atroce et plus douloureux. Aussi,

maintenant, après être sorti de l'enfer, je suis dans le paradis. Tout

me plaît, me séduit et m'enchante. J'ai appris à connaître le prix du

bonheur et je sais en jouir. Le soleil me paraît plus doux, les fleurs

plus parfumées, les femmes plus séduisantes... En moi, il y a tout un

éveil d'admiration qui se fait, délicieux et puissant... J'ai failli

mourir... Et c'est de là que date vraiment mon amour de la vie!

--A la bonne heure! fit Patrizzi, c'est plaisir de vous entendre. Mais

votre guérison est vraiment admirable. J'y songe... Que nous a-t-on

raconté de merveilleux à ce sujet? Ne vous a-t-on pas fait présent

d'une âme toute neuve? Davidoff prétendait que ce n'était plus vous qui

viviez, mais votre ami Laurier. Et il ajoutait que vous aviez de la

chance, car Pierre était de ceux dont on fête le centenaire!...

Le prince eut un éclat de rire qui fit pâlir Jacques, au front duquel

une légère sueur perla:

--Je vous en prie, dit le jeune homme, ne parlez pas de cela. Vous me

faites beaucoup de peine. Laurier était mon compagnon d'enfance, et sa

perte sera bien longtemps ressentie par moi. En tout cas, si je vivais

à sa place, le monde n'aurait pas gagné au change, car Pierre était

un artiste d'un incomparable talent, et moi je ne serai jamais qu'un

inutile.

En prononçant ces paroles, d'un ton saccadé et fébrile, la pâleur

de Jacques s'était accentuée. Ses jeux se cernèrent et son visage,

soudainement, se contracta jusqu'à faire saillir ses pommettes et ses

dents. Il fut pris d'une sorte de tremblement, comme s'il avait la

fièvre. Il mordit ses lèvres blêmes, et s'efforça de sourire. Mais,

pendant une minute, ainsi que dans une funèbre vision, il offrit à ses

amis, au lieu de l'apparence d'un être bien portant et joyeux, l'image

macabre d'un agonisant.

Au bout d'un instant, le sang remonta aux joues, le regard se réveilla,

la bouche sourit, et Jacques redevint ce qu'il était à son entrée:

brillant et superbe. Il sembla vouloir se soustraire à une impression

pénible, et, faisant quelques pas, il s'écria avec une gaieté un peu

forcée:

--Quelle adorable soirée, et bien faite pour le plaisir! Au dehors tout

est bruit et joie, et ici tout est charme et séduction.

Comme il achevait de parler, un domino blanc, se détachant d'un groupe,

s'approcha de lui et d'une voix déguisée:

--Charme et séduction? Voyons un peu si tes actes seront d'accord avec

tes paroles.

Par les trous de son masque, le domino attacha, sur Jacques, un regard

étincelant. Le jeune homme sentit un bras souple se glisser sous le

sien. Il ne résista pas, et, gaiement:

--Tu es en veine d'expériences, ma belle? demanda-t-il. Eh bien!

charme-moi et je te séduirai. L'un ne sera, sans doute, pas plus

difficile que l'autre.

Le domino lui donna, de son éventail, un caressant soufflet sur la joue

et répliqua:

--Je te pardonne l'impertinence, en faveur du compliment!

[Illustration]

Jacques jeta à ses amis un malicieux sourire et se perdit dans la foule

avec sa conquête.

--Eh bien! Patrizzi, vous qui les devinez toutes, nommez donc la femme

qui vient de nous enlever de Vignes?

--Parbleu! si ce n'est pas Clémence Villa, que le diable m'emporte!

--Elle a eu vite fait d'oublier ce pauvre Laurier, dit un de ceux qui

entouraient le prince.

--Mais Jacques ne l'a pas oublié, lui. Avez-vous vu son angoisse quand

je lui ai parlé de son ami? Son visage, l'instant d'avant, souriant,

frais et rosé, a grimacé et s'est décomposé. Il était effrayant. On eût

dit une tête de mort fardée. Notre ami Davidoff, vous en souvenez-vous,

nous avait dépeint, avec une très curieuse précision, l'état moral de ce

malade sauvé par la confiance. L'édifice de cette guérison est fragile,

concluait-il. Un mot suffirait à le détruire. La conviction si

passionnée qui a ranimé Jacques, venant à s'affaiblir, il retomberait

aussi bas, plus bas même que nous ne l'avons vu... C'est une espèce

de sortilège qui agit sur lui... Il est possédé d'une idée, et cette

possession lui donne une force prodigieuse.

--C'est ce qui assure le succès des charlatans, des empiriques, des

docteurs exotiques à rosettes multicolores, à baronnies suspectes, qui

spéculent sur l'ardent désir des malades d'être rassurés.

--Et puis, il y a aussi les faux malades, qui se remettent très

facilement, et notre ami de Vignes parait être de ceux-là.

Patrizzi hocha la tête, et gravement:

--Je le souhaite pour sa mère.

Une exclamation bruyante lut coupa la parole. Une bande de masques

faisait une poussée dans la foule, au milieu des exclamations et des

éclats de rire. Le groupe, dont le Napolitain formait le centre,

s'ouvrit, et chacun des jeunes gens s'éloigna au gré de son plaisir.

Jacques, ayant au bras sa compagne de rencontre, avait suivi le couloir

des loges, examinant curieusement la femme masquée et encapuchonnée qui

l'entraînait d'un pas rapide, comme si elle craignait d'être reconnue et

interpellée. Arrivée devant la porte d'une avant-scène, elle frappa deux

coups secs contre le bois. Une autre femme ouvrit et, s'effaçant, avec

un silencieux sourire, les laissa entrer. Puis discrètement elle sortit

et ferma la porte.

Dans le salon qui précédait la loge, Jacques et le domino se trouvèrent

en présence. Le jeune homme s'approcha de sa compagne, et lui passant le

bras autour de la taille, il essaya de faire tomber son capuchon et de

déranger son masque. Mais elle cambra son buste avec souplesse, appuya à

la poitrine de Jacques les rondeurs de sa gorge, puis, tournant sur

le talon de ses petits souliers, avec un bruit de soie froissée, elle

s'échappa, et le nargua, debout à trois pas de lui, les yeux luisants

par les trous du satin et les dents étincelantes sous la barbe de

dentelle.

Elle était si tentante, ainsi, qu'il s'élança, la saisit de nouveau,

et, approchant de ses lèvres la bouche provocante qui se plissait

voluptueusement, il lui donna un baiser qu'elle lui rendit.

Il voulut la retenir, mais elle glissa, une seconde fois, hors de son

étreinte, et s'avançant vers le devant de la loge, elle dit, d'une voix

toujours déguisée, et en le menaçant du doigt:

--Soyez sage, ou je vous renvoie à vos amis.

--Comment voulez-vous qu'on soit sage auprès de vous? s'écria-t-il,

en souriant. Demandez-moi des choses faisables, mais non des choses

impossibles!

--Il faudra cependant que vous m'obéissiez, ou je m'en vais, et nous ne

nous reverrons plus.

--Et si je consens à tout ce que vous exigez, nous nous reverrons donc?

--Certainement.

Elle s'assit sur le divan de la loge, et se renversa en arrière,

laissant voir, entre son masque et son domino, un cou d'une blancheur

mate, et, sous les ruches de son capuchon, une oreille délicate et

colorée comme une rose. Il se plaça auprès d'elle, avec une respectueuse

froideur, quoiqu'il tremblât de désir, tant cette séduisante et

mystérieuse créature avait, en quelques minutes, réussi à troubler ses

sens. Il lui prit la main et doucement la déganta, puis il porta les

doigts fuselés et blancs à sa bouche, et commença à les baiser, l'un

après l'autre, avec une caressante dévotion. Lentement il gagna le

poignet, et appliqua ses lèvres sur la naissance fine et satinée du

bras, montant jusqu'à la saignée, effleurant de la caresse de sa

moustache cette chair qui se moirait d'un frisson léger.

Ils restèrent ainsi, pendant quelques secondes, les yeux vagues, n'osant

se regarder, les oreilles occupées du tumulte de l'orchestre qui

déchaînait ses instruments dans un quadrille furieux. Le bruit des

pieds frappant le plancher en cadence, les cris, les rires violents des

danseurs, emplissaient la salle d'un joyeux vacarme. Et, au fond de

cette loge obscure, tout près l'un de l'autre, Jacques et la femme

masquée étaient dans une absolue solitude, plus libres que si le silence

eût régné, que si le vide se fût fait autour d'eux. Très bas, et d'un

ton câlin, il dit:

--Il me semble que vous ne m'êtes pas inconnue, et que je me suis déjà

trouvé en votre présence. Ne voulez-vous pas montrer votre visage?...

Vous n'ayez, j'en suis sûr, qu'à y gagner. Vous êtes jeune, certainement

jolie... Avez-vous donc des motifs pour vous cacher?

Elle baissa affirmativement la tête.

--Même de moi?

Elle fit encore oui. Mais sa main moite eut une pression plus vive, et

sa paume frémissante s'attacha à celle de Jacques. Une telle ardeur se

dégageait de tout son corps, parfumé, souple et voluptueux, que le jeune

homme se rapprocha, et, presque à ses pieds, la prit dans ses bras. Elle

ne le repoussa pas. Et le souffle court, le coeur bondissant, affolée et

pourtant sur ses gardes, elle resta près de lui, livrant sa taille, ses

épaules, mais défendant son visage dont elle ne voulait pas laisser

violer le secret.

--Où vous ai-je déjà vue? demanda le jeune homme. Est-ce ici, est-ce à

Paris?

Elle ne répondit pas. Il reprit:

--Vous habitez Nice.

Elle demeura muette. Il dit:

--Je vous ai cependant rencontrée. Vous ai-je fait la cour?

Un sourire passa sur les lèvres de la femme, elle éloigna un peu

Jacques, le regarda avec complaisance, et à mi-voix:

--Vous êtes bien curieux!

--Comment ne pas l'être? Tout me dit que je vous adorerai, et vous vous

étonnez que je veuille savoir qui vous êtes! Je le saurai demain, ou

après-demain, ou la semaine prochaine, pourquoi ne pas me contenter

ce soir, à l'instant même, en me permettant de voir votre visage?

Voulez-vous donc que je vous aime sans vous connaître?

Elle murmura:

--Peut-être.

--Courez-vous donc un danger en venant à moi? Craignez-vous qu'un jaloux

vous surprenne? Ou bien vous défiez-vous de ma discrétion?

Elle ne bougea pas, lui donnant le droit de faire toutes les

suppositions les plus romanesques.

Il sourit, et avec un accent passionné:

--Soit! Je vous aimerai inconnue, masquée, mystérieuse. Ce que j'aimerai

en vous, ce ne sera pas une femme, mais la femme. Je ne saurai pas qui

tous êtes, mais je vous tiendrai sur mon cour. Vos lèvres n'auront pas

murmuré votre nom, mais je baiserai vos lèvres. Vos yeux ne trahiront

pas, pour moi, le secret de votre pensée, mais ils verseront des larmes

de tendresse. Et, dans mes bras, étreinte follement, malgré vous-même,

la possession sera complète.

Il la serrait contre lui, en parlant ainsi, et leur souffle se

confondait. Une senteur troublante, faite des effluves de la femme, du

parfum des vêtements, enveloppait Jacques, l'enivrait. Ses mains hardies

enlacèrent une taille frémissante. L'inconnue, se tordant comme au

milieu d'un brasier, renversa sa tête sur l'épaule du jeune homme, sa

bouche se posa sur son cou, qu'elle mordit avec un cri étouffé. Elle

s'abandonnait, les yeux sans regards, les lèvres pâlissantes, quand,

froissé par l'ardeur de l'étreinte, son capuchon tomba en arrière,

pendant que son masque entraîné découvrait son visage.

Jacques, en un instant, fut debout, fit un pas en arrière, et s'écria

avec stupeur:

--Clémence Villa!

A son nom prononcé, la comédienne se retrouva lucide. Elle regarda son

galant qui, immobile et pâle, la dévorait des yeux; elle rejeta d'un

geste son domino en arrière, et, se montrant dans tout l'éclat de sa

radieuse beauté:

--Vous vouliez savoir qui je suis, dit-elle d'une voix sourde,

maintenant vous le savez.

Il baissa la tête, et, lentement:

--Il y a bien peu de temps que le pauvre Pierre s'est tué pour vous.

--Pour moi? répliqua-t-elle avec vivacité. En êtes-vous bien sûr?

Jacques devint plus blême encore et, jetant à Clémence un regard

effrayé;

--Pensez-vous donc que ce soit pour quelque autre?

[Illustration]

--Ne le savez-vous pas?

Elle se rapprocha de lui, qui détournait ses regards, et, avec une

audacieuse autorité, lui saisissant le bras:

--C'est chez moi qu'il a passé sa dernière soirée. C'est à moi qu'il a

adressé ses dernières paroles. Je sais ce que tout le monde, et Davidoff

lui-même, ignore. Pierre, las de sa vie fiévreuse, désillusionné sur

sa valeur artistique, ayant perdu tout espoir en l'avenir, a eu une

défaillance morale, et, obéissant à je ne sais quelle cabalistique

superstition, il a voué sa mort au salut d'un être cher...

--Taisez-vous! interrompit Jacques presque menaçant.

--Pourquoi? Avez-vous donc peur de son ombre? Elle ne saurait être, pour

vous, ni irritée ni méchante... Il savait que je vous aimais. Il m'a

dit, dans le paroxysme de son suprême désenchantement: Il t'aimera mieux

que moi. Et si quelque chose, de ce que je fus, subsiste en lui, ce

sera, pour moi, un ressouvenir de la terre, et je frémirai de joie dans

ma tombe!...

A ce sacrilège mensonge, le jeune homme porta sur elle un regard

épouvanté. Il voulut se lever, partir. Ses jambes se dérobèrent sous

lui. Et il resta assis sur le canapé, faible, comme s'il allait

s'évanouir. Elle se pencha, et, l'entourant de ses bras, comme d'un

invincible lien, le pénétrant de sa chaleur, le grisant de son parfum,

l'étourdissant de son désir:

--Il vous a donné à moi, vous m'appartenez de par sa volonté, et rien ne

peut faire que vous ne m'aimiez pas, car, en vous, c'est lui qui m'aime.

[Illustration]

Et Jacques sentait qu'elle disait vrai, et qu'une force mystérieuse

l'enchantait déjà à cette femme, comme si Pierre lui avait transmis

sa tenace passion avec son âme. Il se révolta pourtant contre cette

tyrannie, et, oublieux de sa voluptueuse ivresse, de ses supplications

et de ses désirs, il voulut se détourner de celle qu'il pressait si

ardemment, alors qu'elle était inconnue. Il n'accepta pas d'obéir au

mort, il ne consentit pas à être l'exécuteur de ses posthumes caprices.

Il reprit un peu de courage, de sang-froid et de résolution; il se leva,

et montrant à Clémence un visage calme:

--Je ne me laisse pas prendre à tontes vos incantations, belle

magicienne; il était inutile, d'ailleurs, de recourir à l'influence

des Esprits, pour établir votre domination. Vos lèvres et vos yeux

suffisaient. Vous avez eu bien tort de mêler la sorcellerie à l'amour.

Je crains maintenant vos philtres...

--Je n'en aurai pas besoin avec toi, dit Clémence d'une voix tranquille,

et, quoi que tu tentes, que tu le veuilles ou que tu ne le veuilles pas,

tu m'aimeras.

Il ouvrait la bouche pour dire non: elle la lui ferma avec un rapide

et violent baiser; puis, sans lui laisser le temps de revenir de son

trouble, légère, comme un charmant fantôme, elle gagna la porte de la

loge et disparut.

Seul, Jacques resta un instant à songer. Le bal continuait tumultueux et

sonore, soulevant des poussières qui flottaient, dorées par les feux

du lustre. Dans les loges, les spectateurs, accoudés aux rebords de

velours, formaient des groupes animés et brillants. Une impression de

vie intense se dégageait de ce milieu surchauffé, tapageur et fringant.

Le jeune homme fit un soudain retour sur son existence misérable et

souffreteuse des dernières semaines, et une joie ardente s'empara de

lui, à la pensée qu'il avait ressaisi la santé et qu'il se retrouvait

vigoureux et libre, par cette nuit de plaisir, après avoir si amèrement

regretté sa jeunesse évanouie.

Que de fois ne s'était-il pas dit, avec une sombre envie: Si jamais je

puis rompre les entraves de ma faiblesse, si je me ranime et cesse de me

courber chaque jour plus douloureusement vers la terre, quel emploi ne

ferai-je pas de toutes les heures de grâce qui me seront accordées

par la destinée? Et ce rêve s'était réalisé. Le miracle réclamé avait

produit ses fantastiques effets. La mort avait abandonné sa proie. Ou

plutôt elle en avait pris une autre, plus belle, plus brillante, plus

glorieuse.

Le pâle visage de Pierre Laurier s'évoqua devant Jacques. Les yeux

fermés, un amer sourire sur les lèvres, des ombres violettes aux tempes,

le peintre dormait son dernier sommeil, roulé par les vagues bleues,

dans les caresses de la lumière. Le bruit éternel des flots, la plainte

stridente du vent, le berçaient, et, montant, descendant, dans le creux

ou sur le sommet des vagues, il roulait, vagabond de la mer, sans cesse

détourné de la terre sur laquelle il avait tant pleuré. Jacques, du

regard, suivait ce corps, épave humaine, terrifié par l'apparition

sinistre, et cependant rassuré, égoïstement à la pensée que son ami

était bien mort, puisque c'était de sa vie qu'il vivait. Il voulut se

soustraire à ce cauchemar, qui l'obsédait si douloureusement. Il se leva

et rompit le charme.

Devant lui il ne vit que la salle remplie de spectateurs, à ses pieds le

plancher du parterre envahi par une cohue dansante et bariolée. Le bruit

des flots, c'était leur piétinement et leur murmure; la plainte du vent,

c'était le chant de l'orchestre. Il n'y avait point de fantôme, tout

était réel. Il se sentait plein de force et d'ardeur. Et le plaisir

s'offrait à lui.

Il passa la main sur son front, détendit ses traits dans un sourire,

ouvrit la porte de la loge, sortit dans le couloir, et circula

nonchalamment, au milieu des groupes. Près du foyer, il retrouva

Patrizzi qui flirtait avec une femme. Il s'avança vers lui, et gaiement,

comme au plus beau temps de sa tapageuse existence:

--Soupons-nous, mon prince? dit-il. Vous devez bien avoir, sous la main,

une douzaine de convives à emmener? Je crois que nous avons pris, de

cette petite fête, tout ce qui pouvait être agréable. Si nous partions?

--Qu'avez-vous fait du domino qui vous a, si gaillardement, enlevé tout

à l'heure? demanda le Napolitain. L'avez-vous invité? Sera-t-il des

nôtres?

--Ma foi! je l'ai rendu à lui-même.

--Pas gai?

--Élégiaque!

--Il ne vous a pas donné rendez-vous pour demain?

--Si. Mais je n'irai pas!

A ces mots, un flot de masques roula dans le couloir, et un rire

strident s'éleva. Jacques pâlit. Il chercha avec effroi, autour de lui,

un domino blanc. Mais il n'aperçut qu'un groupe de jeunes gens qui

passait, poursuivant des femmes en costume. Une voix murmura à son

oreille: «Pourquoi fais-tu le fanfaron, et mens-tu? Ne sais-tu pas

que tu iras à ce rendez-vous?» Et il lui parut que c'était la voix de

Clémence Villa qui lui parlait. Il se retourna. Patrizzi seul était

auprès de lui. Il pensa: Je deviens fou. Il prit le bras du prince et,

avec une vivacité fébrile: Allons! s'écria-t-il. Et il l'entraîna.

Le lendemain, vers onze heures, quand il se réveilla, dans sa chambre

de la villa de Beaulieu, il n'avait plus qu'un souvenir vague de ce qui

s'était passé pendant la nuit. Il se rappelait qu'au souper il avait bu

énormément de vin de Champagne, qu'il avait joué une valse pour faire

danser les femmes. A partir de cet épisode chorégraphique, tout se

noyait dans une ombre propice. Il avait été ramené en voiture, par un

ami qui retournait à Eze. Qu'avait-il dit? qu'avait-il fait? C'était un

mystère. Il ne se sentait pas en goût de le percer.

Étendu dans son lit, les yeux baignés par la lumière qui entrait à

flots, il ressentait un bien-être exquis. Cette position allongée, qui

lui paraissait si pénible, quand il était secoué par les affreuses

quintes de toux, qui le laissaient en sueur, abattu et brisé, il s'y

prélassait délicieusement, la tête libre, le sang apaisé, la respiration

régulière. Il venait de veiller, de souper, de se dépenser dans une de

ces fêtes qui lui coûtaient, autrefois, une semaine d'accablement et

de maladie, et il se trouvait souple et dispos. Il eut un mouvement de

satisfaction profonde. C'était décidément la guérison, tant promise par

les médecins, et dont il avait cependant si cruellement douté.

Il resta là, à jouir de la vie, puis d'un bond, sautant hors de son lit,

il commença à s'habiller. Il allait par la chambre, fredonnant, joyeux

et sans souci. Il ouvrit sa fenêtre et l'air tiède vint le caresser. Une

odeur de clématite montait pénétrante; il s'approcha et, comme lui, au

début de la saison, marchant lentement sur la terrasse, il aperçut sa

soeur.

Elle penchait sa tête triste, et semblait, avec sa robe foncée, être

en deuil d'elle-même, de sa santé, de sa jeunesse et de sa gaieté.

Le contraste était si frappant que Jacques étouffa un soupir. Le mal

s'était détourné de lui, mais, comme s'il lui eût fallu une victime, il

s'était abattu sur la pauvre Juliette. Et, à mesure qu'il se redressait

alerte et vigoureux, elle se courbait pâle et affaiblie. La maladie dont

elle souffrait était indéterminée. Depuis le jour où le docteur Davidoff

était venu apporter la fatale nouvelle de la mort de Pierre, l'état de

l'enfant avait été sans cesse en s'aggravant. Une langueur profonde

s'était emparée d'elle, et, silencieuse, cherchant la solitude, elle

paraissait heureuse de cette souffrance qui la conduisait si rapidement

vers la fin de sa vie. Elle n'aimait, point qu'on lui parlât de sa

santé, et quand elle se trouvait en présence de son frère et de sa mère,

elle s'efforçait de secouer sa mélancolie. Mais, aussitôt qu'elle était

seule, elle retombait dans sa tristesse.

En ce moment, livrée à elle-même, elle se promenait à pas lassés dans le

jardin, et, au milieu de cette verdure éclatante, parmi ces fleurs, sous

ce ciel bleu, sa silhouette faisait une tache noire. Jacques descendit.

Sa mère était au salon. Il alla l'embrasser. Elle le regarda

attentivement, et, le voyant si brillant de jeunesse, elle eut un

sourire.

--Tu es rentré bien tard? dit-elle. Ce n'est guère prudent de passer la

nuit, quand on finit à peine sa convalescence.

--Il y avait si longtemps que je n'étais sortit.

--Au moins t'es-tu amusé?

--Beaucoup.

--N'abuse pas, mon enfant, ne sois pas ingrat envers la Providence qui

t'a rendu la santé. Ne me donne plus de sujet d'inquiétude. Je suis

assez tourmentée par l'état de ta soeur.

--Est-ce qu'elle est plus souffrante?

--Non. D'ailleurs, comment le savoir? Elle ne se plaint pas, elle tâche

de dissimuler son abattement. Mais elle ne peut pas me tromper, et je la

vois, de jour en jour, plus accablée... Oh! si Davidoff, qui t'a si bien

soigné, était encore près de nous!...

À ces mots, le jeune homme pâlit. Il lui sembla qu'il voyait apparaître

le visage sardonique du médecin russe. Que pourrait Davidoff? Était-ce

un second miracle qu'on allait lui demander? Jacques savait bien que

la science médicale était impuissante. Il avait constaté l'inanité des

moyens employés pour le guérir. Le secours sauveur qu'il avait reçu lui

venait d'un monde mystérieux. Mais n'était-ce pas au prix d'un terrible

sacrifice que ce secours avait été obtenu? Ne fallait-il pas, pour

rafraîchir et fortifier le sang des veines, que le sang d'un autre

se répandit? Et la tradition des holocaustes humains, pratiqués dans

l'antiquité, sur l'autel des dieux païens, n'était-elle pas tout entière

rétablie par ce dévouement d'une créature vivante, se donnant librement

à la Mort, afin d'obtenir qu'elle fût clémente envers un être déjà

désigné, de son doigt funèbre? Le prodige pouvait-il s'accomplir une

seconde fois? Et qui se sacrifierait? Pierre l'avait fait pour lui. Qui

le ferait pour Elle?

[Illustration]

La voix de sa mère le tira de sa méditation.

--D'ailleurs, même si le docteur était là, Juliette voudrait-elle se

soigner? Quand on l'interroge, elle répond qu'elle ne souffre pas,

qu'elle ressent un peu de fatigue seulement, et qu'il ne faut point

s'inquiéter. Mais cette indifférence, qu'elle affecte pour son mal,

m'inquiète justement plus que tout, et je lui assigne une cause morale

qui me trouble profondément.

--Une cause morale? demanda Jacques.

--Oui. Cette enfant a du chagrin. Et, malgré le courage avec lequel elle

dissimule, elle n'a pu me tromper. Je la vois, chaque matin, plus pâle

de l'insomnie qui l'a torturée pendant la nuit. Et, depuis plus de deux

mois, il en est ainsi. Oh! je sais la date à laquelle ce douloureux état

a commencé. Elle est restée dans mon souvenir. Elle est, à la fois,

triste et heureuse pour moi, car elle a marqué et le début de ta

convalescence et le commencement des souffrances de ta soeur. Oui,

Juliette a été frappée le jour où le docteur Davidoff est venu nous

annoncer la mort de Pierre Laurier...

Si Mme de Vignes avait regardé Jacques, elle eût été effrayée de

l'angoisse qui contracta son visage. Ce qu'il s'était déjà dit, sans

vouloir approfondir son soupçon, sa mère le lui déclarait nettement.

La fin de Pierre avait eu ce double effet salutaire et pernicieux. Il

vivait de cette mort, lui, et Juliette en mourait.

A cette constatation brutale, une colère s'alluma, au fond de son coeur,

contre cette innocente, dont les intérêts étaient si directement opposés

aux siens que ce qui était avantageux pour lui était funeste pour elle,

et qu'il semblait impossible de faire vivre le frère sans tuer la soeur.

Une bizarre conception de son esprit lui montra leur double destinée,

symbolisée par l'horrible alternative du jeu: rouge ou noir? L'un

couleur de sang, l'autre couleur de deuil. Et si c'était rouge qui

sortait, Juliette mourait; et si c'était noir, il retombait, lui, dans

sa déchirante agonie.

Un égoïsme féroce le saisit, l'affola, et il s'attacha désespérément

à la vie. Il se sentit capable de tout pour la conserver. Rien ne

l'arrêterait, pas même un crime. Il eut la lâcheté de lever les yeux sur

l'enfant souffrante et pensive, qui marchait dans le jardin, et de se

dire, avec une infâme satisfaction: Il y a deux mois, c'était moi qui me

traînais le long de cette terrasse ensoleillée, et maintenant je suis

fort, et je peux jouir de l'existence. Tous mes regrets, toutes mes

plaintes, qui paraissaient inutiles, je peux y faire trêve et donner

carrière à mes désirs et à mes espérances. J'ai failli tout perdre, et

j'ai tout reconquis. La vie afflue en moi, triomphante, qu'importe le

prix dont je l'ai payée!

Dans le silence profond de sa conscience, il ne s'éleva pas une voix

pour protester contre cette monstrueuse divinisation de son moi. Son

cerveau se ferma à toute pensée généreuse. Rien ne palpita en lui, à

cette effroyable absolution, qu'il se donnait de tout le mal qu'avait

coûté, et qu'allait coûter encore son inutile existence.

Cependant, au milieu de son impassibilité morale, une phrase prononcée

par sa mère le fit tressaillir. Mme de Vignes avait dit:

--Je crois que Juliette aimait secrètement Pierre Laurier... Je n'ai pas

osé l'interroger, craignant de l'entendre me répondre affirmativement.

Car je n'aurais eu aucune consolation à lui apporter, hélas! Et est-il

rien de plus cruel, pour une mère, que de voir son enfant se désoler,

sans pouvoir lui offrir une espérance? Pourtant il faudrait connaître

l'état de son coeur. Car, c'est là, peut-être, qu'est la plaie que nous

devons essayer de guérir.

Il sembla à Jacques qu'une force, à laquelle il ne pouvait résister, le

poussait à éclaircir ce douloureux mystère. Il avait peur de tout ce

qui se rattachait à la mort de son ami, et cependant une invincible

curiosité l'entraînait. Il voulait savoir, et il tremblait de savoir. Il

eût souhaité se taire, et il ne se retint pas de dire:

--Si je lui parlais, moi?... Elle me confierait peut-être son secret...

--Alors, interroge-la, bien doucement, et si elle résiste, ne la

contrarie pas, et laisse-lui la liberté de garderie silence.

--Soyez tranquille.

Juliette revenait vers la maison. Mme de Vignes fit un dernier et muet

appel à la tendre compassion de Jacques, et elle rentra.

La jeune fille levant les yeux, vit, devant elle, son frère arrêté qui

semblait l'attendre. Un rayon illumina son visage, et un flot de sang

colora ses joues. Elle fut transformée, et la Juliette heureuse, gaie,

bien portante, épanouie dans la fleur de ses dix-sept ans, reparut pour

quelques secondes. Mais une ombre passa sur son front, ses traits se

détendirent, sa bouche perdit son sourire, et elle fut de nouveau sévère

et triste. D'elle-même, elle prit le bras de son frère, et s'y appuya

avec une franche joie:

--Tu vas tout à fait bien, mon Jacques? dit-elle. Il fit oui, de la

tête, en pressant doucement la main de Juliette.

--Quel bonheur de ne plus te voir souffrant et malheureux! reprit-elle.

Car tu ne supportais pas ton mal avec patience, et tu n'étais pas enclin

à la résignation.

Elle hocha la tête doucement, avec l'air de dire: Les femmes sont plus

courageuses, elles acceptent mieux la douleur. Ils étaient arrivés

devant la maison, sous la vérandah, à la place même où Davidoff avait

annoncé à Jacques la mort de Pierre Laurier. La fenêtre du salon,

derrière ses persiennes, était encore entr'ouverte, mais Juliette ne se

trouvait plus aux aguets pour apprendre le malheur. Elle savait à quoi

s'en tenir, elle n'attendait plus rien que la fin de sa tristesse. Mais

il ne dépendait de personne sur la terre qu'elle la trouvât. Cette

délivrance devait lui venir du ciel. Elle s'assit indifférente et

paisible sur un des fauteuils d'osier, et regarda la mer. Jacques

songeait: Il faut que je la questionne. Que lui dire, et comment entamer

l'entretien? Cette petite intelligence est si clairvoyante! Elle saura

peser chacune de mes paroles et juger le sens de mes demandes. Une

maladresse la mettrait sur ses gardes. Et si elle se défie, je ne

tirerai rien d'elle. Elle restera fermée invinciblement.

--Nous voici au milieu de mars, dit-il d'un air distrait. Il faudra

bientôt rentrer à Paris. Est-ce que tu ne regretteras pas ce pays-ci, ma

mignonne?

--Peu m'importe où je serai, dit-elle sans même un tressaillement, comme

si elle pensait: Je ne serai bien que dans la terre, avec le profond

silence et le calme sommeil de l'éternité.

--J'aurais cru que notre départ te contrarierait, te peinerait même,

et j'étais tout prêt à demander à notre mère de prolonger, de quelques

semaines notre séjour.

Elle baissa soucieusement le front, et sembla décidée à ne rien confier

de sa pensée. Son frère l'observait avec attention pour tâcher de

surprendre une palpitation plus vive de ce pauvre coeur souffrant:

--Moi-même, poursuivît-il, je n'aurais point regretté de rester encore

ici. Je m'éloignerai de ce pays avec tristesse, car un lien douloureux

m'y attache, maintenant, pour toujours.

Sa voix faiblit. Il tremblait, chaque fois qu'il lui fallait parler de

Laurier, éprouvant comme le remords d'une complicité criminelle dans sa

fin tragique.

--C'est ici que j'ai perdu l'homme que j'aimais le mieux, et rien ne me

consolera de sa perte. Je me figure qu'en partant je m'éloignerai de lui

davantage. Et pourtant je ne sais où aller le pleurer, puisque les flots

ne nous l'ont pas rendu, puisque nous n'avons pas eu la consolation

suprême de lui adresser une dernière prière. Et c'est ce pays, tout

entier, où je l'ai vu passer, marcher, pour la dernière fois, qui me

retient, comme si j'avais une secrète espérance de l'y voir reparaître

un jour.

A ces mots, Juliette tressaillit et ses yeux se levèrent interrogateurs.

Elle eut un geste de joie aussitôt réprimé.

--Crois-tu donc possible qu'il ne soit pas mort? demanda-t-elle.

Il répondit d'une voix creuse:

--On n'a point retrouvé son corps.

--Hélas! est-il le premier que la mer jalouse aura gardé? s'écria la

jeune fille avec une expression déchirante. Non! nous ne devons pas

conserver d'illusions et nous bercer avec des rêves. Il a douté de

l'avenir, il a méconnu ceux qui l'aimaient, il a désespéré de la vie. Et

le malheur est certain, irréparable! Nous ne reverrons plus le pauvre

Pierre! Il est parti pour toujours... Nous n'entendrons plus sa voix...

ni son rire, ni même ses plaintes... Il s'en est allé là d'où l'on ne

revient pas!... Et nous pouvons le pleurer, va, sans crainte que nos

larmes soient perdues!

Elle s'était, en parlant ainsi, animée, et sa douleur, cessant d'être

contenue, débordait de son coeur sur ses lèvres, comme un torrent grossi

par un subit orage. Saisi, Jacques regardait sa soeur, et, dans l'âpreté

du regret avoué, il cherchait quelque trace d'un reproche adressé à

lui-même. Il se demandait: Soupçonne-t-elle l'affreux mystère?

Entre Pierre et moi, si elle avait à décider, qui choisirait-elle?

Sacrifierait-elle le frère on l'homme adoré?

[Illustration]

Essuyant son visage couvert de larmes, elle resta un instant

silencieuse, puis:

--Le ciel, comme compensation, nous a délivrés des craintes que nous

inspirait ta santé. Jouis de la vie, mon Jacques. Emploie-la à bien nous

aimer.

Elle fit un mouvement pour s'éloigner, il la retint et, la regardant

fixement, il dit:

--Ainsi voilà le secret de ton abattement et de ta souffrance! Tu

l'aimais?

Elle répondit, sans hésitation et sans trouble:

--De toute mon âme. Avec ma mère et toi il était le seul qui occupât ma

pensée.

--Tu n'as pas vingt ans. A ton âge il n'est pas de deuil éternel.

L'avenir t'appartient tout entier.

--Elle pencha tristement la tête, puis avec une grande douceur:

--Ne parlons plus jamais de cela, veux-tu? Ce serait me peiner

inutilement. Je ne suis pas de celles qui oublient et qui se consolent.

Dans le secret de mon coeur, le souvenir de Pierre sera l'objet d'un

culte. Je penserai sans cesse à lui. Mais son nom, prononcé devant moi,

me fait mal. Je te promets de me soigner et de ne rien négliger pour

être mieux portante. Je ne veux pas vous tourmenter, ni vous donner des

soucis. Mais laissez-moi la liberté de mon chagrin.

Elle adressa un doux sourire à son frère, et, solitaire, recommença à se

promener le long de la terrasse. Lui, très affecté, entra dans la maison

et monta à la chambre de sa mère. Mme de Vignes l'attendait anxieuse:

--Eh bien? interrogea-t-elle en le voyant paraître.

--Eh bien! j'ai causé avec elle, comme nous en étions convenus et je

l'ai trouvée, sinon raisonnable, au moins très calme. Nous avions deviné

juste: elle aimait Pierre. Elle a une affliction profonde et ne veut

pas être consolée. Je supposais qu'une prolongation de séjour serait

avantageuse pour elle, mais je me trompais. Je crois que le mieux serait

de rentrer à Paris, et de faire reprendre à cette enfant ses habitudes

anciennes. La solitude ne lui vaudra rien. Elle a trop le loisir de s'y

concentrer dans une idée unique. Notre monde la ressaisira, elle sera

forcément distraite, et l'état de son esprit s'en ressentira, je

l'espère.

--Faut-il donc commencer, tout de suite, les préparatifs du départ?

--Non. Ce serait trop brusque. Dans une quinzaine de jours, nous

pourrons nous éloigner de ce pays.

--Mais toi, cher enfant, le changement de climat ne te sera-t-il pas

préjudiciable? Nous ne sommes encore qu'au mois de mars. A Paris il fait

encore froid...

--Qu'importe! Ma santé est redevenue excellente, et c'est à Juliette

seule qu'il faut penser.

--Eh bien! j'agirai donc comme tu le conseilles.

Jacques baisa tendrement les mains de sa mère. La cloche du déjeuner

sonnait, lis passèrent dans la salle à manger, où bientôt Juliette

vint les rejoindre. La mère et le fils affectèrent de parler de choses

indifférentes. Le repas fut court. Une contrainte pesait sur les

convives, et ils se trouvaient d'accord pour souhaiter la solitude.

Après le dessert, chacun d'eux se leva. Les deux femmes silencieusement

rentrèrent chez elles. Jacques, seul, descendit vers le rivage, en

fumant.

Une crique, dentelée de rochers rouges, était baignée par la vague

murmurante. La verdure venait mourir au bord de l'eau, et, sur le sable,

des mousses d'un vert gris, semblables à du lichen, poussaient vivaces.

Jacques s'assit, et, dans la tiédeur exquise du soleil, se mit à songer.

Tout était silencieux et désert. L'immensité devant lui et sur lui. Les

cieux se confondaient avec la mer: à perte de vue l'azur. Ses yeux,

fixés sur l'horizon lointain, se lassaient de regarder, éblouis par

l'éclat limpide de l'atmosphère, fascinés par la mouvante sérénité des

flots.

Peu à peu, le sentiment du réel s'effaça en lut, et il revit la salle

du théâtre, pendant la nuit du veglione, il entendit les bruits de la

foule, le piétinement des danseurs et la symphonie de l'orchestre. Le

tableau tout entier de la soirée de carnaval s'évoqua, et, parmi les

groupes, il aperçut le domino blanc. Il souriait, voluptueux, sous

la barbe de dentelle de son masque, et ses yeux luisaient, comme des

diamants, par les ouvertures du satin. L'odeur subtile et pénétrante qui

émanait de son corps souple, enveloppa Jacques, et il eut, en ce lieu

désert, la sensation tellement vive de la proximité de cette tentatrice

qu'il tendit vaguement les bras. Il rompit le charme du mirage et se vit

seul.

Un sourd mécontentement s'empara de lui, à la pensée qu'il était hanté

victorieusement par le souvenir de Clémence, qu'elle s'imposât à lui,

et qu'il ne pouvait s'abandonner un instant, sans être à la merci de

l'ensorceleuse.

Elle le lui avait dit: «Que tu le veuilles ou non.» Et il avait beau

ne pas vouloir, il sentait qu'elle l'enlaçait, triomphante et perfide,

maîtresse de sa pensée, de ses sens, et tyrannique souveraine de sa

volonté. Il raisonna sa sensation et se demanda pourquoi il y résistait.

Quelle répugnance instinctive était en lui, ou plutôt quelle crainte?

Cette femme lui faisait peur. Il la savait dangereuse. Tous ceux qui

l'avaient approchée, avaient souffert par elle. La ruine, le déshonneur

ou la mort, voilà quels étaient ses présents â ceux par qui elle se

faisait aimer. Et sa haine était encore plus redoutable que son amour.

Et cependant si belle, avec ses lèvres rouges, ses yeux de velours et sa

taille divine. Que pouvait-il craindre? N'était-il pas l'amant choisi

par elle?

Le souvenir de Pierre lui revint. Ne l'avait-elle pas adoré aussi,

le grand artiste? Et la satiété prompte, le goût du changement, le

dévergondage invincible, qui lui rendaient la fidélité odieuse, ne

l'avaient-ils pas poussée à la trahison? Il avait souffert, le pauvre

Laurier, il avait arrosé de ses sueurs, de ses larmes et de son sang, le

luxe princier de cette fille. Il avait desséché, pour elle, la délicate

fleur de son génie. Cheval de race pure attelé à la lourde charrue des

répugnants labeurs, il s'était fourbu pour lui gagner l'argent qu'elle

semait au courant de sa vie. Et quand il n'avait plus su travailler, il

s'était mis au jeu pour obtenir du hasard ce que son talent énervé et

faussé ne lui fournissait plus.

Toutes ces étapes de ta misérable existence amoureuse de Laurier,

Jacques les connaissait. Il avait vu le peintre, lucide, honteux et

exaspéré, les parcourir une à une, descendant, chaque jour, un peu plus

bas dans la dégradation morale, se jugeant déchu, perdu, sanglotant

de désespoir, blasphémant à grands cris et ne pouvant pas se retenir

d'aller à son vice, à sa déchéance, à sa perte, quand la femme adorée et

exécrée faisait un signe de son doigt rosé, ou laissait tomber un mot de

ses lèvres de flamme. Qu'y avait-il donc de satanique ou de divin, dans

cette créature, qui emplissait les hommes d'un affolement si tenace,

d'une rage d'amour si impossible à calmer? La seule rivale, qui eût

triomphé d'elle, était la mort. Pourquoi son ami la lui avait-il, en

quelque sorte, léguée? Était-ce donc pour qu'il le vengeât? Et le

supposait-il capable d'asservir le monstre de volupté?

Le visage de Laurier s'évoqua à ses yeux, tel qu'il le voyait, depuis

quelque temps, dans ses songes effrayés. Il était mortellement triste.

Il remuait les lèvres, et il sembla à Jacques qu'il murmurait: Prends

garde, je t'ai donné la vie, mais elle va te la reprendre. Sa fonction

sur la terre est de détruire l'homme. C'est la punisseuse de la lâcheté,

de l'égoïsme, du mensonge et de l'infamie. Tout ce que l'homme commet de

crimes, c'est elle qui est chargée de le venger. Elle est la force du

destin. Poussée par la fatalité, elle frappe indistinctement celui qui

est coupable, celui qui n'est que faible. Détourne-toi d'elle, prends

garde. Vois ce qu'elle a fait de moi. Elle a menti, quand elle t'a dit

que j'avais souhaité que tu l'aimasses. Non! Je l'ai fuie jusque dans le

néant et elle me fait horreur. Ne la crois pas, ne l'écoute pas, ne

la regarde pas. Ses regards avilissent, ses paroles corrompent, ses

embrassements tuent? Écarte-toi de son chemin. Et, si elle t'approche,

si elle te cherche, si elle t'appelle, mets la distance entre elle et

toi. On ne lui résiste pas, quand on est près d'elle. En ce moment, tu

as le choix de vivre ou de mourir.

La sombre figure de Laurier disparut, et Jacques se trouva seul, en face

de la mer mouvante, dans ce désert enchanté, où la nature s'épanouissait

radieuse sous le clair soleil. Il se dit: Je deviens visionnaire.

Que signifient les craintes et les scrupules qui me tourmentent? Mon

existence peut-elle dépendre de cette femme? Et, parce que je l'aimerai,

ne fût-ce qu'une heure ou qu'un jour, serai-je perdu? Enfantillages d'un

cerveau encore faible. Je ne suis pas aussi bien guéri de mon mal que je

le croyais. Mais qu'est-ce qui jette en moi le trouble que je constate?

Quelle crise morale est-ce que je subis? Est-ce donc criminel à moi

d'aimer la femme que Pierre a aimée? Car c'est bien de là que naissent

les rébellions de ma conscience. Fais-je donc mal? Et d'ailleurs n'y

a-t-il-pas une large part de fantaisie individuelle et de convention

sociale, dans ce qu'on est convenu d'appeler le bien et le mal? Son

égoïsme lui répondit: Il y a ce qui plaît, ce qu'on désire, et voilà

tout.

Et la femme inquiétante, défendue, lui plaisait, il la désirait. A

ce que sa raison lui suggérait d'arguments, contre la passion qui

l'entraînait, son coeur se faisait sourd. Au moment même où il était

assis sur la roche chaude, les pieds au bord des flots frangés d'écume,

dans un calme délicieux, ses sens soulevés l'entraînaient vers la

magicienne, et il frémissait d'impatience. Il savait qu'à une demi-heure

de distance Nice était en fête, et que la bataille de fleurs attirait,

sur la promenade des Anglais, toute la colonie des élégants viveurs.

Clémence serait là, et elle l'attendait, le guettait, l'appelait. Il

n'avait qu'un pas à faire pour la rejoindre.

[Illustration]

Une palpitation sourde le suffoqua. Son être entier s'élançait au-devant

d'elle. Sa raison défaillante protesta:

«Mais elle t'a bravé. Elle t'a dit: Que tu le veuilles ou non... Tu vas

donc obéir, comme un esclave? Tu as bien peu de fierté et de courage.

Reste donc, n'y va pas. Prends garde!»

Et il était déjà debout. La force magnétique, qui ramenait Laurier,

toujours vaincu, après tant de serments d'être invincible, agissait sur

Jacques. Le charme de cette fille, redoutable goule qui anéantissait la

volonté de ceux qu'elle voulait séduire, triomphait de l'éloignement, de

la sagesse et de la clairvoyance. Jacques discutait encore avec lui-même

que déjà son animalité l'emportait victorieuse. Il entra dans la maison,

prit son chapeau, son manteau, et, sans dire adieu à sa mère et à sa

soeur, il partit.

V

La passion que Clémence inspira à Jacques, fut d'autant plus vive

qu'elle avait été plus combattue. Un caprice sensuel jetait la jeune

femme et le beau garçon dans les bras l'un de l'autre. Ils s'aimèrent

avec rage, avec folie, et dans un exclusivisme absolu, qui mettait une

infranchissable barrière entre le monde et eux. Ils vécurent, pendant

quinze jours, l'un pour l'autre, l'un près de l'autre, dans la riante

villa de la route de Menton, sous les orangers en fleurs du jardin,

parmi les divans bas, capitonnés de soie, du salon mauresque.

Le soir, Jacques s'arrachait, à grand'peine, aux séductions de la

charmeuse, et rentrait à Beaulieu. Sa mère et sa soeur ne le voyaient

plus qu'un instant, le matin, avant son départ. Et, avec une tristesse

profonde, Mme de Vignes constatait que le retour inespéré de son fils

à la santé avait été le signal de la reprise de sa vie dissipée

d'autrefois. Cette vie dévorante, qui l'avait mis si près de sa fin.

Elle avait risqué une remontrance, qui avait été accueillie avec un

sourire. Jacques, pressé de s'échapper, avait embrassé sa mère, assuré

qu'il ne s'était jamais senti plus solide, ce qui était vrai, et qu'il

n'y avait point lieu de s'inquiéter. Et, sans plus vouloir écouter ni

conseils ni prières, il s'était dirigé vers la gare et avait pris le

train pour Monte-Carlo. Les deux femmes restaient donc seules, et leurs

journées s'écoulaient silencieuses et mornes.

[Illustration]

Pendant ce temps-là, Jacques goûtait les voluptés dévorantes qui avaient

stérilisé le talent de Pierre Laurier, abaissé son caractère, détruit

son courage, et fait, du merveilleux artiste, l'impuissant qui demandait

à la mort l'oubli de son brillant passé.

[Illustration]

Clémence, d'autant plus dangereuse qu'elle était sincère, aimait comme

elle croyait n'avoir jamais aimé. Elle trouva, dans ce joli blond, un

peu efféminé, l'amant délicat et charmant rêvé par sa beauté brune. Elle

le domina complètement, s'empara de lui, au point qu'il n'avait plus une

pensée qui ne fût sienne, plus un désir qui ne fût inspiré par elle. Ce

fût l'envoûtement complet, qui fait passer l'amour dans la moelle des

os, dans les fibres du coeur, dans la chair et les nerfs. Elle fut le

satanique succube de cet heureux infortuné, qui se trouvait au comble de

la félicité, et ne mesurait pas la profondeur de sa chute.

Dans cette ivresse, qui les possédait, ils arrivèrent à l'époque fixée

pour le départ. Et Clémence, ne pouvant supporter l'idée d'être séparée

de Jacques, se disposa à le suivre. Ils abandonnèrent à regret ce pays

délicieux, fait pour l'amour. Mais ils se consolèrent, en pensant qu'à

Paris, ils auraient bien plus de facilités pour être l'un à l'autre, et,

s'ils le voulaient, ne se quitteraient presque plus.

Le retour produisit, sur elle et sur lui, un effet très différent.

Jacques éprouva une joie profonde à rentrer dans la ville qu'il avait

craint, pendant ses mauvais jours, de ne revoir jamais. Le mouvement des

rues, l'animation de la foule, le saisirent et le grisèrent. Il quittait

le plus charmant climat, il venait d'avoir sous les yeux, un merveilleux

décor. Le ciel brumeux de Paris, ses larges avenues de pierre, lui

semblèrent admirables, et il s'avoua, à lui-même, que rien de plus beau

n'existait au monde. Il réoccupa, joyeux, son appartement de garçon, et

s'y confina délicieusement.

Clémence, elle, réinstallée dans son monumental hôtel de l'avenue

Hoche, retrouva, avec son luxe, les soucis de l'existence. Là-bas, à

Monte-Carlo, elle vivait comme une petite bourgeoise. A Paris, elle

redevint la grande demi-mondaine dont le train de maison coûtait trois

cent mille francs tous les ans. Jacques ne la reconnaissait plus. En

elle, une transformation soudaine s'était opérée. L'allure, le ton, la

façon d'être de Clémence avaient entièrement changé. Elle parlait bref,

elle regardait d'un oeil impérieux. On se sentait en face de la femme

armée pour la bataille de la vie, et toujours en garde, afin de n'être

pas surprise et vaincue.

Elle témoigna à Jacques une vive tendresse, elle lui déclara qu'il était

son maître, et qu'elle subordonnait tout à son désir. Mais, le fait de

le lui dire attestait, si clairement, une diminution d'influence, que

le jeune homme resta songeur. Clémence se rendit compte de l'impression

ressentie et s'efforça de la dissiper. Elle se fit douce et câline,

et, pour un instant, la charmante et simple amoureuse des jours passés

reparut.

Mais c'en était fait de la sécurité d'esprit de Jacques auprès de

sa maîtresse. Dans la petite villa de Monte-Carlo, il pouvait avoir

l'illusion qu'elle n'avait jamais aimé comme elle l'aimait. Dans le

somptueux hôtel de Paris, tout parlait de la vie ancienne de Clémence,

tout rappelait ses amants, depuis Sélim Nuño, qui avait payé la maison,

jusqu'à Pierre Laurier, qui avait peint le superbe portrait qui ornait

le salon. Un grand trouble s'empara du malheureux. Il se montra sombre,

inquiet, irrité. Il cessa d'être sûr de celle qu'il adorait, et son

amour en augmenta.

Ils s'étaient promis de ne plus se quitter, et ils se voyaient moins

qu'autrefois. Non par la volonté de Clémence, mais parce que l'existence

n'était plus la même, et que les exigences de son train de maison

l'accaparaient au détriment de son amour. Jacques prit l'habitude de

venir à des heures régulières, et, peu à peu, sa passion se disciplina.

Ce fut un grand malheur pour lui. A Monte-Carlo, il serait sans doute

arrivé promptement à la lassitude. Mais les obstacles, qu'il rencontrait

à Paris, l'enfiévraient au lieu de le décourager.

Clémence, avec la finesse d'observation qu'ont toutes les femmes,

et particulièrement celles qui vivent de la sottise et de la vanité

masculines, jugea tout de suite cet état d'esprit. Elle savait, de

longue date, que, chez les hommes, la sécurité engendre promptement

l'indifférence, et que l'aiguillon le plus puissant de l'amour, c'est

l'incertitude. Voyant Jacques très inquiet, et à la veille d'être

jaloux, elle se plut, malicieusement, à le tenir en suspens, à lui

laisser tout craindre, tout espérer, et tout obtenir. Elle amena ainsi

sa passion au plus haut point d'intensité. Elle le fit souffrir avec une

joie raffinée; sachant le dédommager de ses soucis par des plaisirs qui

lui semblaient ainsi plus vifs.

Taciturne quand il n'était pas auprès de Clémence, Jacques inquiéta sa

mère par la torpeur énervée de son attitude. Il passait des heures,

étendu sur le divan de son fumoir, les yeux fixés au plafond, fumant des

cigarettes opiacées, qui engourdissaient son cerveau, sans bouger, sans

parler, comme perdu dans un rêve né du haschich. Sa santé demeurait

bonne, cependant une pâleur remplaçait, sur ses joues, les fraîches

couleurs qu'il avait rapportées du Midi. Il maigrissait. Mais ses nerfs

le soutenaient vigoureusement, et il passait les nuits, avec un entrain

extraordinaire, comme si ses inerties et ses mutismes lui servaient à

économiser sa force pour le plaisir.

Il retournait au cercle, vers cinq heures, tous les jours, et, à minuit,

quand il ne restait pas chez Clémence. Il jouait beaucoup, et eut, au

début, une chance extraordinaire. La chouette à l'écarté lui rapportait

de grosses sommes. Il faisait des gains de cinq cents louis, très

joliment, avant dîner, et cet argent du jeu, si facile à dépenser, il le

laissait couler de ses mains avec une superbe indifférence. Il se donna

le plaisir de subvenir au luxe de Clémence. Une sourde jalousie le

travaillait, et il voulait être, chez la belle fille, un maître

incontesté. Il n'en acquit pas plus de droits, au contraire. Et, trois

mois après être revenu de Nice, il entretenait la femme réputée la plus

chère de Paris. Il n'avait pas su se contenter de la combler de ces

cadeaux princiers, qui font la fortune des bijoutiers, et qu'il

apportait à sa maîtresse, comme, à Monte-Carlo, il lui offrait un

bouquet de roses et de violettes. Il prétendit jouer le rôle de Jupiter

auprès de la Danaé de l'avenue Hoche. Et, à compter de ce jour, commença

une vie infernale.

La grosse partie d'écarté ne suffit plus à ses besoins, et le baccara

lui ouvrit un champ plus vaste. Le jeu, qui d'abord n'avait été pour lui

qu'une distraction, puis un expédient, devint une passion. Il l'aima,

non plus seulement pour les ressources qu'il y puisait, mais pour les

émotions qu'il y éprouva. Il tailla, avec une impassibilité superbe, qui

masquait des sensations dévorantes. Il fit des différences de cent mille

francs, sans que le son de sa voix parût changé, sans que son visage

s'altérât. Mais il bouillait intérieurement, et la trépidation de ses

nerfs était d'autant plus intense qu'elle était mieux dissimulée.

Lorsque, après deux heures d'alternatives de succès ou de revers, la

chance se fixait définitivement de son coté, son cerveau exalté par le

désir du triomphe se détendait dans une béatitude délicieuse. Il avait

un instant d'ivresse sans pareille, pendant lequel il oubliait tout ce

qui n'était pas le jeu.

Clémence n'avait pas tardé à constater qu'elle n'était plus seule dans

le coeur de Jacques, mais elle ne prit pas ombrage de cette rivale

victorieuse, à laquelle son luxe était dû. D'ailleurs, en elle, une

modification sensible, et assez accoutumée, de ses sentiments se

produisait. Ses habitudes de galanteries l'avaient reconquise, et la

belle fringale de volupté, dont elle avait été saisie, dans sa solitude

du Midi, n'avait pas résisté aux distractions de Paris. Elle avait revu

ses amies, retrouvé ses relations, et, reprise dans l'engrenage des

plaisirs quotidiens, elle trouvait moins de temps à consacrer à son

amour.

Et puis, Jacques lui résistant avec une sombre sauvagerie, l'avait

entraînée jusqu'à la passion; mais Jacques obéissant à toutes ses

fantaisies, et surtout, déchéance impardonnable, l'entretenant, comme

n'importe quel millionnaire, était à la veille de l'ennuyer. Du moment

qu'il n'était plus le fruit défendu, il cessait d'être tentant. En cela

la comédienne n'était pas plus perverse que la généralité des femmes. Et

toute la responsabilité, de ce qui devait arriver, incombait à Jacques.

Il avait modifié, de lui-même, les conditions de son intimité avec

Clémence. Il avait méconnu cet axiome fondamental de la philosophie

galante: L'amour d'une femme est en raison directe des sacrifices

qu'elle s'impose pour le satisfaire. Ne la tenant plus à la chaîne par

son caprice, il était tout près d'être trompé par elle. Pour Clémence,

le délai, entre la désaffection et la trahison, pouvait être nul. Mais

parce qu'elle le chassait de son coeur elle ne devait pas rendre à

Jacques sa liberté. Il n'était pas dans sa nature de se montrer si

généreuse, et, à Paris, il n'existait pas une tourmenteuse d'hommes plus

implacable que cette femme lorsqu'elle n'aimait plus. Elle avait gardé

Laurier plus d'un an après qu'il avait cessé de lui plaire, et c'était

pendant cette infernale période que l'artiste, torturé, dégradé, avait

songé à s'évader de cette vie, dont Clémence lui avait fait un bagne.

Jacques ne s'apercevait encore de rien. La belle fille, savante à

tromper les hommes, le charmait par la même grâce du sourire, la même

douceur des paroles, la même langueur des caresses. Déjà son plaisir

était frelaté, et la fraude était tellement habile qu'il y trouvait une

aussi délicieuse ivresse.

Il n'allait plus que très peu chez sa mère. La tristesse y était trop

grande: il s'écartait. Sa soeur, sans que des symptômes caractéristiques

de la maladie qui la minait se fussent produits, chaque jour se penchait

plus pâle, plus frêle. Cependant, par un effort de son esprit, elle

parvenait à affecter de la gaieté, afin de donner le change à Mme de

Vignes. Mais la comédie, jouée par la fille, ne trompait pas la mère.

Et les deux femmes, composant leur visage pour se faire mutuellement

illusion, vivaient secrètement dans le chagrin.

Les médecins consultés avaient conclu à de l'anémie. Ils ne voyaient

aucun organe atteint: ni le coeur ni la poitrine. Ils constataient

néanmoins un graduel affaiblissement des forces. Il semblait que Jacques

eût pris à sa soeur toute sa vigueur et lui eût donné toute sa débilité.

Ce n'était pas un mince sujet d'étonnement pour ces praticiens qui

soignaient, l'an passé, le frère, de voir celui-ci mener son orageuse

existence, tandis que Juliette, rayonnante au dernier printemps, se

courbait maintenant maladive. Et Jacques, que ces deux femmes avaient

entouré de tant de soins et de tendresse, ennuyé par les doléances de sa

mère, glacé par le triste sourire de sa soeur, espaçait ses visites avec

un égoïsme féroce, jouissant à outrance de la vie retrouvée.

Le mois de juin était arrivé, et Clémence avait désiré, comme elle

en avait l'habitude, s'installer à Deauville. Sélim Nuño, depuis des

années, mettait à la disposition de la comédienne sa splendide villa.

Jacques, qui voyait déjà avec ennui les visites fréquentes que le vieux

financier faisait à la jeune femme, se cabra dès que celle-ci parla de

son projet. Aller au bord de la mer, bon; choisir Deauville, parfait.

Mais accepter l'hospitalité de Nuño? Pourquoi? A cette question Clémence

répondit facilement:

--Il y a juste dix ans, mon cher, que Sélim est un ami sûr pour moi. Je

lui ai dû beaucoup, autrefois, et je ne répondrais pas de ne lui point

devoir encore dans l'avenir...

--Tant que je serai là, c'est bien improbable.

--Tant mieux. Mais tu peux n'y plus être. Les hommes sont changeants...

Tu m'aimes aujourd'hui, tu peux m'oublier demain. Ceux, sur lesquels

on peut compter, en toute circonstance, sont rares. Il ne faut pas les

désaffectionner... Et puis, voyons, franchement, Jacques, tu ne peux pas

être jaloux de ce pauvre vieux? C'est un père pour moi. Et tu sais bien

que tu n'as rien à redouter de personne!

[Illustration]

Elle s'efforçait d'engourdir sa résistance par de tendres paroles;

mais l'opposition que lui faisait le jeune homme avait des bases déjà

anciennes et solides. Il l'écoutait, en hochant la tête, d'un air fort

peu convaincu:

--Il ne me plaît point d'aller chez M. Nuño. Quoiqu'il n'habite pas

la villa, tu n'en serais pas moins chez lui. Alors, de quoi aurais-je

l'air? Rien n'est plus facile que de louer une autre maison, et

de n'avoir aucune obligation à qui que ce soit? Si tu acceptes

ma proposition, nous pourrons recommencer la douce existence de

Monte-Carlo; nous serons, de nouveau, au bord de la mer, dans une

charmante solitude, et tu auras le loisir d'être toute à moi... Ici,

je suis forcé de te disputer à tes occupations, à tes amitiés, et tu

m'échappes presque complètement. Là-bas, je te posséderais entière

et nul ne pourrait plus t'enlever à moi. Il parlait avec ardeur, et

Clémence l'écoutait curieusement. Sa voix, naguère si douce à ses

oreilles, à présent lui semblait indifférente et banale. Ses mains, qui

serraient les siennes, ne brûlaient plus sa chair. Il lui paraissait un

joli garçon blond, très exigeant, et qui commençait à l'importuner. A

ses pressantes insistances, elle répondit par un sourire que Jacques

accueillit comme le présage de sa victoire. Il se rapprocha de la jeune

femme et la prit dans ses bras. Elle n'opposa point de résistance. Elle

était attentive à analyser ses sensations. L'étreinte la laissa froide

et calme. Rien de la flamme passée ne vint l'échauffer, il lui sembla

que le foyer était décidément éteint et que rien ne pourrait le

rallumer. A peine quatre mois d'amour, et c'était fini.

Elle pensa à cette soirée du veglione où, dans la loge, ils avaient

échangé leurs premières paroles de tendresse. Comme elle était émue

et frémissante! Et, maintenant, comme elle se sentait lasse et

indifférente! Lui, il était toujours possédé de sa passion. Mais elle,

décidément, elle avait usé son caprice. Ce fut, à cette minute même,

que l'arrêt de Jacques fut prononcé. Pendant qu'il serrait contre sa

poitrine le corps charmant de Clémence, celle-ci se disait:

--Ni, ni, c'est fini, de celui-ci comme des autres. Il m'adore et

je suis fatiguée de lui. Ne trouverai-je donc jamais l'homme qui ne

m'aimera pas, et que j'aimerai toujours?

Elle se leva du canapé, sur lequel elle était assise auprès de Jacques,

et, s'accoudant à la cheminée d'un air pensif:

--Tu tiens à ton programme? Soit!... Je l'adopte. Loue la maison que

tu voudras, pourvu qu'elle soit grande, bien située, et qu'il y ait de

bonnes écuries pour les chevaux, car j'emmènerai tout mon monde. Mais,

tu sais, Nuño viendra me voir là, aussi librement qu'autre part. Car

je n'ai pas l'intention de rompre avec mes amis, ni de me laisser

séquestrer.

--Cette idée m'est-elle jamais venue? protesta Jacques. N'ai-je pas

confiance en toi?

Clémence le regarda et le trouva décidément ridicule. Un fugitif sourire

passa sur ses lèvres, et elle resta un instant silencieuse, puis

lentement:

--Tu as bien raison d'avoir confiance, dit-elle; si tu te défiais, ce

serait exactement la même chose!

La soirée était belle et chaude, ils sortirent et s'en furent dîner

aux Ambassadeurs. A onze heures, Clémence, assez maussade et se disant

souffrante, mit Jacques à la porte. Agacé il descendit au cercle, et,

comme la partie de baccara s'engageait, il prit la banque et commença

à tailler. Fait bizarre: heureux au jeu, tant qu'il avait été aimé,

l'heure précise, à laquelle sa maîtresse venait de constater qu'il

lui était devenu indifférent, sembla avoir marqué la fin de sa veine.

Brusquement la chance lui échappa, et, après des retours de fortune trop

courts, il se retira au matin perdant trois mille louis.

Il avait tant gagné, depuis quelques mois, qu'il n'attacha aucune

importance à cette mauvaise passe, qu'il jugea devoir être accidentelle.

Il n'en eut que plus d'ardeur à chercher sa revanche, mais il ne trouva

que la continuation de sa défaite. Étonné, il s'entêta, et, en quelques

jours, il dut apporter à la caisse du cercle de très grosses sommes. La

maison de Trouville était louée, il voulut rompre cette série fatale,

et, comme Clémence était disposée à partir, ils se dirigèrent vers la

côte normande.

Là, l'existence se continua pour eux, comme à Paris, mais dans une

intimité plus grande, qui augmenta la froideur réelle de la jeune

femme, obligée de se contraindre pour paraître charmante à un homme

qui l'ennuyait autant que tous ses prédécesseurs. Elle se vengea, en

s'ingéniant à lui faire dépenser de l'argent. C'était l'instant où

Jacques, voyant ses ressources se tarir brusquement, était obligé de

faire appel à ses réserves. La difficulté de sa situation semblait

l'exciter, et jamais il n'avait tant tenu à Clémence que depuis qu'elle

se détachait de lui. Peut-être cette étrange fille possédait-elle

la dangereuse faculté de troubler la raison de ses amants. Car, à

l'exception de Nuño, qui avait été son premier protecteur, et qui

n'avait jamais pris ombrage de ses caprices, tous ceux qu'elle avait

aimés et quittés ne s'étaient point consolés de sa perte.

Le train que menait Clémence était considérable, et elle défrayait, par

les parties qu'elle organisait, les conversations de toute la plage.

Ce n'étaient que cavalcades, entraînant sur la route d'Honfleur ou de

Villers la jeunesse de Trouville. Le manège, ces jours-là, était vide,

et on n'aurait pas trouvé un cheval disponible dans le pays. Des breaks,

attelés en poste, emmenaient les dames et, dans une des charmantes et

excellentes auberges de la côte, tout le monde s'arrêtait à l'heure du

déjeuner. Au milieu de la poussière, sous le grand soleil, avec des

cris joyeux, les cavaliers, ayant mis pied à terre, aidaient les belles

personnes à descendre du haut des mails. Et c'étaient des envolées de

jupes claires, des visions rapides de petits pieds et de jambes fines,

qui retenaient, cloués, sur le seuil des portes, les gars du pays, l'air

ébaubi et les yeux écarquillés.

[Illustration]

D'autres jours, on s'embarquait sur le yacht à vapeur du baron

Trésorier, et, par une mer d'huile, on allait jusqu'à Fécamp, ou dans la

direction de Cherbourg. Le soir, toute la bande joyeuse se rassemblait

au Casino de Trouville, et la danse emportait les couples, au bruit de

l'orchestre, jusqu'à minuit. Alors on rentrait, las des plaisirs de la

journée, et, une demi-heure, plus tard, les joueurs se retrouvaient au

cercle, où la partie s'engageait jusqu'à l'aube. Jacques, le visage

dur mais impassible, taillait avec une déveine toujours persistante

et voyait les dernières épaves de sa courte fortune emportées par

le naufrage. Il ne se décourageait pas, et, plein d'une confiance

inconcevable, attendait le retour de la veine. Elle ne pouvait pas,

pensait-il, être toujours infidèle, et, en quelques soirées il

réparerait ses pertes. Raisonnement commun à tous les joueurs, espérance

commune à tous les décavés, et qui ne sont que bien rarement ratifiées

par le sort.

Un soir qu'il venait de jouer avec son malheur habituel, la banque étant

mise aux enchères, une voix, qui lui était connue, fit entendre les mots

consacrés: Banque ouverte! Il leva les yeux et, séparé seulement par la

largeur de la table, il aperçut Patrizzi. Ses regards rencontrèrent

ceux du prince, qui lui adressa un amical sourire. Au même moment, une

personne, qui était derrière le Napolitain, s'avança hors du cercle des

curieux et, avec un horrible serrement de coeur, Jacques reconnut le

docteur Davidoff.

Le jeune homme, cloué à sa place, ne put faire un seul pas. Une sueur

froide perla à son front, ses oreilles tintèrent. Il lui sembla que

l'image décharnée de la mort se dressait devant lui. Il était encore

immobile, sans force pour avancer ou pour reculer, fasciné par le coup

d'oeil railleur du médecin russe, lorsque la main de Patrizzi se posa

sur son épaule. Jacques, avec effort, se tourna, et, l'air hagard,

écouta le prince qui lui parlait. Il entendait à peine ses paroles;

cependant la pensée qu'on l'observait et qu'il devait avoir une attitude

inexplicable lui rendit un peu d'énergie, il passa la main sur son front

et put dire à Patrizzi:

--Est-ce qu'il y a longtemps que vous êtes là?

--Un quart d'heure à peu près. Nous sommes entrés, Davidoff et moi, au

moment où votre banque était le plus vigoureusement attaquée... Vous

avez là, cher ami, quelques Anglais qui vous ont livré de rudes

assauts...

--Je ne suis pas très heureux, en ce moment, balbutia Jacques.

--C'est ce que ces messieurs disaient à l'instant. Mais, pardon, on

m'attend pour tailler. Je vais essayer de vous venger. Tenez, voici

Davidoff qui vient à vous.

Il prit place sur la haute chaise, mêla les cartes, fit couper et

commença la partie. Davidoff lentement s'était détaché du groupe, au

milieu duquel il se trouvait, et s'avançait vers Jacques. En marchant,

il l'examinait avec attention. Quand il fut tout près de lui, il lui

tendit la main, et, la prenant, plutôt comme un médecin que comme

un ami, il la tâta, pour en étudier la souplesse, la chaleur et la

nervosité, et la laissant aller avec un hochement de tête:

--Vous avez la fièvre, Jacques, la vie que vous menez est bien mauvaise

pour vous.

Les sages paroles, prononcées par le docteur, rompirent le charme que

subissait le jeune homme. Il ne vit plus, en Davidoff, le personnage

énigmatique, détenteur des secrets par lesquels la vie était revenue

dans son corps épuisé, mais un homme bienveillant, semblable à tous les

autres hommes. Il recouvra son assurance, et gaiement:

--Elle serait mauvaise pour tout le monde. Cependant, vous le voyez, je

n'en souffre pas trop. Mais il fait une violente chaleur ici. Allons

prendre l'air, voulez-vous?

Il mit son paletot et, appuyé sur le bras de Davidoff, il sortit sur

la terrasse. Il faisait un temps adorable. La nuit, très douce, était

rayonnante d'étoiles. Les flots mouraient, sans bruit, sur le sable de

la plage. Au nord, les feux du Havre luisaient dans l'obscurité. Un

calme profond régnait. Les deux hommes marchèrent, pendant quelques

instants, sans parler, repassant en eux-mêmes les événements auxquels

ils avaient été mêlés, et qui les liaient l'un à l'autre, d'une façon si

puissante. Ils avaient mille questions à se poser. Mais la crainte d'en

trop dire suspendait leur curiosité. Jacques le premier se décida à

interroger:

[Illustration]

--Vous êtes nouvellement arrivé à Trouville? demanda-t-il au docteur

avec une indifférence affectée.

--Le yacht du comte Woreseff, avec qui je suis, a fait son entrée,

aujourd'hui, à cinq heures. Nous avons dîné aux Roches-Noires, et comme

le patron était fatigué, il est resté à bord. Patrizzi et moi nous

sommes venus au casino, où je savais vous rencontrer...

--Ah! on vous avait dit?...

--Que vous êtes ici, depuis trois semaines, avec Clémence Villa, que

vous jouez beaucoup, mais avec une guigne féroce, et que vous vous

portez bien. Voilà ce qu'on m'a dit.

Jacques fronça le sourcil.

--On ne vous a pas trompé, dit-il froidement.

--Est-ce donc là l'usage que vous deviez faire de la santé retrouvée?

demanda, avec douceur, le médecin. Oh! je ne veux pas me poser en

moraliste ni en donneur de leçons!... Vous savez que j'ai de l'amitié

pour vous, c'est pourquoi je vous tiens ce langage. Clémence Villa!

Voilà auprès de quelle femme je vous retrouve! Et c'est pour elle que

vous jouez avec cette ardeur furieuse. Voyons, mon cher ami, êtes-vous

sûr d'être dans votre bon sens?...

--Je suis sûr d'être fou d'elle! dit Jacques d'une voix étouffée. Mais

je ne suis pas sûr qu'il dépende de moi qu'il en soit autrement!...

L'amour qu'elle m'a inspiré est si intimement lié à mon retour à la vie,

qu'il me semble qu'il en est le principe même. Et puis, si je ne me

plongeais pas dans cette passion, qui annihile ma pensée et absorbe tout

mon être, que deviendrais-je? J'ai peur de le savoir et je ne veux pas

le chercher.

Il fixa sur le docteur des yeux troublés:

--Il ne faut pas que je réfléchisse, voyez-vous, car j'arriverais

facilement à la conviction que mon existence est une monstruosité

périlleuse pour les autres et pour moi-même... Non! non! il ne faut

pas que je réfléchisse! Et l'existence que je mène, et que vous me

reprochez, est la seule qui me soit favorable.

--Mais vos forces n'y résisteront pas, dit Davidoff, et vous vous

tuerez.

Jacques eut un rire nerveux:

--Croyez-vous que cela soit possible? Est-ce que je dépends de moi? Ne

suis-je pas poussé par une sorte de fatalité?

--Prenez garde. Ce raisonnement, qui tient à écarter de vous la

responsabilité, est une trop facile excuse de bien des fautes, dit

sévèrement le docteur. Vous avez craint de mourir et vous vivez, voilà

un fait. Ne lui assignez pas de causes surnaturelles. Vous êtes guéri de

la maladie dont vous souffriez. Êtes-vous le premier? Je vous ai

soigné. Faites-moi honneur de votre guérison et n'ajoutez pas foi à des

fantaisies pythagoriciennes qui feraient rire un enfant!...

--En riiez-vous à Monte-Carlo, le soir où vous nous avez raconté vos

histoires?

--Eh! vous, ai-je dit que je croyais à ce que je vous ai raconté? Nos

amis, après un excellent repas, avaient mis le spiritisme sur le tapis,

et on parlait, un peu à tort et à travers, de la transmission des

âmes... J'ai fait ma partie dans le concert, mais si vous voulez

connaître mon opinion réelle: je suis matérialiste. Par conséquent, je

ne puis admettre qu'un corps soit vivifié par un élément dont je ne

reconnais pas l'existence...

--Comment donc ai-je été sauvé? dit Jacques d'une voix tremblante.

--Vous avez été sauvé parce que la caverne, que la phtisie avait ouverte

dans votre poumon, s'est trouvée heureusement cicatrisée, grâce au

traitement que vous suiviez, favorisé par l'influence salutaire du

climat... Que voyez-vous, là-dedans, de miraculeux? Tous les ans, des

phénomènes aussi satisfaisants se produisent, sans jeter, dans l'esprit

de ceux qui en bénéficient, un trouble mystérieux.

Ils s'étaient arrêtés au bord de la mer, dont la surface calme, éclairée

par la lune, brillait comme de l'argent. Jacques resta un moment

silencieux, puis brusquement, comme s'il se débarrassait d'un poids qui

l'étouffait:

--Et Pierre Laurier?

--Pierre Laurier n'avait plus sa raison, répondit Davidoff d'une voix

grave, et vous savez bien qui la lui avait fait perdre. Jacques, je

voudrais vous rendre à vous-même, vous montrer l'horreur de l'existence

que vous menez, vous révéler l'infamie de celle à qui vous sacrifiez

tout.

--Taisez-vous! cria Jacques avec violence. Je ne supporterai pas que,

devant moi, vous parliez d'elle ainsi.

--Le soir où Pierre Laurier a disparu, poursuivit le docteur russe, ce

n'était pas moi qui me répandais en outrages à l'adresse de Clémence.

C'était lui. Il la maudissait. Et cependant une force invincible le

conduisait chez elle, et cent fois déjà il avait proféré les mêmes

insultes, pour aboutir à la même lâcheté. Il le savait, il en grinçait

des dents et il demandait au ciel le courage d'étrangler ce monstre

et de se tuer après. Le monstre a vaincu, une fois de plus, celui qui

voulait le dompter, et maintenant c'est vous qui êtes sa proie, et ce

seront d'autres après vous, si ce n'est en même temps que vous!...

--Davidoff!

Le Russe saisit fortement le bras de Jacques:

--Auriez-vous des illusions sur la fidélité de la belle? Laurier n'en

avait pas, lui. Et il retournait tout de même à elle. Il l'aimait

plus passionnément que vous, car vous n'avez pas subi l'épreuve de la

trahison... Vous ne pouvez pas savoir jusqu'à quelle bassesse vous

entraînera Clémence... L'avez-vous surprise avec un autre amant? Pas

encore? Bien! Cela ne peut manquer d'arriver, et, après avoir rugi de

colère, menacé de tout massacrer, vous sangloterez comme un enfant aux

pieds de la criminelle, en demandant grâce pour votre plaisir! Oui,

vous le ferez! Tous ont joué cette abjecte comédie devant elle, tous la

joueront. C'est pour cela qu'elle méprise les hommes, les prend à sa

fantaisie, et les rejette quand ils ont cessé de lui plaire. Essayez de

l'attendrir, vous verrez avec quelle férocité froide elle se repaîtra

de vos lamentations, de vos prières. Elle vous rira au nez, elle vous

insultera, elle vous racontera ses nouvelles amours, en vous nommant

l'heureux maître de son coeur. Et vous voudrez mourir!... Allons,

Jacques, un instant de raison, une minute de clairvoyance. Ce que j'ai

dit à Pierre, dans cette nuit fatale, je vous le dis, à vous, au bord

des flots, comme nous étions, sous te ciel clair et étoilé, par une nuit

semblable... Il me répondit que tout était inutile, qu'il n'avait pas

la force de suivre mon conseil... Il m'a quitté et nous ne l'avons plus

revu... Lui, au moins, il était seul au monde. Vous, vous avez une mère,

une soeur. Pensez à elles. Voulez-vous qu'elles aient à vous pleurer?

--Elles me pleurent déjà, Davidoff, dit Jacques avec angoisse. Je leur

cause bien des tourments, bien des soucis, bien des inquiétudes. Les

pauvres innocentes, elles sont très malheureuses, et par ma faute. Oh!

je sais que je suis coupable, et d'autant plus qu'elles sont douces et

résignées. Vous n'avez pas revu ma soeur depuis votre départ. Vous serez

effrayé, en la retrouvant si faible et si triste. Les médecins ont tous

cherché la cause de son mal. Aucun ne l'a pénétrée. Mais ma mère et moi

nous la connaissons. Vous aussi vous avez dû la deviner... La blessure,

dont elle souffre et dont elle mourra, est au coeur. Elle aimait Pierre

Laurier et ne peut se consoler de sa perte. Elle me l'a avoué, là-bas,

avant de partir... Et moi, misérable, je n'ai accueilli son aveu

désespéré qu'avec un esprit méfiant, presque haineux. Il me semblait

qu'elle me reprochait la mort de celui qu'elle pleurait, et, irrité,

je me suis détourné de la pauvre enfant, au lieu de la consoler et de

pleurer avec elle. La vie de Laurier, je la sentais affluer en moi, il

me l'avait donnée, elle m'appartenait... J'étais encore si près des

angoisses de la maladie, de l'horreur de l'agonie, que j'aurais tué, je

crois, pour défendre cette existence prodigieusement recouvrée. Et je

me suis jeté comme un furieux, comme un insensé, dans le plaisir, pour

imposer silence à ma raison, pour forcer ma conscience à se taire. Mais

je suis un lâche, oui, un lâche! Et l'existence que je mène en est la

preuve!... Davidoff... que n'ai-je la puissance de rappeler Pierre à

la vie!... Ce serait le salut de la pauvre Juliette, et, qui sait?

peut-être le mien. Oui, en voyant Laurier vivant, je reprendrais

confiance en mes propres forces, et je cesserais de croire à ce secours

surnaturel, qui, quoi que vous en pensiez, m'a seul soutenu jusqu'ici.

J'aurais la preuve que je puis vivre, comme tous les autres. Ou bien,

la petite flamme s'éteindrait en moi, et alors ce serait le repos, le

calme, l'oubli... Oh! délicieux! Car, voyez-vous, je suis las, las...

bien las!...

Jacques poussa un soupir et laissa tomber sa tête sur sa poitrine. Un

frisson douloureux le secoua et son front fut baigné de sueur. Le Russe

l'observait avec une compatissante attention.

Il lui dit:

--Vous souffrez, Jacques, le vent de la mer fraîchit. Il ne faut pas

rester ici...

--Qu'importe! fit le jeune homme avec insouciance. Le froid ni le chaud

ne peuvent rien sur moi... J'éprouve un grand soulagement à vous avoir

dit tout ce que vous venez d'entendre. Je suis un pauvre être, et depuis

longtemps je subis des influences mauvaises, que je ne sais point

surmonter.

--Eh bien! si vous vous rendez compte de votre faute, n'y persistez

pas... Vous m'avez dit, tout à l'heure, que votre mère a du chagrin

et que votre soeur est malade... Partons ensemble, demain matin, pour

Paris. Allons les voir. Vous consolerez votre mère et je soignerai votre

soeur... Votre présence leur fera grand bien à l'une et à l'autre. Je ne

parle même pas du bien que vous en ressentirez vous-même. Après votre

mouvement de franchise, un acte de résolution! Êtes-vous un homme et

voulez-vous vous conduire en homme?

Jacques parut embarrassé par la netteté de cette proposition, son visage

se crispa. Déjà il était agité à la pensée de s'éloigner de Clémence,

inquiet de ce qu'elle ferait pendant son absence. Il balbutia:

--Est-ce donc nécessaire que nous partions demain? Ne pouvons-nous

remettre ce voyage à quelques jours? J'aurais le temps de m'y préparer.

--Non! dit rudement Davidoff; si vous retardez, vous ne partirez pas.

Demain, ou je ne vous reparle de ma vie, et je ne vous connais plus.

Comme le jeune homme hésitait:

--Qu'est-ce qui vous arrête? Êtes-vous libre? Ou bien avez-vous besoin

de demander la permission de vous éloigner? En étes-vous là? Ce serait

pis que je ne supposais...

--Vous vous trompez! s'écria Jacques, en voyant que le Russe soupçonnait

Clémence, et je vous en fournirai la preuve. A demain donc.

--Sans faute, sans remise, sous aucun prétexte?...

--Comptez sur moi...

--A la bonne heure!... Eh bien! rentrons nous coucher pour être dispos

demain.

Ils traversèrent le casino et sortirent. Devant la grille, un fiacre

attendait. Ils réveillèrent le cocher, profondément assoupi sur son

siège, et montèrent après que Jacques eut ordonné d'arrêter à l'entrée

du port. Dans la petite ville endormie, ils roulèrent lentement. Ils

ne parlaient plus, réfléchissant aux engagements qu'ils venaient de

prendre. La voiture, en devenant immobile, les tira de leur méditation.

Ils étaient sur le quai, devant le bassin. A cent mètres de là, relié

par une passerelle à la terre, le beau yacht blanc était à l'ancre. Le

docteur descendit et, serrant une dernière fois la main de Jacques,

comme pour lui donner une provision d'énergie:

--Allons! bonne nuit. Je viendrai vous chercher... c'est mon chemin...

--Non! non! Épargnez-vous cette peine, dit vivement Jacques, nous nous

retrouverons à la gare.

--Soit. Alors une heure avant le départ du train. Nous déjeunerons

ensemble au buffet.

Ils se séparèrent. Le fiacre s'éloigna dans la direction de Deauville,

et le docteur, franchissant l'étroit passage, sauta sur le pont du

navire. Vers neuf heures, Davidoff fut réveillé par une main qui se

posait sur son épaule. Il ouvrit les yeux: le comte Woreseff était

devant lui. Par le hublot de la cabine, le ciel bleu apparaissait et les

rayons du soleil, que reflétait l'eau mouvante, jouaient capricieusement

sur les cloisons d'érable.

--Vous dormez bien, ce matin, mon cher, dit le grand seigneur russe en

souriant, c'est la seconde fois que j'entre chez vous, sans que vous

vous décidiez à bouger.

--Qu'y a-t-il? mon cher comte. Quelqu'un est-il malade à bord?

--Heureusement non, J'ai tout simplement voulu savoir quels étaient

vos projets pour aujourd'hui, avant de donner les ordres... J'ai envie

d'aller à Cherbourg... Cela vous plait-il?

--Excusez-moi, cher comte, dit le docteur, mais j'ai le dessein de

partir et de passer quelques jours à Paris, si vous n'y voyez pas

d'inconvénient.

--Vous êtes libre... Mais jugez comme j'ai bien fait de vous consulter,

dit Woreseff gaiement; qu'auriez-vous dit si vous vous étiez réveillé en

mer?

[Illustration]

--Vous ne pouvez vous douter des conséquences que cette fugue aurait

entraînées.

--Eh bien, levez-vous... Quand vous serez à terre, je sortirai du port

et, à votre retour, vous me retrouverez dans le bassin, à cette même

place... Mais qu'est-ce qui vous attire à Paris, où il doit faire si

chaud, quand, ici, il fait si bon?

--Une histoire d'amour, répondit sérieusement le docteur. Un pauvre

garçon que je vais essayer de séparer d'une coquine, qui...

--Dites: d'une femme, interrompit froidement Woreseff. Ce sera plus

court et tout aussi vrai. Mon cher, croyez-en un homme qui a été

affreusement et injustement malheureux, il n'y a qu'un système possible

avec les femmes. C'est celui qu'ont adopté les Orientaux: l'esclavage

pur et simple. Dites cela à votre ami de ma part.

--Le lui dire, ce n'est rien... Mais le lui faire croire!... Il en est

bien arrivé à votre système de l'esclavage... Seulement, c'est lui qui

est l'esclave!

--Pauvre diable! Alors, bonne chance, Davidoff.

Le comte alluma une cigarette, serra la main de son ami et sortit. Une

heure plus tard le yacht crachait la vapeur par ses cheminées, et,

lentement, se dirigeait vers la haute mer.

Le docteur, en descendant de voiture à la gare, la trouva vide de

voyageurs. Il entra dans la salle d'attente: personne; au buffet, la

dame de comptoir bâillait en lisant les journaux de la veille; un commis

voyageur, sa caisse d'échantillons posée par terre à côté de lui,

prenait un apéritif. Davidoff sortit dans la cour, et se promena

lentement au soleil, en regardant s'il voyait venir Jacques. Au bout

d'une vingtaine de minutes l'impatience le gagna, et, par la rue qui

menait à la maison de Clémence, il s'achemina vers Deauville. En

marchant, il pensait:

--Qu'est-ce que cela veut dire? Comment se fait-il qu'il soit en retard?

A-t-il renoncé à m'accompagner? Quelle idée nouvelle s'est imposée à

lui? Il était cependant sincère, hier soir. Mais il a revu cette damnée

créature, et toutes ses bonnes résolutions se sont évanouies. Qui sait?

Peut-être a-t-il raconté notre entretien, en se faisant un titre de sa

trahison. Dans l'état d'affolement où il est, tout devient possible.

Le docteur, tout en monologuant, était arrivé devant la porte de la

maison. Il leva les yeux vers les fenêtres. Elles étaient grandes

ouvertes. Dans la cour, un palefrenier lavait une victoria, faisant

tourner rapidement les roues, dont les rais mouillés étincelaient au

soleil.

--Il faut pourtant savoir à quoi s'en tenir, murmura Davidoff.

Et, délibérément, il monta les marches qui conduisaient à une terrasse,

et pénétra dans le vestibule.

Un domestique vint à sa rencontre.

--M. Jacques de Vignes? demanda le docteur.

--M. de Vignes est absent.

--Va-t-il rentrer?

--Je l'ignore.

--Mme Villa est-elle ici?

--Madame est dans la serre.

--Remettez-lui ma carte, et demandez-lui si elle veut me recevoir.

Le domestique s'éloigna. Le docteur fit quelques pas dans le vestibule,

regardant distraitement le mobilier de chêne sculpté, les jardinières

pleines de fleurs, les plats de faïence accrochés à la muraille, et le

vaste pot de porcelaine de Chine, dans lequel étaient serrées, comme

dans un fourreau, les ombrelles multicolores et les cannes de bois

variés. Il se disait: Il me fuit, c'est clair... Mais Clémence me

donnera peut-être une indication utile... Je vais affronter la bête

féroce dans son antre... Bah! elle ne me fait pas peur... Elle ne dévore

que ceux qui s'y prêtent.

[Illustration]

Une portière se souleva, et le domestique reparut:

--Si monsieur veut me suivre...

Ils traversèrent un salon, un boudoir, et arrivés devant une porte

vitrée, à travers laquelle les verdures apparaissaient, le valet se

rangea pour laisser passer Davidoff. Par un petit sentier bordé de

lycopodes, serpentant entre les palmiers, les daturas et les gommiers,

Clémence, vêtue d'une robe de foulard rose, serrée à la taille par une

ceinture de vieil argent ciselé, ornée de grenats cabochons, s'avançait

souriante, un petit arrosoir à la main.

--Bonjour, docteur, quelle heureuse fortune vous amène? dit-elle.

D'un geste gracieux elle montra sa main noircie par un peu de terre de

bruyère, et gaiement:

--Moi, je suis le médecin des fleurs. J'étais en train de donner une

consultation à ces plantes...

--Elles vont bien?

--Pas mal, merci!

Elle montra son arrosoir:

--Je leur ai fait prendre un peu de tisane... Mais qu'est-ce qui me vaut

le plaisir de votre visite?...

--Ne puis-je être venu simplement pour vous voir?

Elle le regarda froidement:

--Bien gentil! Très touchée de la politesse!... Mais je vous connais...

Vous n'êtes pas un homme à femmes, vous. Alors, si vous vous présentez

ici, c'est que vous avez pour cela une raison sérieuse.

--Eh bien! j'ai une raison, en effet... J'avais rendez-vous avec

Jacques, ce matin. Il m'a manqué de parole, et j'ai craint qu'il ne fût

malade.

--Ah! fit Clémence d'un air songeur.

Elle marcha vers un petit rond-point, où étaient rangées une table de

fer et des chaises, et s'asseyant:

--Malade! Oui certes, il l'est.

Elle leva les yeux avec gravité et, touchant son joli front du doigt:

--Malade de là, surtout!

Comme Davidoff se taisait, curieux d'apprendre les secrets de cette

liaison, qu'il jugeait si périlleuse pour son ami, elle poursuivit:

[Illustration]

--Il m'a fait, ce matin, une scène affreuse, à propos de rien. Un

bout de lettre sans importance, qu'il avait dérobé sur la table de ma

chambre, et dont il s'est inquiété, le benêt... Comme si je n'étais pas

assez adroite pour lui cacher ce qu'il ne doit pas savoir. Mais il était

dans une veine de jalousie. Il a crié, menacé, pleuré. Oui, pleuré. Que

c'est bête! Un homme qui pleure ne m'attendrit pas du tout. Je le trouve

ridicule!

--Vous ne l'aimez donc plus?

--Mais si. Ah! bien certainement je ne l'aime plus comme il y a six

mois!... Ces passions-là, c'est charmant; mais il ne faut pas que ça

dure, parce que ça serait la ruine. Je suis sérieuse, moi, je sais très

bien compter. C'est Nuño qui m'a appris l'arithmétique... Et il m'en a

donné pour son argent! Or, j'ai besoin de quinze mille francs par mois,

pour faire rouler ma voiture. Si je m'en tenais, avec le plus joli

garçon du monde, à l'amour pur, je serais obligée de vendre mes rentes,

et on me mépriserait dans ma vieillesse. Pas de ça, mon bel ami!

--Oh! je sais que vous êtes une femme pratique...

--Vous croyez me lancer une épigramme, je l'accepte comme un

compliment... Oui, je suis une femme pratique, et je m'en vante! Jacques

se conduit très bien avec moi. Il fait les choses fort honorablement.

Mais il joue et, depuis quelque temps, il perd. Son caractère s'aigrit,

il se tourmente et me tourmente... Pourquoi? je vous le demande!... Si

j'avais assez de lui, je le mettrais, sans façon, à la porte... S'il a

assez de moi, qu'il s'en aille... Mais alors quittons-nous proprement,

et sans histoires!...

--Faudra-t-il le lui dire?

--Si vous voulez.

--Mais où le verrai-je?

--Ici.

--Il n'est donc pas sorti, comme on avait la consigne de me le dire?...

--Pas sorti du tout. Allez, et faites-lui de la morale.

--Je viens pour ça.

--Alors vous êtes doublement le bienvenu. Voulez-vous que je vous

conduise chez lui?

--Vous serez très aimable.

Elle se mit à rire, et se levant:

--Il n'y en a pas une, pour être aimable, comme moi!

--C'est ce qu'on m'a dit.

--«On» est un indiscret!

--Pourquoi, ma chère? Voilà comme s'établissent les bonnes réputations.

Ils traversèrent le salon:

--Vous êtes sur le bateau de Woreseff?

--Oui.

--Est-ce qu'il donne toujours dans les sultanes, le cher comte?

--Toujours.

--Voilà un gaillard qui entend la vie! Sa femme ne saura jamais le

service qu'elle lui a rendu en le faisant...

--Parfaitement!

Ils avaient gagné le premier étage. Elle s'arrêta sur le palier et,

montrant une porte:

--Voici l'appartement de Jacques.

La jeune femme, debout dans sa robe rosé, le teint clair, les yeux

brillants, éclairée par le plein jour d'une croisée donnant sur la mer,

était si belle, que Davidoff s'arrêta un instant à la regarder. Il

comprit l'irrésistible séduction qui émanait de cette troublante et

féline créature. Il devina le plaisir que trouvaient les hommes à se

laisser déchirer par ces griffes polies, délicates et tranchantes, à

se faire mordre par ces dents blanches, fines et féroces. En elle, il

reconnut le sphinx éternel, qui dévore les audacieux avides de connaître

le mot de l'énigme. Son regard exprima si clairement sa pensée, que

Clémence répondit, avec un sourire:

--Que voulez-vous? Il faut bien se défendre!

Et, légère, elle redescendit l'escalier. Davidoff frappa à la porte, une

voix répondit: «Entrez.» Il tourna le bouton et, auprès de la fenêtre

ouverte, étendu au fond d'un large fauteuil, il vit Jacques les yeux

creux, et les lèvres blêmes. En reconnaissant le docteur, le jeune homme

devint un peu plus pâle, un nuage passa sur son front. Il se leva, et,

allant à lui, lentement, il lui tendit la main:

--Vous m'en voulez? dit-il.

--Un peu.

--Seulement un peu? Je ne mérite pas tant d'indulgence. Je vous avais

dit, cette nuit, que je suis un lâche. Eh bien! vous en avez eu

promptement la preuve.

Il parlait, les dents serrées, avec une amère crispation du visage.

Il fit pitié à Davidoff, qui s'assit auprès de lui, et très

affectueusement:

--Que s'est-il donc passé, depuis que nous nous sommes séparés, qui vous

ait empêché de remplir votre engagement? Il devait pourtant vous être

doux de le tenir.

--Rien peut-il être doux pour moi? répondit Jacques à voix basse. Tout

ce que je fais est odieux et misérable. Un mauvais génie s'est emparé de

moi et me souffle les pires résolutions.

--Résistez-lui. Écoutez-moi. Vous avez subi, il y a quelques heures, mon

influence. Subissez-la de nouveau. Prenez un chapeau, un pardessus, et

suivez-moi... Nous avons le temps de partir.

Jacques eut un geste de menace:

--Non, je ne veux pas m'éloigner d'ici...

--Ce que Clémence m'a dit est donc vrai?

--Ah! ah! vous l'avez vue? Et, elle s'est plainte de moi, n'est-ce pas?

La misérable! C'est elle qui est cause de tout. Oui, elle me perd, elle

me tue; ce que je souffre par elle, il est impossible de le concevoir...

Je ne sais pas quelle folie elle m'a jetée dans le cerveau.

Comprenez-vous que je sois jaloux d'elle?... Oui, jaloux, jusqu'à la

fureur, d'une fille que tout le monde a eue ou aura! A quel état moral

suis-je arrivé! Ce matin nous avons échangé des paroles affreuses...

Elle m'a, dans le langage des halles, mis à la porte; vous entendez, mis

à la porte comme un laquais!... Et je suis resté, et je reste! Pourquoi?

Parce que je ne puis me passer de cette infâme créature, que je voudrais

battre et caresser à la fois. Fille abjecte et adorable, que je maudis

de loin, à travers deux étages, et que je prierais, à genoux, si elle

était là et si elle l'exigeait!

--Essayez de vous éloigner d'elle, pendant deux jours!...

--Non! non! C'est impossible! Je trouverais, en revenant, la place

prise. Vous ne savez pas combien elle est entourée, sollicitée,

tentée... Oh! elle me trompe!... J'en ai eu encore la preuve ce matin.

C'est ce qui a excité ma colère... Mais elle est à moi tout de même...

C'est moi qui l'ai le plus!... Je la vois, du matin au soir... Quel

vide, dans mon existence, si elle disparaissait!... Non! j'ai tout

sacrifié à cette femme. J'ai tout subordonné à elle... Il faut que je la

garde... Ou alors c'est la fin...

Il cacha son visage entre ses mains, et resta quelques secondes

silencieux, puis, avec un accent désespéré:

--Lorsque je serai à bout de ressources, elle me contraindra à partir.

Je ne l'ignore pas. Elle ne fait pas crédit. J'ai été obligé de prendre

des arrangements, avec mon notaire, et je vais continuer à jouer pour

soutenir mon train... Oh! je n'irai pas loin, car la chance n'est

pas pour moi.... Mais je m'entête et je persiste, quoique je sache

parfaitement quelle sera la conclusion inévitable de tout ceci. Vous

voyez qu'il n'est pas aisé de me faire de la morale, car je prends les

devants et me blâme moi-même.... Abandonnez-moi, mon ami. Je ne vaux pas

la peine que vous prendriez pour essayer de me sauver.

[Illustration]

Davidoff l'avait écouté, le coeur serré, étudiant, avec une curiosité

apitoyée, cette sombre folie. Il la connaissait cette passion qui avait

conduit tant d'hommes à l'hébétement et au suicide. Il la savait faite

de l'enivrement des sens, de l'exaspération de la vanité, et aussi d'une

espèce de mystérieuse terreur, qui s'emparait de ces viveurs, habitués

au tumulte de leur existence enfiévrée, à la pensée de vivre désormais

dans l'isolement et le silence. Après cette fête sans trêve, se

retrouver seul, en face de soi. Autant l'ensevelissement à la Trappe, au

sortir d'un bal. Il fallait une âme forte, un cerveau bien trempé pour

supporter ce formidable changement.

Il dit à Jacques:

--Venez avec moi, je vous donne ma parole que je ne vous quitterai pas

que vous ne soyez guéri physiquement et moralement.

Celui-ci éclata d'un rire nerveux, strident, pénible:

--Non! non! abandonnez-moi!... Je ne veux pas être défendu!... Je suis

condamné, rien ne prévaudra contre l'arrêt du sort.... Je n'ai vécu que

pour le malheur.... Je suis voué à toutes ces tortures....

Il baissa la voix, comme effrayé:

--Vous savez bien que ce n'est pas moi qui agis, qui parle, qui

souffre et qui pleure.... Un autre est en moi, qui me conduit à la

catastrophe.... Je voudrais m'arrêter que je ne le pourrais pas....

Oh! je la sens bien s'agiter, furieuse, l'âme implacable.... Elle est

jalouse! Elle se venge de moi-même, sur moi-même!.... Tant qu'elle

animera mon corps, je souffrirai.... Le jour où j'en serai délivré....

A ces mots, Davidoff fit un geste violent, ses sourcils se froncèrent

et il fut sur le point de crier à Jacques: Vous êtes fou! Laurier a

disparu, mais Laurier est vivant!... Je me suis prêté à votre fantaisie,

parce que j'ai eu la conviction que la confiance seule vous rendrait

la force de vivre.... Mais, puisque vous êtes arrivé à un tel état

d'hallucination que ce qui faisait votre salut cause aujourd'hui votre

perte, je dois vous déclarer la vérité.... Une pensée l'arrêta: Il ne me

croira pas! Il faut que je lui montre son ami guéri de son mal moral,

pour lui prouver qu'il peut guérir lui-même!

Il se tourna vers le jeune homme, et très doucement:

--Puisque vous ne voulez pas m'accompagner à Paris, j'irai donc seul. Je

verrai votre mère et votre soeur.

Une ombre passa sur le front de Jacques et ses yeux brillèrent, comme

trempés par une larme:

--Merci, dit-il d'une voix étouffée. Tâchez qu'elles me pardonnent la

peine que je leur fais.... Elles sont si bonnes et si tendres....

Il se leva et, avec une horrible palpitation de tout son être:

--Oh! je suis un misérable! Et mieux vaudrait pour moi être mort!

Du jardin, par la fenêtre ouverte, à ce moment, une voix claire monta:

--Jacques?...

Il s'avança avec précipitation. Clémence, maintenant dans le parterre,

cueillait des roses. Elle le vit et gaiement:

--Eh bien! Est-ce fini cette bouderie? Il fait un temps délicieux,

descends et nous irons déjeuner à Villers.

Jacques revint à Davidoff et, tout agité:

--Elle m'appelle, vous voyez, elle m'attend.... Elle n'est point si

mauvaise que je le disais.... Elle a des instants terribles.... Mais au

fond elle m'aime. Venez, mon ami.

Il l'entraînait vers l'escalier. Ils arrivèrent devant le vestibule. Là

Jacques serra les mains du docteur, avec force, et, comme pressé d'être

seul avec Clémence, il dit:

--Adieu! Pardonnez-moi encore.... Rassurez ma mère... et guérissez ma

soeur.... Oh! elle avant tout.... Pauvre petite!... Adieu!

Et, rapide, il s'élança vers le jardin où son impitoyable tyran

l'attendait. Davidoff, dans la rue, s'éloigna à grands pas. Par une

échappée sur la mer, il aperçut le yacht blanc qui, couronné de son

panache de noire fumée, gagnait le large. Il se dit:

[Illustration]

--Je suis libre, profitons-en.

Il se dirigea vers le bureau du télégraphe, prit une feuille de papier

et, debout devant le guichet, il écrivit:

«Pierre Laurier, aux soins de M. le curé de Torrevecchio (Corsa).

«Revenez à Paris, sans perdre un instant. Votre présence est nécessaire.

En descendant du chemin de fer, ne voyez personne et rejoignez-moi au

Grand-Hôtel.

«Davidoff.»

Il remit son télégramme à l'employé, paya, et sortit en murmurant:

--Si je ne réussis pas à sauver le frère, au moins je vais essayer de

sauver la soeur!

Et il partit pour Paris.

L'Ame de Pierre · 第 6 / 9 题