Au bord de la mer, sur la délicieuse route qui conduit de Monaco à Nice,
un peu plus loin que Eze, avant d'arriver à Villefranche, dans une
petite baie formée par une brusque coupure de la falaise, s'élève une
villa rose et blanche, qui baigne dans l'eau azurée sa terrasse fleurie
d'orangers et de mimosas. Des sapins au tronc rouge, aux larges ramures,
des genévriers d'un bleu sombre, de noirs thuyas, croissent sur la
pente, entre les quartiers de rochers, au milieu des bruyères, encadrant
d'un bois sauvage ce vallon tranquille, isolé et silencieux. Un petit
port, garanti naturellement par une jetée de récifs, sur lesquels le
flot se brise avec des tourbillons d'écume, contient deux barques de
promenade, immobiles dans les eaux calmes et transparentes, auxquelles
les herbes du fond donnent, par place, une couleur d'un vert d'émeraude.
La terre rouge absorbe le soleil et chauffe l'atmosphère de ce coin
abrité, où règne, tout le jour, une température de serre. Le soir, l'air
y est vif et chargé des senteurs exquises exhalées par les arbres
aux feuillages impérissables, par les plantes aux fleurs sans cesse
renaissantes. De petits bateaux de pêche, venant de Beaulieu et allant à
Monaco, croisent lentement au large et animent l'horizon de leur marche
paresseuse. Le chemin de fer, qui passe à mi-côte derrière la villa,
trouble seul de ses roulements le silence riant de ce paisible lieu.
C'est là que, depuis deux mois, Mme de Vignes est venue se fixer avec
son fils et sa fille, loin des agitations du monde parisien, dans le
doux et salubre repos de ce pays enchanté.
[Illustration]
Restée veuve à trente ans, après une existence remplie d'orages par un
mari viveur, Mme de Vignes s'était consacrée avec une haute raison et
une profonde tendresse à l'éducation de ses enfants. Jacques, grand et
beau garçon blond, esprit passionné, caractère ardent, en dépit des
prudents conseils quotidiennement reçus, avait promptement prouvé qu'il
tenait de son père. Sa soeur Juliette, plus jeune de quatre ans, avait,
par un contraste heureux, pris à sa mère toute sa grave sagesse. De
sorte que si l'un pouvait préparer à la veuve de sérieux soucis, l'autre
paraissait destinée à l'en consoler. Entre ces deux natures si diverses,
Mme de Vignes, jusqu'à quarante ans, vécut dans une relative quiétude.
Jacques, très intelligent et assez laborieux, avait terminé brillamment
ses études. Sa santé, délicate pendant son enfance, s'était consolidée,
et, lorsqu'il avait atteint sa majorité, c'était, avec sa haute taille,
ses longues moustaches pâles et ses yeux bleus, un des plus séduisants
jeunes hommes qu'on pût voir. Il n'avait pas tardé à en abuser.
Mis en possession de la fortune de son père, il s'était émancipé et,
installé dans une élégante garçonnière, avait commencé à mener la vie
joyeuse. Il revenait cependant, de temps en temps demander à dîner à sa
mère. Souvent il était accompagné d'un de ses compagnons d'enfance, le
peintre Pierre Laurier. Ces soirs-là, c'était fête au logis, et Juliette
prodiguait ses plus tendres attentions à son frère, ses plus doux
sourires à l'ami, qu'à tort ou à raison elle s'imaginait avoir une
influence sur ces retours de l'enfant prodigue. La soirée s'écoulait
joyeuse, grâce à l'originale tournure d'esprit du peintre. Et pendant
ces heures trop rapidement écoulées, la petite fille, car Mlle de Vignes
n'avait alors que quatorze ans, restait comme en extase devant les deux
jeunes gens.
Pierre Laurier, avec sa figure intelligente et mobile, ses yeux
perçants, sa bouche sarcastique et son front tourmenté, l'avait
longtemps effrayée. Mais elle avait acquis la conviction que
la bizarrerie de son humeur n'était que la conséquence de ses
préoccupations artistiques, et que son accent railleur lui servait à
masquer la confiante bonté de son coeur. Au milieu de ses fantaisistes
discours, elle démêlait fort bien l'amour de son art, qui le tenait
invinciblement, et, dans ses sorties fougueuses, elle voyait percer la
passion du vrai et du beau. Elle avait, avec une pénétration singulière,
deviné que le peintre faisait tous ses efforts pour modérer Jacques dans
sa vie dissipée, et que l'influence qu'il exerçait ne pouvait être que
favorable. Elle l'en avait aimé davantage. Du reste, il était fraternel
avec cette enfant, adoucissant, pour elle, l'âpreté de son scepticisme
et se refaisant innocent et joueur pour se mettre à sa portée.
En cela, il manquait de clairvoyance, car Juliette, avec une précoce
raison, était parfaitement en état de le comprendre. Mais Pierre
s'obstinait à ne voir en elle qu'une gamine, et c'était toujours avec
étonnement qu'il l'entendait, quand elle se laissait entraîner à parler,
en quelques phrases timides, formuler des jugements d'une surprenante
justesse. Il ne lui en attribuait pas l'honneur, il se disait: Cette
petite est étonnante, elle retient ce qu'elle entend dire et le place
avec à-propos. Dans toute femme il y a du singe pour imiter, et du
perroquet pour répéter!
Cependant, si Juliette avait, en matière d'art, de précieuses facultés
d'assimilation, elle était bien personnelle dans la tendre effusion des
remerciements qu'elle adressait à Laurier, pour la protection dont
il couvrait son frère. Là, elle n'imitait pas, elle ne répétait pas.
C'était le coeur même de l'enfant qui parlait, et le peintre, si absorbé
qu'il fût par des préoccupations auxquelles Mlle de Vignes était
singulièrement étrangère, n'avait pu ne pas être frappé par cette
émotion et cette reconnaissance.
Un tout petit incident, dont lui seul saisit la véritable signification,
venait pourtant de se produire, et lui avait ouvert complètement les
yeux. A cette enfant, qu'il connaissait depuis qu'elle était au monde,
il avait l'habitude, à la Sainte-Juliette, d'apporter un cadeau de
fête. Tant qu'elle avait été petite fille, c'étaient des poupées
extraordinairement habillées de robes magnifiques, faites au goût du
peintre et taillées d'après ses indications, comme si elles devaient
poser pour un de ses tableaux. Chaque fois qu'il arrivait, pour le dîner
de famille, portant dans ses bras sa poupée annuelle, c'étaient des
exclamations de surprise et des cris de joie. Laurier prenait l'enfant
par les épaules, lui appliquait, sur chaque joue, un baiser sonore, et
lui disait de sa voix mordante:
--Elle est belle, celle-là, hein?... C'est une Vénitienne... Époque du
Titien!...
Puis, il se mettait à causer avec Mme de Vignes et Jacques, sans plus
s'occuper de la petite fille, restée en extase devant la patricienne
d'émail, vêtue de soie et d'or. Cependant, quand Juliette eut quatorze
ans, il pensa que les joujoux commençaient à être hors de saison, et il
se mit en quête d'un cadeau sérieux. Il jeta son dévolu sur une petite
boîte à ouvrage du XVIIIe siècle, garnie de charmants ustensiles en
vermeil, d'un dessin exquis, et, suivant son habitude, il arriva à
l'heure du dîner. Ce soir-là, Jacques seul se trouvait au salon. Les
deux amis se serrèrent la main, et Laurier ayant demandé où était
Juliette:
--Ma mère l'habille, répondit Jacques. C'est une importante affaire: sa
première robe longue!... On a voulu nous en faire les honneurs. Aussi,
tu penses, quel souci! Il a fallu que la coiffure fut également
changée... Nous ne pouvions plus, avec notre costume nouveau, porter les
cheveux épars sur le dos... Le chignon s'imposait!
Il riait encore que la porte s'ouvrit et qu'au lieu de l'enfant à
laquelle le regard de Laurier était habitué, une jeune fille, un peu
timide, un peu gauche, toute changée, mais cependant charmante, entra
dans le salon. Elle ne courut pas vers le peintre, comme à l'ordinaire,
avec une garçonnière curiosité. Elle lui tendit gentiment la main, et
s'arrêta, interdite, comme gênée devant les deux jeunes gens. Pierre,
souriant, la regardait. Il dit:
--Vous êtes très à votre avantage ainsi, Juliette... S'il m'était permis
de risquer une légère critique, je désapprouverais les petites boucles
sur le front... Vous avez une jolie coupe de visage et les cheveux bien
plantés... Relevez-les donc franchement... C'est plus jeune, et je suis
sûr que cela vous ira très bien!
Puis, tirant de sa poche le cadeau préparé:
--Vous voyez! C'est un objet utile! Moi aussi, je vous traite en grande
personne, aujourd'hui.
--Oh! que c'est joli! s'écria l'enfant, les yeux brillants de joie.
Regarde donc, Jacques!
--C'est un objet d'art, ma fille... Ce peintre a fait des folies! Si tu
l'embrassais, au moins?
C'était l'habitude. Il y avait des années que, ce jour-là, Pierre
embrassait Juliette, et pourtant ils restèrent un instant, troublés, en
face l'un de l'autre. Était-ce la robe longue et la nouvelle coiffure
qui leur causait, à tous deux, cet embarras, ou bien l'évocation
inattendue de la jeune fille, soudainement éclose en cette enfant, comme
un bouton de rose qui s'ouvre au premier soleil, mais le peintre ne
trouva pas le mouvement spontané qui, fraternellement, autrefois le
poussait vers Juliette.
Il fallut que Jacques, les regardant un peu étonné, s'écriât:
--Eh bien! qu'est-ce qui vous prend? Est-ce que vous ne vous connaissez
plus?
Alors Mlle de Vignes fit un pas, Pierre en fit deux, et ils se
trouvèrent dans les bras l'un de l'autre. Le jeune homme pencha son
visage vers celui de sa petite amie. Elle se leva un peu sur la pointe
des pieds, et, avec une émotion singulière, Laurier la sentit qui
tremblait, pâlissante, sous son baiser. Toute la soirée, il resta
inquiet, parlant peu, comme obsédé par une secrète préoccupation.
Dès lors, dans ses rapports avec Juliette, il se montra plus circonspect
et surveilla beaucoup ses paroles. En même temps, il observa celle que,
la semaine précédente, il traitait encore comme une bambine. Et il put
constater qu'une rapide transformation s'accomplissait en elle. Sa
taille s'était fondue en une flexible rondeur, son teint s'était embelli
d'un éclat velouté. Sa démarche, perdant les vivacités du premier âge,
devenait plus contenue et plus élégante. La chrysalide indifférente
s'était ouverte, et un brillant papillon s'en était envolé, qui attirait
l'attention, invinciblement. A la faveur de cette métamorphose, il se
produisit, dans l'esprit de Pierre, une agitation contre laquelle il eut
de la peine à réagir.
Il rêva tout autre chose que ce qu'il avait souhaité jusqu'alors.
Les triomphes artistiques, l'existence libre faite pour les assurer,
l'excitation de la pensée par la variété des sensations, tout ce qui
constituait le programme de sa vie passée, fut jugé par lui absurde
et méprisable. Il pensa que le calme du foyer, la paix du coeur, la
régularité des jours bien employés, devaient préparer aussi sûrement les
belles oeuvres et qu'il y avait plus de chances d'inspiration dans la
régularité du travail que dans le dérèglement des efforts. Le mariage
lui apparut, comme une source nouvelle, où il pourrait se retremper. Il
médita de se ranger, de donner des gages de sagesse, et se laissa aller
à regarder Mlle de Vignes avec une tendresse qui n'avait plus aucun
rapport avec la camaraderie des anciens jours.
Nul ne s'en aperçut qu'elle. Ni sa mère, trop soucieuse des désordres
dans lesquels vivait Jacques, ni Jacques trop occupé de ses plaisirs,
ne soupçonnèrent un seul instant ce qui se passait dans l'esprit du
peintre. Juliette étonnée d'abord, en présence de cette modification
rapide des sentiments de son ami, heureuse ensuite de se croire aimée de
celui qu'elle regardait comme un homme supérieur, eut bientôt à subir
l'amertume d'une désillusion. La flamme, qui s'était allumée, et qui
paraissait devoir brûler si violente, s'éteignit tout d'un coup. Pierre,
qui était fort assidu chez Mme de Vignes, n'y vint plus que, comme
autrefois, d'une manière intermittente. Et toutes les belles espérances,
secrètement caressées par la jeune fille, s'envolèrent, rêves d'un jour.
Elle ne se résigna pas cependant si facilement, et entreprit de savoir
ce qui empêchait le peintre de reparaître. Un soir que Jacques était
venu seul passer quelques instants auprès de sa mère, Juliette se
hasarda à s'étonner qu'on ne vît plus Pierre Laurier.
--Est-ce qu'il n'est pas à Paris? demanda-t-elle.
--Si, répondit Jacques, mais il ne quitte presque point son atelier. Il
est dans une fièvre de travail.
La jeune fille respira. Le travail était une concurrence qu'elle ne
craignait pas. Elle continua:
--Et que fait-il?
--Un portrait.
A ces mots, négligemment dits par son frère, Juliette tressaillit. Il
lui sembla y discerner une vibration menaçante. Ce portrait ne pouvait
pas être un portrait ordinaire. Et cette oeuvre, à laquelle Pierre
s'était voué ainsi avec passion, devait avoir une influence sur leur
destinée à tous. Elle vit tout obscur autour d'elle, comme si le soleil
s'était caché. Et des pressentiments douloureux lui serrèrent le cour.
Elle reprit:
--Et ce portrait est celui de quelqu'un de connu?
--Oh! de très connu!
--Qui est-ce donc?
--Une femme de théâtre.
--Qui se nomme?
Jacques se mit à rire, et, regardant sa soeur avec surprise:
--Mais tu es vraiment bien curieuse ce soir. Je te demande un peu ce
que cela peut te faire de savoir que l'original du portrait de Pierre
s'appelle Mlle Chose ou Mlle Machin?
--Cela m'intéresse.
--Eh bien! la dame du portrait est Mlle Clémence Villa. Elle est petite,
brune, a des yeux noirs, de très belles dents, une exécrable réputation,
et fort peu de talent. Malgré cela, ou à cause de cela, elle a beaucoup
de succès. Veux-tu connaître son âge? Vingt-quatre ans, ou environ.
Sa patrie? La belle Italie, pays du vermouth et de la mortadelle. Ses
opinions? Partageuse, sinon pour l'argent, du moins pour le coeur...
Mais tu me fais dire des bêtises. Voilà ce que c'est que de causer avec
les enfants! Le portrait est beau, que cela te suffise, et la réputation
de Pierre n'y perdra pas.
On parla d'autre chose, mais l'impression pénible subie par Juliette
persista. Elle pensait, malgré elle, à cette femme qu'elle ne pouvait se
défendre de juger mauvaise, et elle avait le soupçon qu'elle était aimée
de celui à qui elle servait de modèle. Elle se dit: C'est elle qui l'a
détourné de moi. C'est depuis qu'il la connaît que nous ne le voyons
plus. Il a honte de venir.
En ses naïves inductions, Juliette n'était pas très loin de la vérité.
Pierre, dans la maison de Mme de Vignes, éprouvait maintenant de la
gêne. Il se sentait observé par la soeur de son ami. Sa conscience
n'était pas tranquille et lui reprochait de s'être trop promptement
dérobé, après s'être trop inconsidérément avancé. Il se jugeait
blâmable, et se devinait blâmé. Il en conçut un mécontentement qui
l'éloigna de celle qu'il respectait trop pour pouvoir, maintenant,
songer à l'aimer. Il pensait: Tu t'es conduit, mon garçon, comme un
véritable drôle, tu as risqué de troubler le coeur de cette enfant, pour
satisfaire un commencement de caprice, puis tu as changé de sentiments
et d'idées, au gré du premier chien coiffé que tu as rencontré. Va avec
les coquines, tu n'es digne que d'elles, et vous êtes faits pour vous
entendre. Un toqué, avec des dévergondées, c'est bien l'assemblage qu'il
faut. Vis dans la fièvre d'une fausse passion, échauffe-toi l'esprit
dans de malsaines ivresses, confine-toi dans la grossièreté de tes
amoureuses de rencontre.
N'aspire plus à la pureté, à la douceur, à la joie de la chaste et
sainte tendresse; ne recherche plus la blancheur, la fraîcheur de la
jeune fille. La neige, que nul n'a foulée, n'est point pour toi, tu lui
as préféré la boue, piétinée par tout le monde.
Et, pour se conformer à la règle de conduite que son amer pessimisme
lui imposait, le peintre se jetait plus ardemment dans le plaisir,
se préoccupant d'autant moins de modérer les excès de Jacques, qu'il
partageait à présent ses folies. Mais ce qui n'était qu'un sujet
de trouble moral, pour l'un, était, pour l'autre, une grave cause
d'affaiblissement physique. Si Pierre traversait, sans s'y consumer,
l'enfer dévorant de la vie à outrance, Jacques, moins bien trempé, y
usait ses forces et y épuisait sa vie. Laurier semblait de fer: il
menait tout de front, le plaisir et le travail. Après les nuits les plus
folles, on le trouvait à son atelier, la palette à la main, comme s'il
sortait de son lit reposé par huit heures de sommeil. Une vibration
plus métallique de sa voix, une fébrilité plus active de ses gestes,
trahissaient seules la fatigue. Et, le soir, il était prêt à
recommencer.
Jacques, lui, le dos plus voûté, la poitrine plus creuse, l'oeil plus
cave, portait, dans toute sa personne, les traces effrayantes d'un
anéantissement chaque jour plus complet. Sa mère essayait de le ramener
près d'elle, de l'arracher à son existence meurtrière. Il promettait de
venir, de se reposer, de rompre avec ses habitudes, ses amitiés, son
train de plaisir. Il ne le pouvait pas, et, avec un désespoir profond,
Mme de Vignes voyait le fils suivre, comme le père, la route dont toutes
les étapes, bien connues d'elle, étaient marquées par des tristesses, et
dont le but était la prompte et implacable mort.
Cependant l'ouverture du Salon avait eu lieu, et, sourdement travaillée
par une âpre curiosité, Juliette avait demandé à sa mère de l'y
conduire. La peinture moderne ne l'intéressait que médiocrement. Ce qui
l'attirait, avec une puissance troublante et invincible, c'était ce
portrait de Clémence Villa, dont les études avaient concordé d'une façon
fatale avec le changement d'attitude de Pierre Laurier. Accompagnée par
sa mère, qui ne se doutait guère des sentiments qui la faisaient agir,
Mlle de Vignes parcourut, d'un pas rapide et indifférent, les salles
où s'étalaient, dans leur froide médiocrité, des milliers de toiles
inutiles. Elle allait, sans s'arrêter, cherchant le seul tableau qui
comptât pour elle.
Brusquement, elle resta immobile, saisie: devant elle, au fond de la
salle, à vingt pas, dans son cadre noir, un portrait de femme petite,
brune et pâle, s'était emparé de son regard. D'un coup d'oeil, sans
l'avoir jamais vue, elle l'avait reconnue. C'était elle, il ne pouvait y
avoir d'erreur; nulle autre n'aurait eu cette beauté, fatale et presque
méchante, qui donnait froid à l'âme. Juliette fit un effort, et, rompant
un cercle d'admirateurs arrêtés devant la cimaise, elle s'approcha.
Sa mère, entraînée par elle, regarda le portrait avec tranquillité et
d'un ton satisfait:
--Tiens! c'est le tableau de Pierre Laurier... Oh! il est vraiment très
remarquable!...
Juliette pâlit un peu. Ce que sa mère venait de dire, elle le pensait,
au même instant, avec une profonde douleur. Oui, elle était remarquable
cette oeuvre, et le talent du peintre ne s'était jamais élevé aussi
haut. Dans les fines lumières de la tête, coiffée d'un chapeau à grandes
plumes, dans le coloris chatoyant des épaules, sortant d'un ravissant
costume Louis XVI, dans la pose provocante de la main, appuyée sur une
haute canne, dans le rayonnement des yeux et dans le charme du sourire,
l'inspiration d'un coeur amoureux se trahissait. Celui qui avait vu
cette femme si belle et qui l'avait reproduite avec une si chaude
passion, était follement épris. Et sa grâce voluptueuse faisait tout
comprendre, si elle ne faisait pas tout excuser.
[Illustration]
Des larmes montèrent aux yeux de la jeune fille, et son coeur battit à
l'étouffer. Dans la foule qui admirait, prononçant tout haut le nom du
peintre et celui du modèle, Mlle de Vignes souffrit affreusement. Deux
jeunes gens, campés devant le portrait, tout près d'elle, et qui ne se
souciaient point de n'être pas entendus, conclurent leurs éloges par ces
mots:
--Du reste, il est son amant...
Juliette rougit, comme si on l'avait insultée, et, tremblante à l'idée
qu'elle pourrait écouter d'autres paroles qui éclaireraient plus
cruellement le mystère dont elle était, à la fois, curieuse et révoltée,
elle entraîna sa mère vers la salle voisine.
A compter de ce jour, elle devint plus grave, avec une nuance de
mélancolie, qui ne frappa point Mme de Vignes. Les deux femmes n'avaient
que trop de motifs de chagrin, et Juliette aurait plus étonné sa mère
par de la gaieté que par de la tristesse. L'été s'était écoulé dans
l'isolement de la campagne: Jacques continuant dans les villes d'eaux,
à Trouville, à Dieppe, son existence de plaisir, et faisant, à de plus
longs intervalles, des apparitions chez sa mère; Pierre devenu tout
à fait invisible, mais livré à une production acharnée, que révélait
l'apparition fréquente de nouvelles toiles signées de lui chez les
marchands de tableaux. Jamais temps ne parut plus long et plus triste
que celui qui se passa, pour les deux femmes, de juin à octobre. Elles
eurent le loisir de penser à tout ce que la vie leur préparait de soucis
pour l'avenir.
La saison était magnifique, le ciel n'avait pas un nuage, et il faisait
une chaleur délicieuse. Le soir, la mère et la fille parcouraient le
jardin, en regardant les étoiles s'allumer dans la nuit claire. Et le
calme des choses offrait, avec l'agitation de leur esprit, un contraste
douloureux. Elles se promenaient, à côté l'une de l'autre, sans
parler, car elles voulaient se dissimuler leurs peines, marchant dans
l'obscurité qui cachait la contraction de leur visage. Une sensation de
vide profond les entourait. Les deux êtres qui, pour elles, comptaient
seuls dans le monde étaient loin, et rien ne les intéressait plus. Le
charme d'une nature splendide leur échappait. La douceur du vent, chargé
des parfums de la terre, la pureté du ciel mystérieux, le murmure des
feuilles agitées sur leur tête, tout ce qui les aurait ravies, si, pour
partager leurs impressions, elles avaient eu, auprès d'elles, le cher
absent, les laissait froides et lassées. Et chaque jour, chaque soir, le
même ennui pesait sur elles, invinciblement.
Juliette se développait beaucoup, elle avait encore grandi et son visage
était devenu charmant. Elle avait dix-sept ans, et sa gravité faisait
d'elle une véritable femme. Sa mère prenait plaisir à la parer. La
partialité, qu'elle avait toujours eue pour son fils, ne l'aveuglait pas
assez pour l'empêcher de remarquer la grâce épanouie de sa fille. Elle
lui dit un jour, après l'avoir regardée longuement:
--Tu deviens vraiment gentille!
Juliette eut un fugitif sourire, et hocha la tête sans parler. A quoi
bon sa beauté! Celui, par qui elle eût voulu être admirée, n'était pas
là.
[Illustration]
L'automne venait de commencer, lorsqu'une grave nouvelle ramena
brusquement Mme de Vignes à Paris. Son fils, après avoir lutté
follement contre un affaiblissement sans cesse en progrès, était tombé
brusquement. Il avait été pris de vomissements de sang, et, mourant, on
l'avait transporté chez sa mère. L'angoisse coupa court aux rêveries de
la jeune fille. Elle adorait son frère et, venue sans retard avec sa
mère, elle avait été épouvantée de l'état dans lequel elle le trouvait.
A peine eut-il la force de se soulever, quand elles entrèrent dans sa
chambre. Du beau Jacques, il ne restait qu'un fantôme. Une consultation
de médecins, immédiatement provoquée, ordonna le départ immédiat pour
le Midi, et, dès la fin de novembre, dans la villa baignée par la mer
bleue, abritée par le bois de pins et de genévriers, au milieu des
rochers rouges, la famille de Vignes s'était installée.
Là, Jacques s'était remis. La jeunesse a des ressources puissantes. La
chaleur, la lumière, la régularité de l'existence, avaient exercé leur
salutaire influence, et si le malade ne s'était pas complètement guéri,
au moins avait-il repris assez de force pour qu'il fût permis de ne plus
désespérer. Il allait pâle, voûté, chancelant, ébranlé par les accès
d'une toux cruelle. Mais il vivait. Et s'il voulait beaucoup se
surveiller, il pouvait ainsi vivre longtemps. Ce n'était cependant pas
assez pour Jacques d'avoir obtenu ce résultat, et le soulagement apporté
à sa maladie ne le satisfaisait point. Avec les forces, les désirs
étaient revenus, et l'impossibilité de les contenter lui causait
une irritation qui s'épanchait en paroles amères, en violentes
récriminations. Sans cesse, dans son esprit aigri, un parallèle se
faisait entre ce qu'il avait été et ce qu'il était maintenant. Sa
débilité actuelle lui paraissait insupportable comparée à son activité
passée, et il ne se servait de ses énergies renaissantes que pour se
plaindre et maudire. Aucune résignation, aucune douceur; une lamentation
continuelle, une envie irritée.
L'arrivée de Pierre Laurier avait cependant fait une diversion heureuse
à ses ennuis. Il s'était senti plus vaillant et moins découragé, en
compagnie de son ami. Tout ce qui le laissait indifférent et lassé avait
recommencé à avoir de l'attrait pour lui. Il ne restait plus, tout le
jour, étendu sur sa chaise longue, ou enfoncé dans sa guérite d'osier
sur la terrasse. Il marchait, sortait en voiture, pendant les heures
chaudes du jour. Et la distraction influait favorablement sur sa santé.
Il se montrait moins sombre, consentait à recevoir des visiteurs et
n'avait pas repoussé l'offre que lui avait faite le peintre, d'amener
à la villa un médecin russe très bizarre, réputé un empirique par ses
confrères, mais célèbre par des cures extraordinaires.
Le docteur Davidoff, installé à Monaco avec son ami le comte Woreseff,
était le fils unique d'un marchand de grains d'Odessa, mort dix fois
millionnaire. Il avait donc pu suivre sa fantaisie, dédaigner la
clientèle, étudier à son aise l'humanité dans ses maux physiques et ses
misères morales. Il avait pris sur l'imagination de Jacques une très
prompte autorité. Sa prétention était de rendre la confiance à ceux
qu'il soignait, assurant qu'il en résultait un bien-être immédiat.
--Ayez la conviction que vous guérirez, disait-il à Jacques, et vous
serez déjà à moitié tiré d'affaire. La nature se chargera de faire le
reste. Elle ne demande qu'à aider les malades, encore faut-il qu'ils ne
s'abandonnent pas eux-mêmes. J'ai vu des miracles opérés par la volonté
et la foi. Les effets des eaux de la Salette et de Lourdes, dans votre
pays, n'ont pas d'autre cause. La vertu du breuvage est dans l'âme de
celui qui le boit. Ayant la certitude que l'eau sainte agira sur lui, il
ressent déjà le bien espéré. C'est pourquoi il est inutile d'envoyer les
incrédules à ces pèlerinages curatifs, de même qu'il ne faut pas faire
assister les sceptiques à des séances de spiritisme. Ils ont, en
eux-mêmes, des forces qui réagissent contre les efforts des adeptes, et
qui neutralisent les fluides. Jamais les expériences, dans de telles
conditions, ne réussissent. De même, jamais le mystérieux travail de
la nature, tendant à la guérison, ne se produira favorablement dans un
organisme affaibli par la crainte et abattu par le doute. Jésus, qui
fut un des grands thaumaturges de l'antiquité, disait à ceux qui lui
demandaient de les guérir: «Croyez.» En effet, tout est là.
[Illustration]
Ces théories, développées curieusement par le médecin russe, avaient
d'abord intéressé Jacques, puis, peu à peu, leur germe subtil s'était
glissé dans son esprit et y avait acquis un singulier développement.
Il y avait des heures où le malade retrouvait l'espoir et se disait:
Pourquoi, en somme, ne guérirais-je pas? Il découvrait, dans sa mémoire,
des exemples de sauvetages prodigieux. Des affections, beaucoup plus
avancées que la sienne, arrêtées d'abord et ensuite disparues, sans
même laisser da traces. Et ceux qui en avaient été atteints, menant
l'existence libre et joyeuse, comme les plus vigoureux et les mieux
dispos. Oh! vivre, aller, venir, sans contrainte, sans inquiétude,
se livrer à sa fantaisie, ne plus redouter le plaisir. Échapper aux
gardes-malades, aux médecins, mépriser les précautions, s'affranchir
des ménagements, pouvoir être imprudent tout à sa guise! Quel rêve! Et
pourrait-il jamais le réaliser? En désirant si ardemment la guérison,
il n'avait qu'un but: recommencer les folies qui l'avaient réduit à cet
état misérable. Lorsqu'il se laissait aller devant Pierre à ses regrets
et à ses aspirations, celui-ci secouait mélancoliquement la tête, puis
avec une profonde amertume:
--Est-ce donc la peine de souhaiter le plaisir? Car est-il rien de plus
vain et de plus décevant? Ah! soupirer après le succès et la gloire...
Oui!... Se consumer en efforts pour y atteindre, voilà qui est digne
d'un homme. Mais user ses jours et ses nuits à remuer des cartes ou à
courtiser des femmes, peut-on rien concevoir de plus absurde et de plus
navrant? Je le fais pourtant, moi qui critique si rudement ce genre de
vie... Mais je suis un fou, odieux et stupide!... N'ayant plus
l'énergie de demander mon pain au travail, je l'attends du hasard... Je
joue,--quelle misère!--pour essayer de prendre à la banque l'argent que
me réclame une drôlesse que je méprise, qui me trompe et que je n'ai pas
le courage de quitter... Et c'est là ce que tu regrettes? Ce sont ces
heures, passées autour d'un tapis vert, à la chaleur dévorante du gaz
qui vous dessèche le cerveau, dans l'attente d'une série à rouge ou à
noire. Puis le moment où l'on dépose la somme, si durement obtenue, dans
les mains impatientes de la belle qui sourit, tout en feuilletant les
billets: amour et comptabilité mêles! Voilà le bonheur que tu rêves!
C'est celui dont je jouis, et je ne sais pas si je ne préférerais pas la
mort!
[Illustration]
Il riait lugubrement, devant son ami épouvanté par cette sombre colère,
puis il reprenait, plus calme:
--Après tout, j'ai tort de juger les autres d'après moi-même. On t'aime,
toi, tu es heureux et la vie t'offre des douceurs... Moi, je suis
bafoué, méprisé, et je ne connais que des joies si âcres que leur
souvenir m'est plus cuisant que celui de mes chagrins. Qu'aurais-je
à regretter? Rien. Par qui serais-je pleuré? Par personne. Toi, au
contraire, ta vie est nécessaire à ceux qui t'aiment, à ta mère, à ta
soeur... C'est pour elles qu'il faut te guérir, et c'est à elles seules
qu'il faut penser. Ah! si j'avais auprès de moi un de ces êtres doux et
charmants, dont l'affection console et guérit de toutes les souffrances,
je trouverais le courage de me relever moralement et de redevenir un
autre homme. Dans mes heures d'abattement le plus profond, j'ai souvent
songé que si j'avais quelqu'un à qui me dévouer, je pourrais me montrer
encore aussi sage que les meilleurs des hommes. Mais je suis seul! Au
diable la raison! Quand j'aurai assez de ma folie, je me casserai la
tête sur un de ces rochers, d'un si beau ton, qui sont au has de la
falaise, et la mer bercera mon corps, comme une dernière amie.
Ces accès de mélancolie, Pierre Laurier ne s'y livrait pas seulement
devant son ami. Quelquefois, en présence de Mme de Vignes et de
Juliette, il s'était laissé aller à traduire son irritation en paroles
désespérées. S'il avait alors regardé la jeune fille, il eût découvert,
dans l'expression souffrante de son visage, une de ces raisons de se
corriger qu'il implorait de la destinée. Mais il ne s'inquiétait pas
de l'effet que produisaient ses paroles. Il était tout à la sincère
expression de son découragement. Insensé! L'espérance, ardemment appelée
par lui, rayonnait, étoile lumineuse dans son ciel obscur, et il ne
levait pas les yeux vers elle. Il demandait un être doux et charmant à
qui il pût sacrifier ses dangereuses passions, et il l'avait tout près
de lui, ému de sa douleur et palpitant de ses angoisses.
Cependant, malgré la tristesse que les humeurs noires de l'ami de son
frère lui causaient, Juliette ne se plaignait pas de son sort. Elle
voyait Pierre bourrelé de soucis, sombre et fantasque, mais elle le
voyait. A Paris, elle ne le voyait pas: il y avait donc progrès. Elle
savait que la méchante femme était à Monte-Carlo; mais elle savait aussi
que le peintre ne passait plus tout son temps auprès d'elle. Si la
chaîne était toujours rivée, les anneaux se relâchaient, et, un jour,
elle pourrait sans doute finir par se rompre. C'était tout ce qu'elle
espérait. Elle n'avait pas beaucoup d'orgueil. Mais a-t-on de l'orgueil
lorsque l'on aime?
Le lendemain du dîner, qui avait été si bizarrement terminé par le récit
du docteur Davidoff, vers dix heures du matin, Juliette, sa blonde tête
abritée par une ombrelle, un petit panier au bras, suivait la terrasse
de la Villa en cueillant des fleurs. Le temps était admirable, le bleu
de la mer se confondait avec le bleu du ciel. Une brise délicieuse
venait du large, chargée des senteurs salines. Les flots mouraient,
frangés d'argent, au pied des rochers qui bordaient la petite baie
silencieuse. Accompagné de sa mère, Jacques sortit de la maison et,
lentement, commença à se promener au soleil.
[Illustration]
Mme de Vignes était une petite femme mince, au visage délicat, aux yeux
noirs expressifs, au front intelligent couronné de cheveux déjà blancs.
Sa physionomie exprimait le calme d'une résignation devenue habituelle.
Elle marchait doucement, sans parler, jetant un coup d'oeil, de temps
en temps, sur son fils, comme pour mesurer les progrès que le climat du
Midi faisait faire à sa convalescence. Jacques, arrivé à la moitié de la
terrasse, s'arrêta et, s'asseyant sur le parapet de pierre, tiède des
rayons du soleil, il regarda, dans l'eau claire comme du cristal, les
colorations étranges des végétations sous-marines. Il était là, dans
la chaleur, la tête vide, oubliant son mal, et éprouvant un vivifiant
bien-être. Sa soeur vint près de lui, sa récolte faite, et l'embrassant
doucement:
--Comment te sens-tu ce matin? Tu as bien dormi? Il me semble que tu es
revenu tard.
Le malade sourit au souvenir de ses anciennes fredaines qui dévoraient
les nuits jusqu'à l'aube, et, prenant un brin de mimosa dans le panier
de la jeune fille:
--Oh! extrêmement tard! Il était dix heures passées!
--Tu te moques de moi. Ce qui n'empêche pas que, depuis notre
installation ici, c'est la première fois que tu sors le soir....
--Mon médecin me l'avait permis. Il était parmi les convives.... Et
jamais les médecins ne trouvent mauvais les plaisirs qu'ils partagent.
Juliette resta un instant silencieuse, puis, avec un air sérieux:
--Il te plaît, ce docteur Davidoff?
--Oui, c'est un aimable compagnon et sa science est réelle, malgré les
allures sataniques qu'il prend volontiers. Je ne le crois, du reste, pas
aussi diable qu'il tient à le paraître. Mais il est incontestable que,
depuis qu'il s'occupe de moi, je vais mieux....
--Oh, Dieu! cher enfant, s'écria Mme de Vignes, rien que pour cela il me
paraîtrait divin. Qu'il soit ce qu'il voudra, pourvu qu'il te guérisse.
C'est, en tous cas, un homme parfaitement élevé et du meilleur ton....
Mais il pourrait être rustre que je l'adorerais. Je ne lui demande que
de te rendre la santé....
--Il doit venir, ce matin, constater si ma petite débauche d'hier soir
ne m'a pas été funeste...Ce sera, malheureusement, une des dernières
visites qu'il nous fera: il part, ces jours ci, pour l'Orient, avec son
ami et client le comte Woreseff....
--Ce Russe à qui appartient le yacht, ancré dans la rade de
Villefranche?
--Ce Russe même.
--Était-il des vôtres hier soir?
--Non! Il ne quitte presque jamais son bord.... On dit qu'il y garde,
avec un soin jaloux, une Circassienne qu'il a enlevée et qui passe pour
la beauté la plus accomplie qui se puisse rêver. Son appartement est
aménagé avec un luxe oriental fabuleux. Le service y est fait par des
femmes vêtues de somptueux costumes. Le soir, en passant en barque le
long du navire, on entend des harmonies exquises. Ce sont des musiciens
engagés à bord pour distraire le comte et sa belle. Voilà avec qui
Davidoff s'embarque pour le pays des Mille et une Nuits.
--Je ne le plains pas, dit gaiement Mme de Vignes.
--Il a renouvelé hier soir auprès de Pierre les instances les plus vives
pour le décidera l'accompagner. Woreseff, qui adore les artistes, avait
rêvé d'emmener un peintre qui lui retracerait, en quelques études, les
principaux épisodes du voyage....
--Et ton ami n'a pas accepté?... demanda Juliette avec un sourire
contraint.
--Non! il médite, a-t-il dit, un autre voyage. Mais il veut le faire
seul.
Après ces mots, qui offraient un double sens si menaçant, il y eut un
silence. Jacques, frappé soudain de la signification sinistre,
qui pouvait être donnée à ces paroles, prononcées par lui sans
arrière-pensée, restait absorbé, se rappelant les amères déclarations,
si souvent répétées par Pierre. Juliette, le coeur serré, observait son
frère, devinant la pénible sensation éprouvée par lui et ne pouvant
vaincre le saisissement qui venait de s'emparer d'elle. Il semblait
qu'ils fussent, l'un et l'autre, sous le coup d'un malheur, dont cette
phrase avait été l'effrayant présage. Et ils se taisaient, assaillis
par de lugubres impressions. Le roulement d'une voiture sur la route de
Beaulieu les arracha à cette douloureuse torpeur. Ils se regardèrent une
dernière fois, effrayés de leur parole et de leur tristesse. Puis ils
tournèrent les yeux vers la grille de la villa, devant laquelle une
voiture venait de s'arrêter.
Le médecin russe, vêtu de noir, le visage grave, en était descendu, et
s'avançait vers eux. Jacques se leva, et rassérénant son front, il fit
quelques pas du coté de son matinal visiteur:
--Fidèle à votre promesse, mon cher Davidoff, dit-il en serrant la main
de son ami. Combien je vous remercie de vous occuper de moi!
Le docteur saluait Mme de Vignes et sa fille. Son visage demeura
immobile et glacé. Jacques le regarda avec étonnement et Juliette avec
terreur. Pourquoi cette attitude contrainte, cet abord silencieux? Que
redoutait-il d'être obligé de dire? Quel événement lui imposait cette
morne contenance et cet air sombre? Le Russe leva les yeux sur Jacques
et, avec lenteur, comme pour prolonger une situation qui retardait des
explications pénibles:
--Vous vous sentez bien, ce matin? demanda-t-il. Le sommeil a été bon?
Vous n'avez pas de fièvre?
Il lui prit le poignet, le garda quelques secondes entre ses doigts:
--Non! Les forces reviennent. Et on peut vous traiter comme un homme, à
présent.
Jacques regarda le docteur, et, d'une voix sourde, il demanda:
--Est-ce qu'il se passe quelque événement assez grave pour pouvoir
m'impressionner si vivement?
Sans parler, Davidoff baissa affirmativement la tête.
--Et vous hésitiez à me le confier? reprit Jacques.
--Certes! répondit le Russe.
--Et maintenant?
--Maintenant, je suis prêt à parler. Il baissa un peu la voix, de façon
à n'être pas entendu par la mère et la fille:
--Mais il vaut mieux que j'attende que nous soyons seuls....
Ils marchèrent, tous les quatre, à petits pas dans la direction de la
maison. Quand ils furent arrivés sous la verandah qui s'étendait devant
les fenêtres du salon, à demi-closes de leurs persiennes à cause du
soleil, Mme de Vignes et Juliette s'arrêtèrent. La jeune fille examinait
le docteur avec anxiété. Il lui semblait que les paroles obscures qu'il
venait de prononcer, avaient un rapport secret avec les idées qui la
troublaient au moment où il était arrivé. L'image de Pierre Laurier
s'évoqua dans son esprit, et elle était vague et pâle, comme près de
s'effacer dans le néant. La grave communication que Davidoff avait à
faire était, elle n'en pouvait douter, relative au peintre. De quelle
nature était-elle? Un frisson passa dans ses veines, elle eut froid, par
cette admirable matinée ensoleillée. Elle vit le ciel bleu se voiler
d'obscurité, la mer s'assombrir, et la verdure éternelle des pins se
décolorer. Un glas sonna à ses oreilles. Et, en proie à sa funèbre
hallucination, elle demeura immobile, avec la sensation que tout
tournait autour d'elle.
La voix de sa mère, l'appelant, la rendit à elle-même. Ses paupières
battirent, sa vue redevint nette, elle retrouva le ciel clair, la mer
bleue, et les verdures luxuriantes. Rien n'était changé que son cour,
cruellement serré, et son esprit, mortellement triste.
--Viens-tu, Juliette? répéta Mme de Vignes. Je crois que ton frère a
besoin d'être seul avec le docteur.
La jeune fille adressa au Russe un regard suppliant, comme s'il
dépendait de lui que le malheur redouté fût ou ne fût pas, et, avec un
grand soupir, elle entra dans la maison.
Les deux hommes s'étaient assis, sous le vitrage, auprès d'une colonne
de fonte, le long de laquelle grimpaient des touffes d'héliotropes
embaumés. Ils demeurèrent une seconde hésitants devant ta révélation
à demander et à faire. Puis Jacques, d'une voix calme, avec son
indifférence de malade qui ne pense qu'à lui-même:
--De quoi s'agit-il donc, mon cher ami? demanda-t-il.
--D'une bien triste nouvelle, oh! très triste! que j'ai à vous
communiquer. On est venu, ce matin même, me l'apprendre, et j'avoue que
j'en suis encore tout bouleversé.... S'il n'était pas nécessaire que
vous en soyez informé, j'aurais retardé ma pénible mission, mais vous
êtes directement mêlé à l'événement.
Jacques l'interrompit, et subitement devenu nerveux:
--Quel préambule! Et que de précautions! Comment suis-je mêlé?...
--Vous allez le comprendre, reprit Davidoff en dirigeant sur son malade
un regard presque dur à force de fixité. Cette nuit, vers une heure du
matin, un tragique suicide a eu lieu, tout près de Monte-Carlo... Un
homme s'est jeté de la falaise dans la mer... Des douaniers, en faisant
leur inspection, ont trouvé son paletot, son chapeau et un billet, qui
vous est adressé.
--A moi? s'écria Jacques en pâlissant.
--A vous... Le tout a été porté au gouverneur qui, sachant quels
rapports affectueux nous avons ensemble, m'a fait avertir, afin que je
puisse juger de l'opportunité qu'il y aurait à vous informer...
Les yeux de Jacques s'étaient enfoncés sous ses sourcils, subitement,
comme tirés par une violente angoisse; sa bouche se contractait, il
haleta:
--C'est donc quelqu'un... qui me touche de très près?
--De très près.
Davidoff lentement tira de son portefeuille la carte, sur laquelle le
peintre avait écrit son dernier adieu, et la tendit au malade. Celui-ci,
avec une sorte d'effroi, prit le mince carré de bristol, il lut le nom
qui y était gravé, une rougeur ardente monta à ses joues, il s'écria:
--Pierre!... Pierre!... Est-ce possible?
Et il demeura anéanti, les regards fixés sur le médecin russe, qui
l'observait muet, immobile et tout noir. Ils ne parlèrent pas, comme
s'ils avaient peur d'entendre le son de leur voix. Ils échangèrent un
coup d'oeil plein d'horreur et de doute, tant la disparition de cet être
rempli de santé et de vigueur, en quelques instants, les laissait dons
une stupeur mêlée d'incrédulité. Et cependant cela était. Entre eux,
Pierre ne reparaîtrait plus. A leurs côtés, sa place était vide pour
toujours.
[Illustration]
Jacques, sans une parole, reporta ses regards sur la carte dont il
n'avait lu que le nom, et, essuyant d'un revers de main ses yeux remplis
de larmes, il commença à lire le dernier adieu que lui adressait son
ami. Il déchiffrait tout haut cette écriture tremblée, tracée au crayon
dans la nuit. Un attendrissement irrésistible étranglait sa voix. Il
sentait bien que Pierre était las de sa souffrance et de sa dégradation,
et qu'il voulait mourir pour y échapper. Mais il voyait aussi que son
ami songeait, en disparaissant, à conclure avec la destinée ce pacte
étrange qui lui permettrait peut-être de revivre en Jacques. Il répéta
lentement:
«Je vais renouveler l'expérience que nous a racontée Davidoff... Je te
fais cadeau de mon âme... Vis heureux par moi, et pour moi...»
Un affreux rayon d'espoir illumina le regard du malade; en même temps
qu'un sanglot montait à ses lèvres. Il était bouleversé par la douleur,
mais, au fond de lui-même, une vivifiante croyance déjà naissait.
--C'est moi qui l'ai vu le dernier, dit alors le médecin russe. Il m'a
quitté pour aller chez Clémence Villa... Une scène violente, comme ils
en avaient quotidiennement, a dû éclater entre eux... Il est ressorti,
et, depuis, on ne sait ce qu'il est devenu... Des fraudeurs ont occupé,
toute la nuit, les gardes-côtes sur la route de Vintimille. Il y a
eu des coups de feu échangés... Et c'est près de l'endroit où
l'échauffourée a eu lieu que le vêtement, le chapeau et la carte ont été
trouvés...
--Et son corps? demanda Jacques.
--Le flot le rapportera sans doute à la grève... On pourra ainsi le
déposer en terre sainte, et ses amis sauront où aller le pleurer.
[Illustration]
Un sourd gémissement, puis le bruit d'une chute, se firent entendre au
même moment, dans le salon. Jacques et le médecin s'étaient dressés,
effrayés. Davidoff s'avança vivement, tira les persiennes et poussa
une exclamation. A deux pas de la fenêtre, Juliette était étendue sans
connaissance. Elle avait vainement essayé de s'accrocher à une chaise
qui avait roulé sur le plancher avec elle. Pâle, les yeux fermés, elle
semblait morte.
Les deux hommes s'élancèrent dans la maison. Au bruit, Mme de Vignes
avait paru. Elle n'eut pas à faire de questions: par la porte ouverte,
elle venait d'apercevoir sa fille. La soulever dans ses bras fut,
pour cette femme d'apparence chétive, l'affaire d'une seconde. Elle
l'allongea sur un canapé, examina son visage, tâta son cour, constata
qu'elle vivait, et, un peu rassurée, elle demanda à son fils:
--Qu'est-il arrivé?
Davidoff s'était approché de la jeune fille, et, avec de l'eau fraîche,
lui mouillait les tempes, Jacques ne tendit pas à sa mère le billet qui
lui léguait, comme par un testament surhumain, l'âme de son ami, il
prononça ces seuls mots:
--Pierre est mort!
On eût dit que, du fond de son douloureux sommeil, Juliette avait
entendu. Elle fit un mouvement, ouvrit les yeux, reconnut ceux qui
l'entouraient, et, avec la vie, retrouvant la souffrance, elle fondit en
larmes.
Mme de Vignes et son fils échangèrent un regard. Jacques baissa la tête;
la mère alors, devinant le chaste secret du virginal amour de Juliette,
poussa un douloureux soupir et se mit à pleurer avec elle.
Davidoff prit Jacques par le bras et l'entraîna au dehors.
Sur la terrasse, l'air était doux, le soleil chauffait les plantes qui
embaumaient, lèvent léger réjouissait le coeur, la mer s'étalait, d'un
bleu de turquoise, les grandes hirondelles rasaient les flots avec des
cris joyeux. Il sembla an docteur que son malade n'était plus le même.
Il marchait d'un pas délibéré et non traînant, son corps se redressait,
ses yeux, l'instant d'avant, caves et éteints, brillaient vifs. Il ne
parlait pas, mais, au gonflement de ses traits, on discernait qu'une
soudaine exaltation bouillonnait en lui. Davidoff, avec une âpre ironie,
le contempla métamorphosé déjà par l'espérance.
Alors, songeant à Pierre Laurier disparu, à Juliette qui pleurait, le
Russe eut un silencieux et sardonique sourire. Il pensa que, pour rendre
la vie à cet égoïste jeune homme, c'était beaucoup que le sacrifice
de deux êtres. Et mentalement, sur cette belle terrasse, sous ce ciel
délicieux, il évoqua un couple amoureux, rayonnant, heureux, passant
enlacé dans l'enivrant parfum des orangers en fleurs. Mais les amants
rebelles s'enfuirent soudain effarouchés, et Davidoff ne vit plus que
Jacques, déjà ranimé par le sang de Pierre et les larmes de Juliette,
qui, près de lui, marchait triomphant.