Chapitre CLXXVI — Hampton-Court

Cette révélation que nous venons de voir Montalais faire à La

Vallière, à la fin de notre avant-dernier chapitre, nous ramène tout

naturellement au principal héros de cette histoire, pauvre chevalier

errant au souffle du caprice d’un roi.

Si notre lecteur veut bien nous suivre, nous passerons donc avec lui ce

détroit plus orageux que l’Europe qui sépare Calais de Douvres; nous

traverserons cette verte et plantureuse campagne aux mille ruisseaux

qui ceint Charing, Maidstone et dix autres villes plus pittoresques les

unes que les autres, et nous arriverons enfin à Londres.

De là, comme des limiers qui suivent une piste, lorsque nous aurons

reconnu que Raoul a fait un premier séjour à White-Hall, un second à

Saint-James; quand nous saurons qu’il a été reçu par Monck et introduit

dans les meilleures sociétés de la Cour de Charles II, nous courrons

après lui jusqu’à l’une des maisons d’été de Charles II, près de la

ville de Kingston, à Hampton-Court, que baigne la Tamise.

Le fleuve n’est pas encore, à cet endroit, l’orgueilleuse voie qui

charrie chaque jour un demi-million de voyageurs, et tourmente ses eaux

noires comme celles du Cocyte, en disant: «Moi aussi, je suis la mer.»

Non, ce n’est encore qu’une douce et verte rivière aux margelles

moussues, aux larges miroirs reflétant les saules et les hêtres,

avec quelque barque de bois desséché qui dort çà et là au milieu des

roseaux, dans une anse d’aulnes et de myosotis.

Les paysages s’étendent alentour calmes et riches; la maison de briques

perce de ses cheminées, aux fumées bleues, une épaisse cuirasse de houx

flaves et verts; l’enfant vêtu d’un sarrau rouge paraît et disparaît

dans les grandes herbes comme un coquelicot qui se courbe sous le

souffle du vent.

Les gros moutons blancs ruminent en fermant les yeux sous l’ombre des

petits trembles trapus, et, de loin en loin, le martin-pêcheur, aux

flancs d’émeraude et d’or, court comme une balle magique à la surface

de l’eau et frise étourdiment la ligne de son confrère, l’homme

pêcheur, qui guette, assis sur son batelet, la tanche et l’alose.

Au-dessus de ce paradis, fait d’ombre noire et de douce lumière,

se lève le manoir d’Hampton-Court, bâti par Wolsey, séjour que

l’orgueilleux cardinal avait créé désirable même pour un roi, et qu’il

fut forcé, en courtisan timide, de donner à son maître Henri VIII,

lequel avait froncé le sourcil d’envie et de cupidité au seul aspect du

château neuf.

Hampton-Court, aux murailles de briques, aux grandes fenêtres, aux

belles grilles de fer; Hampton-Court, avec ses mille tourillons,

ses clochetons bizarres, ses discrets promenoirs et ses fontaines

intérieures pareilles à celles de l’Alhambra; Hampton-Court, c’est

le berceau des roses, du jasmin et des clématites. C’est la joie des

yeux et de l’odorat, c’est la bordure la plus charmante de ce tableau

d’amour que déroula Charles II, parmi les voluptueuses peintures du

Titien, du Pordenone, de Van Dyck, lui qui avait dans sa galerie le

portrait de Charles Ier, roi martyr, et sur ses boiseries les trous des

balles puritaines lancées par les soldats de Cromwell, le 24 août 1648,

alors qu’ils avaient amené Charles Ier prisonnier à Hampton-Court.

C’est là que tenait sa cour ce roi toujours ivre de plaisir; ce roi

poète par le désir; ce malheureux d’autrefois qui se payait, par un

jour de volupté, chaque minute écoulée naguère dans l’angoisse et la

misère.

Ce n’était pas le doux gazon d’Hampton-Court, si doux que l’on croit

fouler le velours; ce n’était pas le carré de fleurs touffues qui ceint

le pied de chaque arbre et fait un lit aux rosiers de vingt pieds qui

s’épanouissent en plein ciel comme des gerbes d’artifice; ce n’étaient

pas les grands tilleuls dont les rameaux tombent jusqu’à terre comme

des saules, et voilent tout amour ou toute rêverie sous leur ombre ou

plutôt sous leur chevelure; ce n’était pas tout cela que Charles II

aimait dans son beau palais d’Hampton-Court.

Peut-être était-ce alors cette belle eau rousse pareille aux eaux de

la mer Caspienne, cette eau immense, ridée par un vent frais, comme

les ondulations de la chevelure de Cléopâtre, ces eaux tapissées de

cressons, de nénuphars blancs aux bulbes vigoureuses qui s’entrouvrent

pour laisser voir comme l’œuf le germe d’or rutilant au fond de

l’enveloppe laiteuse, ces eaux mystérieuses et pleines de murmures, sur

lesquelles naviguent les cygnes noirs et les petits canards avides,

frêle couvée au duvet de soie, qui poursuivent la mouche verte sur les

glaïeuls et la grenouille dans ses repaires de mousse.

C’étaient peut-être les houx énormes au feuillage bicolore, les ponts

riants jetés sur les canaux, les biches qui brament dans les allées

sans fin, et les bergeronnettes qui piétinent en voletant dans les

bordures de buis et de trèfle.

Car il y a de tout cela dans Hampton-Court; il y a, en outre, les

espaliers de roses blanches qui grimpent le long des hauts treillages

pour laisser retomber sur le sol leur neige odorante; il y a dans le

parc les vieux sycomores aux troncs verdissants qui baignent leurs

pieds dans une poétique et luxuriante moisissure.

Non, ce que Charles II aimait dans Hampton-Court, c’étaient les ombres

charmantes qui couraient après midi sur ses terrasses, lorsque, comme

Louis XIV, il avait fait peindre leurs beautés dans son grand cabinet

par un des pinceaux intelligents de son époque, pinceaux qui savaient

attacher sur la toile un rayon échappé de tant de beaux yeux qui

lançaient l’amour.

Le jour où nous arrivons à Hampton-Court, le ciel est presque doux

et clair comme en un jour de France, l’air est d’une tiédeur humide,

les géraniums, les pois de senteur énormes, les seringats et les

héliotropes, jetés par millions dans le parterre, exhalent leurs arômes

enivrants.

Il est une heure. Le roi, revenu de la chasse, a dîné, rendu visite

à la duchesse de Castelmaine, la maîtresse en titre, et, après cette

preuve de fidélité, il peut à l’aise se permettre des infidélités

jusqu’au soir.

Toute la Cour folâtre et aime. C’est le temps où les dames demandent

sérieusement aux gentilshommes leur sentiment sur tel ou tel pied plus

ou moins charmant, selon qu’il est chaussé d’un bas de soie rose ou

d’un bas de soie verte.

C’est le temps où Charles II déclare qu’il n’y a pas de salut pour une

femme sans le bas de soie verte, parce que Mlle Lucy Stewart les porte

de cette couleur.

Tandis que le roi cherche à communiquer ses préférences, nous verrons,

dans l’allée des hêtres qui faisait face à la terrasse, une jeune dame

en habit de couleur sévère marchant auprès d’un autre habit de couleur

lilas et bleu sombre.

Elles traversèrent le parterre de gazon, au milieu duquel s’élevait une

belle fontaine aux sirènes de bronze, et s’en allèrent en causant sur

la terrasse, le long de laquelle, de la clôture de briques, sortaient

dans le parc plusieurs cabinets variés de forme; mais, comme ces

cabinets étaient pour la plupart occupés, ces jeunes femmes passèrent:

l’une rougissait, l’autre rêvait.

Enfin, elles vinrent au bout de cette terrasse qui dominait toute la

Tamise, et, trouvant un frais abri, s’assirent côte à côte.

— Où allons-nous, Stewart? dit la plus jeune des deux femmes à sa

compagne.

— Ma chère Graffton, nous allons, tu le vois bien, où tu nous mènes.

— Moi?

— Sans doute, toi! à l’extrémité du palais, vers ce banc où le jeune

Français attend et soupire.

Miss Mary Graffton s’arrêta court.

— Non, non, dit-elle, je ne vais pas là.

— Pourquoi?

— Retournons, Stewart.

— Avançons, au contraire, et expliquons-nous.

— Sur quoi?

— Sur ce que le vicomte de Bragelonne est de toutes les promenades que

tu fais, comme tu es de toutes les promenades qu’il fait.

— Et tu en conclus qu’il m’aime ou que je l’aime?

— Pourquoi pas? C’est un charmant gentilhomme. Personne ne m’entend, je

l’espère, dit miss Lucy Stewart en se retournant avec un sourire qui

indiquait, au reste, que son inquiétude n’était pas grande.

— Non, non, dit Mary, le roi est dans son cabinet ovale avec M. de

Buckingham.

— À propos de M. de Buckingham, Mary...

— Quoi?

— Il me semble qu’il s’est déclaré ton chevalier depuis le retour de

France; comment va ton cœur de ce côté?

Mary Graffton haussa les épaules.

— Bon! bon! je demanderai cela au beau Bragelonne, dit Stewart en

riant; allons le retrouver bien vite.

— Pour quoi faire?

— J’ai à lui parler, moi.

— Pas encore; un mot auparavant. Voyons, toi, Stewart, qui sais les

petits secrets du roi.

— Tu crois cela?

— Dame! tu dois les savoir, ou personne ne les saura; dis, pourquoi M.

de Bragelonne est-il en Angleterre, et qu’y fait-il?

— Ce que fait tout gentilhomme envoyé par son roi vers un autre roi.

— Soit; mais, sérieusement, quoique la politique ne soit pas notre

fort, nous en savons assez pour comprendre que M. de Bragelonne n’a

point ici de mission sérieuse.

— Écoute dit Stewart avec une gravité affectée, je veux bien pour toi

trahir un secret d’État. Veux-tu que je te récite la lettre de crédit

donnée par le roi Louis XIV à M. de Bragelonne, et adressée à Sa

Majesté le roi Charles II?

— Oui, sans doute.

— La voici: «Mon frère, je vous envoie un gentilhomme de ma Cour, fils

de quelqu’un que vous aimez. Traitez-le bien, je vous en prie, et

faites-lui aimer l’Angleterre.»

— Il y avait cela?

— Tout net... ou l’équivalent. Je ne réponds pas de la forme, mais je

réponds du fond.

— Eh bien! qu’en as-tu déduit, ou plutôt qu’en a déduit le roi?

— Que Sa Majesté française avait ses raisons pour éloigner M. de

Bragelonne, et le marier... autre part qu’en France.

— De sorte qu’en vertu de cette lettre?...

— Le roi Charles II a reçu de Bragelonne comme tu sais, splendidement

et amicalement; il lui a donné la plus belle chambre de White-Hall,

et, comme tu es la plus précieuse personne de sa Cour, attendu que tu

as refusé son cœur... allons, ne rougis pas... il a voulu te donner du

goût pour le Français et lui faire ce beau présent. Voilà pourquoi,

toi, héritière de trois cent mille livres, toi, future duchesse,

toi, belle et bonne, il t’a mise de toutes les promenades dont M. de

Bragelonne faisait partie. Enfin, c’était un complot, une espèce de

conspiration. Vois si tu veux y mettre le feu, je t’en livre la mèche.

Miss Mary sourit avec une expression charmante qui lui était familière,

et serrant le bras de sa compagne:

— Remercie le roi, dit-elle.

— Oui, oui, mais M. de Buckingham est jaloux. Prends garde! répliqua

Stewart.

Ces mots étaient à peine prononcés, que M. de Buckingham sortait de

l’un des pavillons de la terrasse et, s’approchant des deux femmes avec

un sourire:

— Vous vous trompez, miss Lucy, dit-il, non, je ne suis pas jaloux, et

la preuve, miss Mary, c’est que voici là-bas celui qui devrait être la

cause de ma jalousie, le vicomte de Bragelonne, qui rêve tout seul.

Pauvre garçon! Permettez donc que je lui abandonne votre gracieuse

compagnie pendant quelques minutes, attendu que j’ai besoin de causer

pendant ces quelques minutes avec miss Lucy Stewart.

Alors, s’inclinant du côté de Lucy:

— Me ferez-vous, dit-il, l’honneur de prendre ma main pour aller saluer

le roi, qui nous attend?

Et, à ces mots, Buckingham, toujours riant, prit la main de miss Lucy

Stewart et l’emmena.

Restée seule, Mary Graffton, la tête inclinée sur l’épaule avec cette

mollesse gracieuse particulière aux jeunes Anglaises, demeura un

instant immobile, les yeux fixés sur Raoul, mais comme indécise de ce

qu’elle devait faire. Enfin, après que ses joues, en pâlissant et en

rougissant tour à tour, eurent révélé le combat qui se passait dans

son cœur, elle parut prendre une résolution et s’avança d’un pas assez

ferme vers le banc où Raoul était assis, et rêvait comme on l’avait

bien dit.

Le bruit des pas de miss Mary, si léger qu’il fût sur la pelouse verte,

réveilla Raoul; il détourna la tête, aperçut la jeune fille et marcha

au-devant de la compagne que son heureux destin lui amenait.

— On m’envoie à vous, monsieur, dit Mary Graffton; m’acceptez-vous?

— Et à qui dois-je être reconnaissant d’un pareil bonheur,

mademoiselle? demanda Raoul.

— À M. de Buckingham, répliqua Mary en affectant la gaieté.

— À M. de Buckingham, qui recherche si passionnément votre précieuse

compagnie! Mademoiselle, dois-je vous croire?

— En effet, monsieur, vous le voyez, tout conspire à ce que nous

passions la meilleure ou plutôt la plus longue part de nos journées

ensemble. Hier, c’était le roi qui m’ordonnait de vous faire asseoir

près de moi, à table; aujourd’hui, c’est M. de Buckingham qui me prie

de venir m’asseoir près de vous, sur ce banc.

— Et il s’est éloigné pour me laisser la place libre? demanda Raoul,

avec embarras.

— Regardez là-bas, au détour de l’allée, il va disparaître avec miss

Stewart. A-t-on de ces complaisances-là en France, monsieur le vicomte?

— Mademoiselle, je ne pourrais trop dire ce qui se fait en France, car

à peine si je suis Français. J’ai vécu dans plusieurs pays et presque

toujours en soldat; puis j’ai passé beaucoup de temps à la campagne; je

suis un sauvage.

— Vous ne vous plaisez point en Angleterre, n’est-ce pas?

— Je ne sais, dit Raoul distraitement et en poussant un soupir.

— Comment, vous ne savez?...

— Pardon, fit Raoul en secouant la tête et en rappelant à lui ses

pensées. Pardon, je n’entendais pas.

— Oh! dit la jeune femme en soupirant à son tour, comme le duc de

Buckingham a eu tort de m’envoyer ici!

— Tort? dit vivement Raoul. Vous avez raison: ma compagnie est

maussade, et vous vous ennuyez avec moi. M. de Buckingham a eu tort de

vous envoyer ici.

— C’est justement, répliqua la jeune femme avec sa voix sérieuse et

vibrante, c’est justement parce que je ne m’ennuie pas avec vous que M.

de Buckingham a eu tort de m’envoyer près de vous.

Raoul rougit à son tour.

— Mais, reprit-il, comment M. de Buckingham vous envoie-t-il près de

moi, et comment y venez-vous vous-même? M. de Buckingham vous aime, et

vous l’aimez...

— Non, répondit gravement Mary, non! M. de Buckingham ne m’aime point,

puisqu’il aime Mme la duchesse d’Orléans; et, quant à moi, je n’ai

aucun amour pour le duc.

Raoul regarda la jeune femme avec étonnement.

— Êtes-vous l’ami de M. de Buckingham, vicomte? demanda-t-elle.

— M. le duc me fait l’honneur de m’appeler son ami, depuis que nous

nous sommes vus en France.

— Vous êtes de simples connaissances, alors?

— Non, car M. le duc de Buckingham est l’ami très intime d’un

gentilhomme que j’aime comme un frère.

— De M. le comte de Guiche.

— Oui, mademoiselle.

— Lequel aime Mme la duchesse d’Orléans?

— Oh! que dites-vous là?

— Et qui en est aimé, continua tranquillement la jeune femme.

Raoul baissa la tête; miss Mary Graffton continua en soupirant:

— Ils sont bien heureux!... Tenez, quittez-moi, monsieur de Bragelonne,

car M. de Buckingham vous a donné une fâcheuse commission en m’offrant

à vous comme compagne de promenade. Votre cœur est ailleurs, et à peine

si vous me faites l’aumône de votre esprit. Avouez, avouez... Ce serait

mal à vous, vicomte, de ne pas avouer.

— Madame, je l’avoue.

Elle le regarda.

Il était si simple et si beau, son œil avait tant de limpidité, de

douce franchise et de résolution, qu’il ne pouvait venir à l’idée d’une

femme, aussi distinguée que l’était miss Mary, que le jeune homme fût

un discourtois ou un niais.

Elle vit seulement qu’il aimait une autre femme qu’elle dans toute la

sincérité de son cœur.

— Oui, je comprends, dit-elle; vous êtes amoureux en France.

Raoul s’inclina.

— Le duc connaît-il cet amour?

— Nul ne le sait, répondit Raoul.

— Et pourquoi me le dites-vous, à moi?

— Mademoiselle...

— Allons, parlez.

— Je ne puis.

— C’est donc à moi d’aller au-devant de l’explication; vous ne

voulez rien me dire, à moi, parce que vous êtes convaincu maintenant

que je n’aime point le duc, parce que vous voyez que je vous eusse

aimé peut-être, parce que vous êtes un gentilhomme plein de cœur et

de délicatesse, et qu’au lieu de prendre, ne fût-ce que pour vous

distraire un moment, une main que l’on approchait de la vôtre, qu’au

lieu de sourire à ma bouche qui vous souriait, vous avez préféré, vous

qui êtes jeune, me dire, à moi qui suis belle: «J’aime en France!» Eh

bien! merci monsieur de Bragelonne, vous êtes un noble gentilhomme, et

je vous en aime davantage... d’amitié. À présent, ne parlons plus de

moi, parlons de vous. Oubliez que miss Graffton vous a parlé d’elle;

dites-moi pourquoi vous êtes triste, pourquoi vous l’êtes davantage

encore depuis quelques jours?

Raoul fut ému jusqu’au fond du cœur à l’accent doux et triste de cette

voix; il ne put trouver un mot de réponse; la jeune fille vint encore à

son secours.

— Plaignez-moi, dit-elle. Ma mère était Française. Je puis donc dire

que je suis Française par le sang et l’âme. Mais sur cette ardeur

planent sans cesse le brouillard et la tristesse de l’Angleterre.

Parfois je rêve d’or et de magnifiques félicités; mais soudain la brume

arrive et s’étend sur mon rêve qu’elle éteint. Cette fois encore, il en

a été ainsi. Pardon, assez là-dessus; donnez-moi votre main et contez

vos chagrins à une amie.

— Vous êtes Française, avez-vous dit, Française d’âme et de sang!

— Oui, non seulement, je le répète, ma mère était Française; mais

encore, comme mon père, ami du roi Charles Ier, s’était exilé

en France, et pendant le procès du prince, et pendant la vie du

Protecteur, j’ai été élevée à Paris; à la restauration du roi Charles

II, mon père est revenu en Angleterre pour y mourir presque aussitôt,

pauvre père! Alors, le roi Charles m’a faite duchesse et a complété mon

douaire.

— Avez-vous encore quelque parent en France? demanda Raoul avec un

profond intérêt.

— J’ai une sœur, mon aînée de sept ou huit ans, mariée en France et

déjà veuve; elle s’appelle Mme de Bellière.

Raoul fit un mouvement.

— Vous la connaissez?

— J’ai entendu prononcer son nom.

— Elle aime aussi, et ses dernières lettres m’annoncent qu’elle est

heureuse, donc elle est aimée. Moi, je vous le disais, monsieur de

Bragelonne, j’ai la moitié de son âme, mais je n’ai point la moitié de

son bonheur. Mais parlons de vous. Qui aimez-vous en France?

— Une jeune fille douce et blanche comme un lis.

— Mais, si elle vous aime, pourquoi êtes-vous triste?

— On m’a dit qu’elle ne m’aimait plus.

— Vous ne le croyez pas, j’espère?

— Celui qui m’écrit n’a point signé sa lettre.

— Une dénonciation anonyme! Oh! c’est quelque trahison, dit miss

Graffton.

— Tenez, dit Raoul en montrant à la jeune fille un billet qu’il avait

lu cent fois.

Mary Graffton prit le billet et lut:

«Vicomte, disait cette lettre, vous avez bien raison de vous divertir

là-bas avec les belles dames du roi Charles II; car, à la Cour du roi

Louis XIV, on vous assiège dans le château de vos amours. Restez donc à

jamais à Londres, pauvre vicomte, ou revenez vite à Paris.»

— Pas de signature? dit Miss Mary.

— Non.

— Donc, n’y croyez pas.

— Oui; mais voici une seconde lettre.

— De qui?

— De M. de Guiche.

— Oh! c’est autre chose! Et cette lettre vous dit?...

— Lisez.

«Mon ami, je suis blessé, malade. Revenez, Raoul; revenez!

Le vicomte de Bragelonne, Tome III. · 第 43 / 64 题