— Et qu’allez-vous faire? demanda la jeune fille avec un serrement de
cœur.
— Mon intention, en recevant cette lettre, a été de prendre à l’instant
même congé du roi.
— Et vous la reçûtes?...
— Avant-hier.
— Elle est datée de Fontainebleau.
— C’est étrange, n’est-ce pas? la Cour est à Paris. Enfin, je fusse
parti. Mais, quand je parlai au roi de mon départ, il se mit à rire et
me dit: «Monsieur l’ambassadeur, d’où vient que vous partez? Est-ce que
votre maître vous rappelle?» Je rougis, je fus décontenancé car, en
effet, le roi m’a envoyé ici, et je n’ai point reçu d’ordre de retour.
Mary fronça un sourcil pensif.
— Et vous restez? demanda-t-elle.
— Il le faut, mademoiselle.
— Et celle que vous aimez?...
— Eh bien?...
— Vous écrit-elle?
— Jamais.
— Jamais! Oh! elle ne vous aime donc pas?
— Au moins, elle ne m’a point écrit depuis mon départ.
— Vous écrivait-elle, auparavant?
— Quelquefois... Oh! j’espère qu’elle aura eu un empêchement.
— Voici le duc: silence.
En effet, Buckingham reparaissait au bout de l’allée seul et souriant;
il vint lentement et tendit la main aux deux causeurs.
— Vous êtes-vous entendus? dit-il.
— Sur quoi? demanda Mary Graffton.
— Sur ce qui peut vous rendre heureuse, chère Mary, et rendre Raoul
moins malheureux?
— Je ne vous comprends point, milord, dit Raoul.
— Voilà mon sentiment, miss Mary. Voulez-vous que je vous le dise
devant Monsieur?
Et il souriait.
— Si vous voulez dire, répondit la jeune fille avec fierté, que j’étais
disposée à aimer M. de Bragelonne, c’est inutile, car je le lui ai dit.
Buckingham réfléchit, et sans se décontenancer, comme elle s’y
attendait:
— C’est, dit-il, parce que je vous connais un délicat esprit et surtout
une âme loyale, que je vous laissais avec M. de Bragelonne, dont le
cœur malade peut se guérir entre les mains d’un médecin comme vous.
— Mais, milord, avant de me parler du cœur de M. de Bragelonne, vous me
parliez du vôtre. Voulez-vous donc que je guérisse deux cœurs à la fois?
— Il est vrai, miss Mary; mais vous me rendrez cette justice, que j’ai
bientôt cessé une poursuite inutile, reconnaissant que ma blessure, à
moi, était incurable.
Mary se recueillit un instant.
— Milord, dit-elle, M. de Bragelonne est heureux. Il aime, on l’aime.
Il n’a donc pas besoin d’un médecin tel que moi.
— M. de Bragelonne, dit Buckingham, est à la veille de faire une grave
maladie, et il a besoin, plus que jamais, que l’on soigne son cœur.
— Expliquez-vous, milord? demanda vivement Raoul.
— Non, peu à peu je m’expliquerais; mais, si vous le désirez, je puis
dire à miss Mary ce que vous ne pouvez entendre.
— Milord, vous me mettez à la torture: milord, vous savez quelque chose.
— Je sais que miss Mary Graffton est le plus charmant objet qu’un cœur
malade puisse rencontrer sur son chemin.
— Milord, je vous ai déjà dit que le vicomte de Bragelonne aimait
ailleurs, fit la jeune fille.
— Il a tort.
— Vous le savez donc, monsieur le duc? vous savez donc que j’ai tort?
— Oui.
— Mais qui aime-t-il donc? s’écria la jeune fille.
— Il aime une femme indigne de lui, dit tranquillement Buckingham, avec
ce flegme qu’un Anglais seul puise dans sa tête et dans son cœur.
Miss Mary Graffton fit un cri qui, non moins que les paroles prononcées
par Buckingham, appela sur les joues de Bragelonne la pâleur du
saisissement et le frissonnement de la terreur.
— Duc, s’écria-t-il, vous venez de prononcer de telles paroles que,
sans tarder d’une seconde, j’en vais chercher l’explication à Paris.
— Vous resterez ici, dit Buckingham.
— Moi?
— Oui, vous.
— Et comment cela?
— Parce que vous n’avez pas le droit de partir, et qu’on ne quitte pas
le service d’un roi pour celui d’une femme, fût-elle digne d’être aimée
comme l’est Mary Graffton.
— Alors instruisez-moi.
— Je le veux bien. Mais resterez-vous?
— Oui, si vous me parlez franchement.
Ils en étaient là, et sans doute Buckingham allait dire, non pas tout
ce qui était, mais tout ce qu’il savait, lorsqu’un valet de pied du roi
parut à l’extrémité de la terrasse et s’avança vers le cabinet où était
le roi avec miss Lucy Stewart.
Cet homme précédait un courrier poudreux qui paraissait avoir mis pied
à terre il y avait quelques instants à peine.
— Le courrier de France! le courrier de Madame! s’écria Raoul
reconnaissant la livrée de la duchesse.
L’homme et le courrier firent prévenir le roi tandis que le duc et miss
Graffton échangeaient un regard d’intelligence.
— Voulez-vous donc que je pleure?
— Non, mais je voudrais vous voir un peu plus mélancolique.
— Merci Dieu! ma belle, je l’ai été assez longtemps: quatorze ans
d’exil, de pauvreté, de misère; il me semblait que c’était une dette
payée; et puis la mélancolie enlaidit.
— Non pas, voyez plutôt le jeune Français.
— Oh! le vicomte de Bragelonne, vous aussi! Dieu me damne! elles en
deviendront toutes folles les unes après les autres; d’ailleurs, lui,
il a raison d’être mélancolique.
— Et pourquoi cela?
— Ah bien! il faut que je vous livre les secrets d’État.
— Il le faut si je le veux, puisque vous avez dit que vous étiez prêt à
faire tout ce que je voudrais.
— Eh bien! il s’ennuie dans ce pays, là! Êtes-vous contente?
— Il s’ennuie?
— Oui, preuve qu’il est un niais.
— Comment, un niais?
— Sans doute. Comprenez-vous cela? Je lui permets d’aimer miss Mary
Graffton, et il s’ennuie!
— Bon! il paraît que, si vous n’étiez pas aimé de miss Lucy Stewart,
vous vous consoleriez, vous, en aimant miss Mary Graffton?
— Je ne dis pas cela: d’abord, vous savez bien que Mary Graffton ne
m’aime pas; or, on ne se console d’un amour perdu que par un amour
trouvé. Mais, encore une fois, ce n’est pas de moi qu’il est question,
c’est de ce jeune homme. Ne dirait-on pas que celle qu’il laisse
derrière lui est une Hélène, une Hélène avant Péris, bien entendu.
— Mais il laisse donc quelqu’un, ce gentilhomme?
— C’est-à-dire qu’on le laisse.