1890
I
Le docteur Davidoff, d'un air inspiré, tournant vers les convives du
prince Patrizzi son visage aux traits rudes et tourmentés, laissa, au
milieu de la discussion, tomber ces surprenantes paroles:
--Et vous, croyez-vous à la puissance d'une suggestion répétée, qui fait
entrer une idée dans votre cerveau, aiguë et persistante comme la pointe
d'une vrille? Croyez-vous que cette idée puisse influer sur votre état
moral, jusqu'à modifier votre état physique, car vous me concéderez
bien, n'est-ce pas, que le moral a une action souveraine et décisive sur
le physique?...
--Nous vous le concédons, répondit tranquillement le Napolitain.
Maintenant, et c'est là que je vous attends, il faudrait conclure...
A cette riposte, qui promettait une importante suite de développements à
la proposition formulée par le médecin russe, parmi les gais viveurs et
les aimables femmes qui venaient d'achever de dîner, dans le salon de
l'Hôtel de Paris, sur la terrasse de Monte-Carlo, il y eut un instant de
silencieuse stupeur. Autour de la table, somptueusement servie, et sur
laquelle, dans la chaleur des lumières et la fumée des cigarettes, les
fleurs se mouraient asphyxiées, des regards d'étonnement et d'ennui
s'échangèrent. Puis, brusquement, protestation indignée de ces mondains
arrachés à la futilité coutumière de leurs propos, et jetés dans les
aridités d'une conversation scientifique, un ouragan d'apostrophes et de
cris se déchaîna.
--Assez de physiologie!...
--Nous sommes ici pour boire, fumer et rire...
--C'est un cabinet particulier et point une clinique...
--Zut pour le docteur! Il est paf!
--Messieurs, je vous en prie, écoutez, c'est très curieux!
--On embête ces dames!...
--Ouvrez la fenêtre, ça pue la science!
--Moi, j'aimerais mieux être au casino... J'ai rêvé que la rouge passait
treize fois...
--En voilà une suggestion que le croupier t'a imposée!
--Voulez-vous danser?
--Oh! oh! Laura, assieds-toi sur le piano!
--Eh bien! mes enfants, allez où vous voudrez, mais fichez-nous la
paix...
--N'insistez pas pour que nous restions! Non! Vous tenteriez vainement
de nous retenir...
--En voilà des malhonnêtes!
[Illustration]
Trois ou quatre femmes et cinq ou six jeunes gens se levèrent en tumulte
et demandèrent leurs manteaux au maître d'hôtel qui s'empressait.
Patrizzi resta assis, souriant aux belles dames qui, avec de coquets
mouvements, déplissaient leur jupes et cambraient leur corsage. Il
tendit nonchalamment la main à ses amis et dit:
--Que chacun fasse à sa guise. Partez en avant. Dans une heure nous
allons vous rejoindre...
Puis, se tournant vers le peintre Pierre Laurier, son ami Jacques de
Vignes et vers le docteur Davidoff, qui n'avaient pas bougé:
--Continuez donc, mon cher, dit-il au médecin, vous m'intéressez
prodigieusement.
Le médecin russe jeta sa cigarette, en alluma une autre, et, regardant
avec autorité ses trois auditeur, il poursuivit le récit qui avait été
violemment coupé par les interruptions des convives maintenant éloignés.
--Je confesse que l'histoire que j'avais commencée devant nos amis est
assez singulière et que, pour des sceptiques, elle manque un peu de
vraisemblance; mais, dans nos pays slaves, brumeux et sombres, qui
semblent vraiment la patrie des spectres et des fantômes, elle n'aurait
pas soulevé la moindre incrédulité.... La moitié de nos compatriotes se
compose de Swedenborgistes inconscients, qui admettent, ainsi que le
grand philosophe, mais sans les raisonner, les phénomènes du monde
invisible, et vous affirmeriez devant eux, comme je le fais devant vous,
le fait surprenant de la transmission d'une âme à un corps vivant, par
la seule volonté d'une personne décidée à mourir, que vous les verriez
pâlir, trembler, mais non point protester. Chez nous, on croit aux
vampires qui sortent de leur tombe lorsqu'un rayon de lune en touche la
pierre, on admet les apparitions révélatrices de la mort prochaine.
Et, par la seule raison qu'on croit à ces miracles, on les rend
possibles.... Une conviction forte est le plus puissant des fluides, et
le spiritisme a pour première condition une confiance absolue. Si vous
doutez, vous disent les adeptes, n'essayez pas de pénétrer nos mystères,
ils demeureront pour vous immuablement insondables... Le monde des
invisibles ne se révèle qu'à ceux qui aspirent ardemment à le connaître.
Les railleurs et les incrédules le trouveront toujours fermé.
Jacques de Vignes eut un accès de toux douloureuse, qui fit pâlir son
beau et mélancolique visage; il reprit sa respiration avec effort, et,
se tournant vers le docteur, comme ranimé par une espérance secrète:
--Et vous avez été témoin de l'aventure? dit-il, d'une voix étouffée.
Vous avez vu cette jeune fille renaître à l'existence, reprendre des
forces, retrouver la santé, comme si la vitalité de son fiancé avait
passé tout entière en elle?
--Je ne discute pas la matérialité du fait, répondit Davidoff, je vous
en donne purement et simplement la conséquence psychologique. Wladimir
Alexievich, voyant Maria Fodorowna, qu'il adorait, s'éteindre peu à peu,
ainsi qu'une lampe dont l'huile tarit, ayant consulté vainement tous les
médecins de Moscou et m'ayant fait venir de Saint-Pétersbourg, moi qui
vous parle, pour entendre tomber de ma bouche un arrêt de mort, eut
l'idée de s'adresser à une vieille sorcière Tongouse, qui avait apporté
de Nijni-Nowgorod la réputation de faire des prodiges. Il alla la
consulter un soir, la veille de Noël. La damnée créature le reçut
dans un bouge du faubourg, et, après s'être livrée, devant lui, à de
terrifiantes incantations, elle lui donna à boire, dans une tasse de
bois, un breuvage d'une odeur bizarre. Comme il hésitait elle le regarda
d'un air menaçant, et dit:
--Tu prétends aimer une femme et la vouloir sauver, même au prix de ta
vie, et tu n'oses pas seulement boire une liqueur inconnue, fût-elle du
poison?... Oh! oh! Homme, fils d'homme, lâche comme tous les hommes...
souffre et pleure comme un homme, puisque tu ne sais pas te mettre
au-dessus de l'humanité!
Au même moment, Wladimir Alexievich, honteux, vida d'un trait la coupe
grossière, et il lui sembla qu'il était en proie à une ivresse subite.
Une chaleur délicieuse le pénétrait, et il devenait léger, léger,
à croire qu'il allait s'envoler. Ses regards étaient voilés d'un
brouillard lumineux, comme si, à travers un nuage, de vives clartés
avaient frappé ses yeux. Son sang pétillait dans ses veines, et des
hymnes séraphiques chantaient à ses oreilles. Il se sentit emporté
dans des espaces immenses, et sur son front glissèrent des fraîcheurs
exquises. Peu à peu, il perdit le sens des choses terrestres, et, au
milieu d'un transport divin, dans une béatitude extatique, il vit
s'avancer vers lui, figure céleste, une blanche et sublime apparition
qui, d'une voix douce comme le chant des anges, lui dit:
--Tu veux racheter la vie de celle que tu aimes? Donne la tienne en
échange. Ton âme dans son corps, et ton corps, à toi, dans la froide
terre. Tu n'auras rien à regretter, puisque tu seras en elle, et que son
bonheur sera la source de ta joie.
Le céleste fantôme s'abolit dans les lumineuses brumes, et Wladimir
Alexievich revint à lui. Il se retrouva dans le bouge de la Tongouse,
près d'un feu de sapin fumeux. La vieille marmottait des paroles
confuses et ne paraissait pas s'occuper de son hôte d'une heure.
Épouvanté de ce qui lui avait été révélé, le jeune homme essaya de
réfléchir, de se rendre compte de son étrange aventure. Il ne vit,
devant ses yeux, qu'une sorcière sale et indifférente, qui l'avait mis
en rapport avec les Esprits, comme le gardien d'un temple vous ouvre le
sanctuaire où resplendissent les dieux. Il mit la main sur l'épaule
de la vieille. Elle tourna vers lui des regards ternes, et de sa voix
sardonique:
--Eh bien! Sais-tu ce que tu voulais savoir?
--Par quel moyen m'as-tu enlevé la connaissance des choses du monde
extérieur? demanda-t-il. Que m'as-tu fait boire?
[Illustration]
--Que t'importe? As-tu vu les invisibles?
--Par quel sortilège me les as-tu montrés?
--Demande-le à eux-mêmes!... Ils sont là, tout autour de toi? Vas-tu
douter? Alors reste sans espérance. Fie-toi à eux, et les délices
suprêmes t'attendent!
La taille de la sorcière grandit, son visage s'embellit d'une fierté
sauvage, en montrant la porte à Wladimir:
--Ne tente pas le ciel... Va-t'en! Et crois! Crois!
Il laissa tomber à terre sa bourse, que la vieille poussa vers le foyer
d'un pied dédaigneux. Elle ouvrit ses bras, comme pour une invocation
dernière, et, le front rayonnant d'une flamme inspirée, elle répéta,
avec un accent qui fit vibrer la poitrine de Wladimir Alexievich:
--Crois! pauvre enfant! Là est le salut. Crois!
Il sortit, rentra chez lui, écrivit une partie de la nuit, et, le
lendemain, quand on entra dans sa chambre, on le trouva mort.
--Et sa fiancée revint-elle à la vie? demanda Pierre Laurier.
--Elle revint à la vie, répondit Davidoff; mais, quoiqu'elle fût
charmante et adorée, elle ne voulut épouser aucun de ses soupirants,
et resta fille, comme si elle eût été fidèle à un mystérieux et intime
amour.
--Et croyez-vous à ce prodige, vous, docteur? demanda Jacques de Vignes
avec effort.
Davidoff hocha la tête, et d'un ton railleur:
--Les médecins ne croient pas à grand'chose, dans le siècle où nous
sommes. Le matérialisme a de nombreux adeptes parmi mes confrères.
Cependant le magnétisme a, dans ces temps derniers, revêtu de si
étranges formes que des horizons nouveaux se sont ouverts devant nos
yeux. Nous côtoyons le spiritisme qui certifie l'existence de l'âme. Et
admettre l'influence de la suggestion mentale sur les sujets en proie au
sommeil hypnotique, n'est-ce pas être bien près de croire à un principe
supérieur, qui dirige et par conséquent domine la matière?...
--Vous philosophez, mon cher, interrompit le prince, et vous ne répondez
pas.
--Oh! vous, Patrizzi, dit en riant Pierre Laurier, vous croyez à saint
Janvier, et, dans les cas graves, vous invoquez la Madone; vous portez
des cornes de corail contre la jettature et vous palissez quand vous
voyez un couteau et une fourchette en croix sur la nappe. Vous êtes
donc une recrue toute préparée pour les diableries de Davidoff... Mais
Jacques et moi, nous sommes plus coriaces et il nous faudrait quelques
preuves pour nous convaincre.
--Ce serait pourtant bon de croire à une influence souveraine, qui
pourrait rendre la vie, murmura le malade. Oh! s'attacher, même
follement, à une espérance suprême! Ne serait-ce pas le salut? La
confiance n'est-elle pas pour moitié dans la guérison?
--Parbleu! Voilà les paroles les plus raisonnables qui aient été
prononcées depuis deux heures! s'écria Pierre Laurier... Au diable vos
sorciers, vos Swedenborgistes, vos apparitions lunaires et vos âmes,
qui passent de corps en corps, comme le furet du Bois-Joli. Donner à un
malade la certitude qu'il guérira, c'est presque infailliblement amener
sa guérison, voilà la vérité!... Ainsi, prenez mon ami Jacques de Vignes
ici présent, et qu'on a envoyé dans le Midi parce qu'il a attrapé un
rhume; faites-lui comprendre que son mal est chimérique, qu'il n'a point
les poumons attaqués, qu'il a le plus grand tort de s'écouter, enfin
démontrez-lui qu'il n'a qu'un bobo sans importance, et, supprimant la
cause, vous supprimez l'effet. Ledit Jacques de Vignes est contraint de
renoncer à son parler affaibli, à ses yeux languissants, à ses regards
wertheriens... Il revient à la vie, au bifteck, au cigare, et aux jolies
femmes...
--Hélas! murmura Jacques, dont une toux profonde ébranla la poitrine.
Que je voudrais pouvoir espérer!... J'aime la vie, et, chaque jour, je
la sens qui m'échappe un peu plus...
Le peintre mit la main sur l'épaule du malade, et, d'une voix amicale:
--Tu ne me crois pas, quand je te dis que tu n'es point gravement
atteint, tu ne crois pas Davidoff, qui t'a examiné... Tu veux garder,
malgré tout, ton inquiétude, et te frapper comme à plaisir? Tu désoles
ta mère, cependant, et tu fais pleurer ta soeur... Rien ne pourra donc
te convaincre? Faudra-t-il que je recommence, pour toi, ce que fit
Wladimir Alexievich, et que je te passe une âme de rechange? Je n'ai
que la mienne, tu sais, et elle n'est pas bien fameuse! Va, si je te la
donne, un soir, dans un accès de spleen, je ne te ferai pas un
brillant cadeau!... Mais à cheval donné on ne regarde pas la bride, et
l'important c'est que tu vives, toi qui as tout pour être heureux, toi
qui es aimé, toi qui serais pleuré... Tandis que moi, je peux bien
sauter, tout à l'heure, de la terrasse du Casino dans la mer... Qui
regrettera ce fou, qui s'appelle Pierre Laurier, ce peintre impuissant
à saisir son idéal, ce joueur blasé sur les émotions du jeu, cet amant
bafoué par sa maîtresse, ce viveur las de la vie?
Il ébranla la table d'un coup de poing, et, le visage convulsé par une
émotion douloureuse, les lèvres tordues par un rire amer:
--Je suis bien bête de m'entêter à recommencer tous les matins
l'existence que je maudis tous les soirs!... Au diable!... Jacques,
veux-tu mon âme?
--Allons, dit Jacques doucement, tu as eu encore quelque querelle
aujourd'hui avec Clémence Villa... Quitte-la, mon pauvre ami, si elle te
fait tant souffrir...
--Est-ce que je peux! dit Pierre, devenu très pâle, en appuyant, sur sa
main, son front soudainement alourdi.
--Alors, battez-la, fit Patrizzi avec tranquillité.
--Si j'osais! s'écria le jeune homme dont les yeux étincelèrent. Mais je
suis un esclave, devant cette fille... Et tout ce qu'elle veut, elle me
l'impose... Ses vices, ses folies, ses trahisons, je supporte tout...
J'ai des envies de la massacrer... Et c'est moi que je frapperai, pour
m'arracher à sa tyrannie... Oh! je suis lâche et ignoble! Je sais
qu'elle me trompe avec tout l'hôtel des Étrangers. Je l'ai surprise,
l'autre jour, avec un ridicule baryton italien... Elle me ruine, elle
m'avilit, elle me met plus bas qu'elle... Et je n'ai pas la force de
briser ma chaîne!... Je suis vraiment bien malheureux!
--Non, vous n'êtes pas malheureux, dit le docteur, vous êtes malade...
Sortons, on étouffe ici.
--Il est dix heures, fit Jacques de Vignes. La voiture doit m'attendre.
Je vais rentrer à Villefranche.
--Couvrez-vous bien, dit le prince, car les nuits sont fraîches.
Le peintre aida son ami à passer son pardessus, il l'enveloppa dans
un plaid, et, au bas de l'escalier du restaurant, d'une voix encore
vibrante de sa douleur:
--Bonsoir, et tu sais: compte sur mon âme.
Le docteur Davidoff mit Jacques de Vignes en voiture, ferma la portière
et dit au cocher: «Allez!» Puis, ayant écouté, un instant, le roulement
des roues sur le sable sonore des allées, il vint lentement vers le
peintre qui l'attendait en regardant les étoiles.
--Allons-nous au Casino? demanda Patrizzi.
--A quoi bon? La soirée est si belle, marchons un peu.
--De quel côté allez-vous?
--Sur la route de Menton.
--Et vous vous arrêterez, à un quart de lieue d'ici, à la porte d'une
villa dont la grille est fleurie de roses?
--Oui.
--Et vous en sortirez, tout à l'heure, furieux contre les autres et
contre vous-même?... N'allez pas chez cette fille.
--Et où voulez-vous que j'aille? Si, vous obéissant, je rentre à mon
hôtel, dans la solitude de ma chambre, je vais ne penser qu'à celle que
vous me conseillez de fuir... Elle me possède bien, allez, et les liens
qui m'attachent sont solides, puisque, malgré mes secousses désespérées,
ils ne sont pas encore rompus. Après chaque effort, je retombe plus
meurtri et plus faible, et plus captif. Et je me méprise, et je la hais!
--C'est pourtant facile de quitter une femme! dit le Napolitain en
souriant. Malheureusement on ne le sait qu'après. Avant tout, il faut
essayer... Mais il est commode de prêter de la philosophie à ceux qui
souffrent... Bonsoir, messieurs, je vais faire sauter la banque.
Il alluma une cigarette, et s'éloigna. Davidoff et Pierre Laurier se
mirent à marcher dans la nuit, entre les jardins éclairés par la lune.
Une douceur embaumée les enveloppait. Ils sortirent de la ville et, à
leur droite, au bas des rochers qui dentellent la côte, ils aperçurent
la mer, brillante comme une lame d'argent. La nuit était si claire que
les fanaux des barques luisaient, au loin, rouges et mouvants. Ils ne
parlaient plus, et suivaient la hauteur. Ils s'arrêtèrent, un instant,
auprès d'une épaisse brousse de lentisques et de cactus, les yeux perdus
dans l'espace et comme oppressés par l'étendue. Un bruit soudain,
semblable à celui d'une bête qui se lève brusquement dans un fourré,
attira leur attention, et, au bout d'une minute, ils virent, gravissant
un sentier qui court sur le flanc de la colline, un homme dont le fusil
brillait à la clarté de la lune:
--Qu'est cela? demanda Davidoff étonné.
[Illustration]
Pierre Laurier regarda avec attention, et répondit:
--Un douanier.
Ils attendirent. L'homme montait. Arrivé de plain-pied, il observa les
deux promeneurs avec méfiance. Le lieu était désert, quoiqu'on fût
seulement à deux kilomètres des dernières habitations; mais toute la
côte est sauvage et propice aux entreprises des fraudeurs.
--Nous prenez-vous pour des contrebandiers? demanda le peintre.
--Non, monsieur, dit le soldat, maintenant que je vous vois de près;
mais d'en has, en vous apercevant plantés immobiles, j'ai cru que vous
veniez donner quelque signal.
--Est-ce qu'il y a des délinquants en campagne?
--Oh! toujours! C'est entre Monaco et Vintimille que la fraude se fait
le plus ordinairement. Il n'y a pas de semaines où il ne s'opère quelque
descente. Et, depuis quatre jours, nous surveillons une barque qui
croise, guettant l'occasion. Mais les coquins nous paieront les nuits
blanches qu'ils nous font passer, et, s'ils s'acharnent, ils seront
reçus à coups de fusil... Bonsoir, messieurs... Ne restez pas là...
l'endroit est mauvais.
Il porta militairement la main à son képi et disparut dans les
broussailles qui lui servaient de poste d'observation.
Pierre Laurier et Davidoff se remirent en marche, retournant vers la
ville.
--J'envie le sort aventureux des hommes qui sont en butte aux menaces de
ce brave gabelou. Ils courent, en ce moment, sur la mer, attentifs et
circonspects, prêts au trafic ou à la bataille... Leur coup fait, ils
répartiront pour une expédition nouvelle et des dangers inconnus... Ils
ne pensent à rien qu'à leur dur et capricieux métier... Je voudrais être
à leur place.
[Illustration]
--Partez! Le comte Woreseff, que j'accompagne à bord de son yacht,
quitte Villefranche après-demain. Il va en Égypte: nous touchons à
Alexandrie, nous remontons le Nil, jusqu'à la deuxième cataracte, nous
visitons Thèbes, le désert, les Pyramides... C'est une expédition de deux
mois, avec le plancher d'un bateau magnifique sous les pieds, et les
splendeurs d'un ciel d'Orient sur la tête... Vous savez avec quel plaisir
le comte vous emmènera... Vous travaillerez, vous chasserez... Et surtout
vous oublierez!
--Non! Je serais trop tranquille, trop choyé, trop heureux, auprès de
vous. Je ne courrais pas de dangers qui absorbent, je ne prendrais pas
de fatigues qui écrasent; tout, autour de moi, serait trop civilisé...
Ce qu'il me faudrait, c'est la vie sauvage. Si vous vous engagiez à
me faire capturer par des Touaregs, qui m'emmèneraient captif à
Tombouctou... je vous suivrais... Cette fois ce serait le salut!
--Je ne puis vous promettre de telles aventures, dit Davidoff en
souriant... Il me faut donc vous abandonner à vous-même.
Ils étaient arrivés devant une très belle villa, peinte en rose, dont
les fenêtres brillaient au travers des verdures touffues.
--C'est dit, vous entrez? demanda le médecin. Adieu donc, car je ne sais
si je vous verrai demain, et bonne chance.
Ils se serrèrent la main, et, pendant que le Russe regagnait la ville,
le peintre traversait le jardin. Il sonna à la porte de la maison. Un
valet de pied lui ouvrit, le fit pénétrer dans un vestibule en forme
de patio arabe, orné au centre d'un bassin, sur le fond bleu duquel
nageaient des cyprins aux écailles d'or. Autour des colonnes, qui
décoraient cette entrée, des rosiers grimpants s'élançaient. Au fond, un
escalier de marbre blanc montait jusqu'au premier étage.
--Madame est là? demanda Pierre Laurier.
--Dans le petit salon, répondit le domestique.
Le jeune homme poussa une porte et doucement entra. Sur un large canapé,
au milieu de coussins de soie, Clémence Villa était étendue, feuilletant
un livre. Elle leva la tête, étira ses bras, et resta immobile. Pierre
s'approcha, et, se penchant sur le fin visage de la belle fille, il lui
baisa les yeux.
[Illustration]
--Comme tu viens tard! fit la comédienne, avec une tranquille
indifférence, qui contrastait avec le reproche adressé.
--Le dîner du prince Patrizzi s'est prolongé plus que je ne pensais...
--On s'est amusé?
--Moins que si tu avais été avec nous.
--J'ai horreur de Patrizzi.
--Pourquoi?
--Je sens qu'il me déteste.
--Non, il ne te déteste pas, mais il m'aime beaucoup.
--Eh bien? Ne peut-il t'aimer sans me haïr?
--Il t'aimerait si tu ne me rendais pas malheureux.
--Ah! l'éternelle chanson!
La jeune femme fit claquer ses doigts, jeta son livre à la volée, à
l'autre bout du salon, et, d'un bond hargneux, se retourna sur son
canapé, la figure du côté de la muraille.
--Allons, Clémence, la paix, fit le peintre; parlons d'autre chose...
Mais la comédienne, sans bouger, et le nez sur les coussins, reprit
d'une voix âpre:
--Tu sais, ton Patrizzi, il m'a pourchassée, comme les autres, et c'est
parce que je n'ai pas voulu de lui qu'il me garde rancune.
La figure de Laurier se crispa, et avec ironie:
--Pourquoi as-tu fait, pour lui, une si blessante exception?
D'un seul élan, Clémence Villa fut sur ses pieds, et, rouge de colère,
les yeux étincelants sous ses sourcils froncés, de sa main agitée d'un
tremblement, montrant la porte:
--Mon petit, si tu viens ici pour me dire des insolences, tu peux
filer!...
--Oh! je sais que tu ne tiens guère à moi, tu ne me l'as jamais laissé
ignorer, dit le peintre, avec un geste de découragement.
--Alors pourquoi restes-tu?... Si tu étais aimable encore, je
comprendrais ton entêtement. Mais tu passes ton temps à me maudire chez
tes amis, ou à m'insulter chez moi. Tout ça, parce que je ne me plie pas
à tes fantaisies, et ne m'enferme pas pour vivre avec toi tout seul....
Quelle séduisante perspective...! En somme, tu es un ingrat. J'ai
quitté, pour te plaire, Sélim Nuno, qui avait été excellent pour moi, et
qui supportait, lui, tous mes caprices.... Je t'ai aimé beaucoup...
oh! tu le sais bien...! Car, avant ta folie, tu étais un charmant
et agréable garçon.... Mais voilà que, depuis trois mois, tu perds
complètement la tête, alors bonsoir! Moi, je ne sais pas soigner les
aliénés: va dans une maison de santé.
Elle s'était adossée à la cheminée en parlant ainsi, et, dans son
déshabillé de peluche rubis, le ton ambré de sa peau luisait comme de
l'ivoire. Sa petite tête aux boucles frisées, supportée par un cou un
peu long, avait une grâce exquise et, par l'échancrure de sa robe,
sa-poitrine sertie, comme un bijou, par une précieuse malines,
apparaissait voluptueuse, dans son orgueilleuse fermeté.
Pierre lentement s'approcha, et, s'asseyant sur un tabouret presque aux
pieds de la jeune femme:
--Pardonne-moi, je souffre, car je t'aime et je suis jaloux.
Elle le regarda durement et d'une voix coupante:
--Tant pis! Car je ne suis plus disposée à supporter tes soupçons et tes
brutalités. Voilà pas mal de semaines déjà que je me tiens à quatre pour
ne pas te le dire. Mais j'en ai assez. C'est fini, c'est fini, c'est
fini! Tu peux te dispenser de revenir.
Le peintre pâlit un peu.
--Tu me renvoies?
--Oui, je te renvoie.
Il resta un instant silencieux, comme s'il hésitait à exprimer jusqu'au
bout sa pensée. Puis, presque bas, avec la crainte de la réponse
méchante qu'il prévoyait:
--Est-ce que tu en aimes un autre?
--Qu'est-ce que ça peut te faire? Je ne t'aime plus, voilà ce qui est
important pour toi....
Une rougeur monta au visage du jeune homme, et ses mains tremblèrent. Il
mordit sa moustache, et affectant une souriante indifférence:
--Au moins suis-je bien remplacé? On a son amour-propre...!
--Rassure-toi, interrompit Clémence avec aigreur. Je ne perdrai pas
au change. Il est jeune, il est riche, il est beau.... Et, depuis
longtemps, il m'occupe.... Du reste, tu le connais, c'est un de tes
amis....
Et, comme le peintre, stupéfait par tant d'audace, se demandait s'il
veillait ou s'il rêvait, la jeune femme poursuivit, distillant chaque
parole, avec une atroce cruauté, ainsi qu'un mortel poison:
--Tu viens de le quitter.... Il dînait ce soir avec toi....
--Davidoff? s'écria Pierre.
--Imbécile! ricana Clémence. Ce Russe cynique, qui méprise les femmes,
et les conduirait avec un knout? Me juges-tu si sotte? Non! Celui qui
m'a plu est un charmant garçon, doux, mélancolique, un peu souffrant,
mais qui croit à l'amour et qui s'y donnerait tout entier.
A ces mots, Pierre fit un bon et, saisissant la comédienne par les
poignets, il la fit plier, maigre la résistance qu'elle lui opposait.
Leurs deux visages se rapprochèrent, leurs regards se trouvèrent un
instant confondus. Ils restèrent ainsi quelques secondes, soufflant la
haine et la colère. Enfin le peintre dit d'une voix tremblante:
--C'est de Jacques de Vignes que tu viens de parler?
--C'est de lui.
[Illustration]
--Tu sais qu'il est très gravement malade de la poitrine?
--Il me plaît ainsi.... le le soignerai.... L'amour pur m'a toujours
attirée...!
--C'est pour me torturer que tu as inventé celle histoire...? Avoue-le,
il n'y a pas un mot de vrai dans tout ceci?
--C'est ce que tu verras....
--Clémence, prends garde...!
Les yeux de la jeune femme étincelèrent de fureur, elle se dirigea
vers la sonnette, mais avec tant de précipitation que ses pieds
s'embarrassèrent dans les plis de sa robe. Pierre eut le temps de la
retenir par le bras:
--Tu me menaces, chez moi, cria-t-elle. Eh bien, je le prendrai, ton
Jacques.... Oui, je le prendrai, rien qu'à cause de toi!
Le peintre, d'un geste de dégoût, la repoussa si brusquement qu'elle
alla tomber sur le divan. Il prit son chapeau et d'une voix étouffée:
--Infâme créature! J'aimerais mieux mourir, maintenant, que de
m'approcher de toi! Va! continue ton ignoble existence! Peu m'importe!
Je ne te reverrai jamais!
Il ouvrit la porte d'un coup de poing, comme s'il voulait user, contre
les choses, une colère qu'il n'avait pas pu assouvir contre les êtres,
et, d'un pas rapide, il sortit dans le jardin. Il entendit, derrière
lui, la sonnerie électrique retentir sous la pression d'une main
irritée, le pas du domestique glisser vivement sur le dallage du
vestibule, et la voix rageuse de Clémence qui criait des ordres. Il ne
s'arrêta pas pour écouter. Il était emporté par une exaspération qui lui
donnait des envies de meurtre. Il s'était sauvé pour ne pas céder à la
tentation de frapper Clémence. Et, à l'air libre, sous le ciel rempli
d'étoiles, au milieu de la nuit qui sentait bon, rafraîchi par le vent
de la mer qui passait dans les orangers en fleurs, il commençait à
éprouver une grande honte. Était-ce possible que, pour cette fille,
il eût, depuis un an, fait toutes les folies qui lui revenaient,
misérables, à la mémoire; qu'il eût subi toutes les humiliations dont il
percevait plus vivement l'amertume? Après avoir dépensé tout ce qu'il
possédait pour soutenir le luxe de Clémence, il s'était endetté auprès
de ses amis; Son talent, énervé par une vie de plaisir absurde, s'était
refusé à la production, et il avait passé des jours entiers, dans
son atelier, à rêver des tableaux qu'il ne trouvait pas le courage
d'entreprendre. Heures mortelles, écoulées dans le doute et l'inquiétude
à se demander si la faculté créatrice n'était pas morte en lui, et si,
de sa vie, il pourrait recommencer virilement à travailler. Et tout
cela, pour cette coquine qui le trompait! Vraiment il était trop bête,
elle avait raison de le mépriser, et c'était une chance inespérée pour
lui qu'elle eût pris le parti de le renvoyer.
[Illustration]
Il se sentait, en cet instant, maître à nouveau de sa destinée. Il
était délivré de la goule qui avait desséché son cerveau, en même temps
qu'elle torturait son coeur. Il redevenait lui-même, et il allait
prouver, par des oeuvres, qu'il n'était pas fini, comme on commençait à
le dire.
--Oui! oui! elle verra ce que je vais faire, maintenant que je suis
débarrassé d'elle. Avant un mois, elle me regrettera, sinon par amour,
au moins par vanité!
Il marchait, en roulant ces pensées dans sa tête, sur la route de
Vintimille, et longeait la mer. Il avait fait, sans s'en apercevoir et
emporté par son agitation, beaucoup de chemin. Les lumières de Monaco
s'étaient perdues dans la nuit, et il était seul, au bas d'une falaise à
pic. A ses pieds, s'étendait la plage, sur les rochers de laquelle les
flots se brisaient avec un bruit monotone. Quelques nuages, courant au
large, cachaient, par moments, la lune, et tout devenait sombre. Pierre
s'assit sur une butte de sable, au revers du chemin, et, dans le calme
profond qui l'entourait, il songea.
Sa colère était tombée, et il jugeait nettement sa position. Il avait
pris des résolutions excellentes pour l'avenir, mais aurai t-il
l'énergie de les exécuter? Il savait à quoi s'en tenir par sa faiblesse.
Dix fois déjà, il avait juré de ne pas revoir celle qui bouleversait sa
vie, et, toujours, il était revenu plus lâche et, naturellement, plus
maltraité, mais supportant tout pour obtenir une caresse. Étrange
folie, qui, le réduisant à cet esclavage d'amour, lui laissait assez de
lucidité pour juger celle qui le subjuguait, et pas assez de courage
pour se soustraire à sa malsaine domination.
Il se dit: Après avoir si furieusement déclaré que je ne retournerais
point chez elle, est-ce que demain je serais assez lâche pour m'y
présenter? A voix haute, dans le silence nocturne, il répondit: Non!
Mais, comme pour le braver, la petite tête brune de Clémence, avec ses
yeux brillants et fascinateurs, lui apparut. Il la voyait sourire d'un
air de défi, et il lui semblait lire sur ses lèvres les paroles qu'il
lui avait tant de fois entendu prononcer: Toi! me quitter? Est-ce que
tu en aurais la force! Je te renverrais que tu reviendrais, quand même,
ainsi qu'un chien battu mais qui reste fidèle. Saurais-tu vivre sans
moi? Ne te suis-je pas indispensable? La sensation uniquement ressentie,
n'est-ce pas moi qui te l'ai donnée? Je suis entrée dans ta chair, dans
ton sang, dans tes nerfs. Aucune femme ne peut me remplacer pour toi.
Après moi, le monde est vide, et tu n'y rencontreras que l'ennui, le
dégoût, la lassitude, et le regret. Reviens donc! Ne fais pas de fierté
inutile! Je t'ai chassé ce soir, mais je t'attends demain. Ce sont
querelles d'amants qui se battent et puis s'embrassent, rendus plus
passionnés par leurs querelles d'un instant, plus enflammés par leur
résistance, comme les tigres, qui se déchirent en se caressant, mêlant
la douleur à la volupté! Peut-être, si tu accourais en ce moment, me
trouverais-tu calmée, seule, l'attendant, plus amoureuse. Qui t'arrête?
Une fausse honte? Qu'est-ce que l'effort à faire pour dompter un
scrupule d'orgueil, comparé aux ivresses que je te garde et que tu
connais bien?»
[Illustration]
L'ensorceleuse, évoquée par son imagination enfiévrée, lui fit de son
bras blanc, un geste de promesse. Il l'aperçut distinctement, dans la
clarté de sa chambre. Une palpitation l'étouffa, et, poussant un soupir,
il se leva pour aller la rejoindre.
Une bouffée de vent frais, en caressant son front, le tira de son rêve.
Il se vit au pied de la falaise, devant la mer, loin de la ville,
et l'image de la femme qui le possédait si bien s'évanouit dans la
transparence du ciel. Il frémit en se sentant encore si complètement
dominé par elle. S'il avait été auprès de la villa, au lieu d'être dans
la campagne, en un instant, sans avoir le temps de réfléchir et de se
reprendre, il eût été à ses pieds. Une rage le saisit. Elle disait donc
vrai, l'apparition qui, une seconde auparavant, le défiait de briser sa
chaîne? Que fallait-il donc pour qu'il ne retombât plus au pouvoir de la
fatale maîtresse? L'espace serait-il suffisant pour le séparer d'elle?
Et qui pouvait répondre qu'un soir de folie il ne partirait pas pour
aller se jeter à ses genoux? Lucide, en pleine possession de lui-même,
fort de toute sa rancune, il n'osait s'interroger, dans la crainte
d'être obligé de s'avouer que rien ne pourrait le retenir.
Il eut un mouvement de désespoir et de découragement profond. Il
comprenait pourtant toute l'indignité de sa vie, toute la bassesse de sa
conduite, toute l'ignominie de sa complaisance. Elle le trompait, il le
savait et il n'avait pas l'orgueilleuse énergie de ne plus la revoir.
Et quelles douleurs, quelles tristesses, dans cette existence qui
deviendrait plus misérable, à mesure qu'il se montrerait plus faible! Et
quel terme aurait-elle? Une mort inutile, dans quelque accès de jalousie
furieuse, un suicide absurde, dégradant, qui traînerait dans les
faits-divers des journaux, affligeant les derniers amis qui lui seraient
restés fidèles. Ne valait-il pas mieux en finir tout de suite, en face
de cette mer paisible, sous ce ciel profond, alors qu'il était encore
digne de faire couler des larmes sincères?
Il demeura à rêver dans la tranquille clarté de la lune, au milieu des
herbes odorantes. Et, peu à peu, sa pensée se détourna de la mauvaise
femme.
Une maison riante, calme, cachée dans la verdure, habitée par une
famille étroitement unie, s'évoquait maintenant. C'était celle où vivait
son ami Jacques de Vignes, entre sa mère et sa soeur. Certes, tout leur
aurait souri, si la maladie ne s'était abattue menaçante, active, sur ce
grand et beau garçon, qui s'attachait si ardemment à la vie. Que leur
manquait-il pour être heureux? La santé, pour le fils et le frère
passionnément aimé, la santé seulement. Mais, ironie de la destinée,
chaque jour Jacques se penchait plus triste, plus faible, comme pour
se rapprocher de la terre dans laquelle il devait prochainement
disparaître. Et il s'en désespérait, tandis que lui, si facilement,
aurait donné sa vie, en ce moment où, abreuvé de dégoûts, il la comptait
pour si peu de chose. S'il avait pu faire un pacte avec son ami et lui
céder sa surabondance de force, n'était-ce pas le salut pour le dolent
et débile jeune homme qu'il aimait si tendrement?
A cette minute précise, le récit du docteur Davidoff lui revint à la
mémoire, et un amer sourire crispa ses lèvres. Si cette mystérieuse
résurrection était possible, si le sortilège pouvait réellement agir,
et s'il lui était accordé de faire passer son âme, à lui, misérable,
torturé, dans le corps languissant de l'être cher, en qui défaillait si
complètement l'énergie de vivre? Ne serait-ce pas un miracle béni?
Une mélancolie soudaine courba son front vers la terre. Il pensa: Elle
m'a dit qu'elle l'aimait. Si je devenais lui, je serais donc aimé
d'elle? Je jouirais délicieusement de sa beauté et de sa grâce. Pour
moi tous ses sourires et tous ses baisers. Il frissonna. Depuis si
longtemps, la tendresse était absente des caresses de celle qu'il
adorait encore, il le sentait bien maintenant, sans illusion, sans
subterfuge, et qu'il ne pouvait se décider à quitter!
Dans la nuit, solitaire au milieu des rochers, en face de l'immensité
du ciel et de la mer, il tendit les ressorts de sa volonté, pour une
invocation suprême. Il fit appel à toutes les puissances invisibles. Si
elles existent, dit-il mentalement, si, comme on l'affirme, autour
de nous, dans l'air, et impalpables comme lui, glissent des êtres
mystérieux, qu'ils se révèlent à moi par des signes que je puisse
comprendre et je suis prêt à leur obéir. Je me donne à eux par le
sacrifice de moi-même. Créature de chair, je rentre dans l'immatérialité
et je m'abolis, avec délices, pour n'être plus moi et par conséquent ne
plus souffrir, gémir et pleurer. Qu'ils me parlent, par la voix de la
brise, par le murmure des flots, par le bruissement des plantes, et,
pour aller jusqu'à eux, je franchis les portes de la mort.
A peine avait-il terminé cette incantation qu'il frémit, épouvanté de
sa solitude. Il regarda peureusement autour de lui. La falaise était
déserte, la mer vide et le ciel sans bornes. Soudain, entre deux nuages,
la lune se montra et, dans l'espace illuminé, il sembla à Pierre que de
blancs spectres passaient. Il abaissa ses regards vers la nappe d'eau
qui s'étendait devant lui, et des feux follets lui apparurent entre
les rochers. Ils allaient, venaient, sautaient, légers, brillants,
s'évanouissaient pour reparaître, comme des âmes de naufragés rôdant,
sans cesse, autour des brisants sur lesquels les corps, qu'elles
habitaient, avaient péri.
Fasciné, Pierre ne pouvait détourner ses regards des fantômes nuageux,
des lueurs vagabondes, et une sorte de torpeur s'emparait de lui. Des
murmures emplirent ses oreilles, et, confus d'abord, ils se précisèrent
chantant: Viens avec nous, là où n'existe plus la souffrance. Meurs,
pour revivre incarné dans une créature de ton choix. Viens avec nous!
Pierre fit un effort pour se dérober à cette hallucination, il n'y
réussit pas. Il se sentait anéanti, incapable d'un mouvement, ainsi
qu'en état de catalepsie. Ses yeux se perdaient dans l'immensité de la
mer et du ciel, et, à ses oreilles vibraient les paroles surnaturelles.
Il pensa: L'initiation que je demandais m'est accordée. Les esprits se
sont manifestés. Je crois à eux, je leur obéirai, mais qu'ils renoncent
à m'obséder.
Comme s'il avait prononcé une formule magique, la vision s'effaça, les
chants cessèrent. Il se leva, marcha sur la plage déserte, et il put
croire qu'il avait rêvé. Mais il ne le crut pas. Avec une passion
singulière, il s'attachait au mystère dont la révélation venait de lui
être faite. Il voulait qu'il fût vrai, il y voyait la fin délicieuse de
tous ses maux.
Au haut de l'escarpement qu'il gravissait, il s'arrêta, prit son
portefeuille et, sur une carte, écrivit ces mots:
«Mon cher Jacques, je suis inutile aux autres, nuisible à moi-même. Je
veux changer cela. Je vais renouveler l'expérience que nous a racontée
Davidoff. Tu es ce que j'aime le plus au monde. Je te fais cadeau de mon
âme. Vis heureux par moi et pour moi.»
Il signa et, ôtant son chapeau, il passa le carré de papier entre le
feutre et le galon de soie. Il enleva tranquillement son paletot, le
déposa au bord de la route avec son chapeau, puis, à petits pas, il
redescendit à la mer. La côte, en cet endroit, s'infléchissait et
formait une baie, au fond de laquelle les flots mouraient avec un faible
murmure. Un sentier, courant sur le flanc de la falaise, conduisait à un
petit village de pêcheurs. L'attention de Pierre fut attirée bientôt
par un cotre qui s'avançait lentement, poussé par un reste de vent
qui gonflait sa voile très basse. Son pont, encombré de ballots et de
tonneaux, paraissait désert, mais, quand il approcha de la rive, des
matelots se montrèrent à l'avant. En même temps, des hommes sortirent de
derrière un rocher, et entrèrent dans l'eau, se dirigeant vers un canot
qui s'était détaché de la barque.
Le peintre, intéressé, malgré l'abattement de son esprit, devina
les fraudeurs dont le douanier lui avait signalé la venue probable.
Instinctivement il chercha celui-ci dans les broussailles qui
l'abritaient. Il avait, sans doute, quitté son poste, car rien ne
bougeait sur la falaise. Les gens des rochers s'étaient abouchés
avec ceux du bateau, et un va-et-vient commençait à s'organiser, des
marchandises avaient déjà été apportées à terre, lorsqu'un sifflement,
parti de la hauteur, troubla l'opération. Les hommes coururent sur le
sable, les matelots s'apprêtèrent à regagner le large. Au même moment,
un coup de feu éclata, dans le silence, et une flamme rouge illumina les
rochers. C'était le gabelou qui se manifestait. Sur un autre point, très
rapproché, une détonation retentit et des ombres coururent sur le flanc
de la falaise.
[Illustration]
Les hommes grimpaient le sentier avec leurs ballots, les fraudeurs
poussaient leur barque en eau profonde. Pendant la manoeuvre, un matelot
tomba à la mer. Des appels se firent entendre. C'étaient les douaniers
qui se rassemblaient. La barque gagnait le large et le nageur, qu'elle
laissait derrière elle, criait de toute sa force. Ses mouvements
devenaient désordonnés et sa voix faiblissait. Pierre se sentit remué
par les accents déchirants de cette créature vivante. L'instant d'avant
il ne songeait qu'à mourir, maintenant il voulait sauver. Il s'élança
vers la grève, sautant de rocher en rocher, essuya, en passant,
plusieurs coups de feu, arriva jusqu'au rivage et, se précipitant dans
la mer, il nagea vigoureusement vers l'homme qui se noyait.
A quelques centaines de mètres la barque s'était arrêtée. Les fraudeurs
avaient disparu dans les broussailles de la colline, et, sur la mer
polie comme un miroir, la lune versait sa froide et sereine lumière.