Après le départ du roi, La Vallière s’était soulevée, les bras
étendus, comme pour le suivre, comme pour l’arrêter; puis, lorsque,
les portes refermées par lui, le bruit de ses pas s’était perdu dans
l’éloignement, elle n’avait plus eu que tout juste assez de force pour
aller tomber aux pieds de son crucifix.
Elle demeura là, brisée, écrasée, engloutie dans sa douleur, sans se
rendre compte d’autre chose que de sa douleur même, douleur qu’elle ne
comprenait, d’ailleurs, que par l’instinct et la sensation.
Au milieu de ce tumulte de ses pensées, La Vallière entendit rouvrir sa
porte; elle tressaillit. Elle se retourna, croyant que c’était le roi
qui revenait.
Elle se trompait, c’était Madame.
Que lui importait Madame! Elle retomba, la tête sur son prie-Dieu.
C’était Madame, émue, irritée, menaçante. Mais qu’était-ce que cela?
— Mademoiselle, dit la princesse s’arrêtant devant La Vallière, c’est
fort beau, j’en conviens, de s’agenouiller, de prier, de jouer la
religion; mais, si soumise que vous soyez au roi du Ciel, il convient
que vous fassiez un peu la volonté des princes de la terre.
La Vallière souleva péniblement sa tête en signe de respect.
— Tout à l’heure, continua Madame, il vous a été fait une
recommandation, ce me semble?
L’œil à la fois fixe et égaré de La Vallière montra son ignorance et
son oubli.
— La reine vous a recommandé, continua Madame, de vous ménager assez
pour que nul ne pût répandre de bruits sur votre compte.
Le regard de La Vallière devint interrogateur.
— Eh bien! continua Madame, il sort de chez vous quelqu’un dont la
présence est une accusation.
La Vallière resta muette.
— Il ne faut pas, continua Madame, que ma maison, qui est celle de
la première princesse du sang, donne un mauvais exemple à la Cour;
vous seriez la cause de ce mauvais exemple. Je vous déclare donc,
mademoiselle, hors de la présence de tout témoin, car je ne veux pas
vous humilier, je vous déclare donc que vous êtes libre de partir de ce
moment, et que vous pouvez retourner chez Mme votre mère, à Blois.
La Vallière ne pouvait tomber plus bas; La Vallière ne pouvait souffrir
plus qu’elle n’avait souffert.
Sa contenance ne changea point; ses mains demeurèrent jointes sur ses
genoux comme celles de la divine Madeleine.
— Vous m’avez entendue? dit Madame.
Un simple frissonnement qui parcourut tout le corps de La Vallière
répondit pour elle.
Et, comme la victime ne donnait pas d’autre signe d’existence, Madame
sortit.
Alors, à son cœur suspendu, à son sang figé en quelque sorte dans
ses veines, La Vallière sentit peu à peu se succéder des pulsations
plus rapides aux poignets, au cou et aux tempes. Ces pulsations, en
s’augmentant progressivement, se changèrent bientôt en une fièvre
vertigineuse, dans le délire de laquelle elle vit tourbillonner toutes
les figures de ses amis luttant contre ses ennemis.
Elle entendait s’entrechoquer à la fois dans ses oreilles assourdies
des mots menaçants et des mots d’amour; elle ne se souvenait plus
d’être elle-même; elle était soulevée hors de sa première existence
comme par les ailes d’une puissante tempête, et, à l’horizon du chemin
dans lequel le vertige la poussait, elle voyait la pierre du tombeau
se soulevant et lui montrant l’intérieur formidable et sombre de
l’éternelle nuit.
Mais cette douloureuse obsession de rêves finit par se calmer, pour
faire place à la résignation habituelle de son caractère.
Un rayon d’espoir se glissa dans son cœur comme un rayon de jour dans
le cachot d’un pauvre prisonnier.
Elle se reporta sur la route de Fontainebleau, elle vit le roi à
cheval à la portière de son carrosse, lui disant qu’il l’aimait, lui
demandant son amour, lui faisant jurer et jurant que jamais une soirée
ne passerait sur une brouille sans qu’une visite, une lettre, un signe
vint substituer le repos de la nuit au trouble du soir. C’était le roi
qui avait trouvé cela, qui avait fait jurer cela, qui lui-même avait
juré cela. Il était donc impossible que le roi manquât à la promesse
qu’il avait lui-même exigée, à moins que le roi ne fût un despote qui
commandât l’amour comme il commandait l’obéissance, à moins que le roi
ne fût un indifférent que le premier obstacle suffit pour arrêter en
chemin.
Le roi, ce doux protecteur, qui, d’un mot, d’un seul mot, pouvait faire
cesser toutes ses peines, le roi se joignait donc à ses persécuteurs.
Oh! sa colère ne pouvait durer. Maintenant qu’il était seul, il devait
souffrir tout ce qu’elle souffrait elle-même. Mais lui, lui n’était pas
enchaîné comme elle; lui pouvait agir, se mouvoir, venir; elle, elle,
elle ne pouvait rien qu’attendre.
Et elle attendait de toute son âme, la pauvre enfant; car il était
impossible que le roi ne vînt pas.
Il était dix heures et demie à peine.
Il allait ou venir, ou lui écrire, ou lui faire dire une bonne parole
par M. de Saint-Aignan.
S’il venait, oh! comme elle allait s’élancer au-devant de lui! comme
elle allait repousser cette délicatesse qu’elle trouvait maintenant mal
entendue! comme elle allait lui dire: «Ce n’est pas moi qui ne vous
aime pas; ce sont elles qui ne veulent pas que je vous aime.»
Et alors, il faut le dire, en y réfléchissant, et au fur et à mesure
qu’elle y réfléchissait, elle trouvait Louis moins coupable. En effet,
il ignorait tout. Qu’avait-il dû penser de son obstination à garder le
silence? Impatient, irritable, comme on connaissait le roi, il était
extraordinaire qu’il eût même conservé si longtemps son sang-froid. Oh!
sans doute elle n’eût pas agi ainsi, elle: elle eût tout compris, tout
deviné. Mais elle était une pauvre fille et non pas un grand roi.
Oh! s’il venait! s’il venait!... comme elle lui pardonnerait tout ce
qu’il venait de lui faire souffrir! comme elle l’aimerait davantage
pour avoir souffert!
Et sa tête tendue vers la porte, ses lèvres entrouvertes, attendaient,
Dieu lui pardonne cette idée profane! le baiser que les lèvres du roi
distillaient si suavement le matin quand il prononçait le mot amour.
Si le roi ne venait pas, au moins écrirait-il; c’était la seconde
chance, chance moins douce, moins heureuse que l’autre, mais qui
prouverait tout autant d’amour, et seulement un amour plus craintif.
Oh! comme elle dévorerait cette lettre! comme elle se hâterait d’y
répondre! comme, une fois le messager parti, elle baiserait, relirait,
presserait sur son cœur le bienheureux papier qui devait lui apporter
le repos, la tranquillité, le bonheur!
Enfin, le roi ne venait pas; si le roi n’écrivait pas, il était
au moins impossible qu’il n’envoyât pas de Saint-Aignan ou que de
Saint-Aignan ne vint pas de lui-même. À un tiers, comme elle dirait
tout! La majesté royale ne serait plus là pour glacer ses paroles sur
ses lèvres, et alors aucun doute ne pourrait demeurer dans le cœur du
roi.
Tout, chez La Vallière, cœur et regard, matière et esprit, se tourna
donc vers l’attente.
Elle se dit qu’elle avait encore une heure d’espoir; que, jusqu’à
minuit, le roi pouvait venir, écrire ou envoyer; qu’à minuit seulement,
toute attente serait inutile, tout espoir serait perdu.
Tant qu’il y eut quelque bruit dans le palais, la pauvre enfant crut
être la cause de ce bruit; tant qu’il passa des gens dans la cour, elle
crut que ces gens étaient des messagers du roi venant chez elle.
Onze heures sonnèrent; puis onze heures un quart; puis onze heures et
demie.
Les minutes coulaient lentement dans cette anxiété, et pourtant elles
fuyaient encore trop vite.
Les trois quarts sonnèrent.
Minuit! minuit! la dernière, la suprême espérance vint à son tour.
Avec le dernier tintement de l’horloge, la dernière lumière s’éteignit;
avec la dernière lumière, le dernier espoir.
Ainsi, le roi lui-même l’avait trompée; le premier, il mentait au
serment qu’il avait fait le jour même; douze heures entre le serment et
le parjure! Ce n’était pas avoir gardé longtemps l’illusion.
Donc, non seulement le roi n’aimait pas, mais encore il méprisait celle
que tout le monde accablait; il la méprisait au point de l’abandonner
à la honte d’une expulsion qui équivalait à une sentence ignominieuse;
et cependant, c’était lui, lui, le roi, qui était la cause première de
cette ignominie.
Un sourire amer, le seul symptôme de colère qui, pendant cette longue
lutte, eût passé sur la figure angélique de la victime, un sourire amer
apparut sur ses lèvres.
En effet, pour elle, que restait-il sur la terre après le roi? Rien.
Seulement, Dieu restait au ciel.
Elle pensa à Dieu.
— Mon Dieu! dit-elle, vous me dicterez vous-même ce que j’ai à faire.
C’est de vous que j’attends tout, de vous que je dois tout attendre.
Et elle regarda son crucifix, dont elle baisa les pieds avec amour.
— Voilà, dit-elle, un maître qui n’oublie et n’abandonne jamais ceux
qui ne l’abandonnent et qui ne l’oublient pas; c’est à celui-là seul
qu’il faut se sacrifier.
Alors, il eût été visible, si quelqu’un eût pu plonger son regard
dans cette chambre, il eût été visible, disons-nous, que la pauvre
désespérée prenait une résolution dernière, arrêtait un plan suprême
dans son esprit, montait enfin cette grande échelle de Jacob qui
conduit les âmes de la terre au ciel.
Alors, et comme ses genoux n’avaient plus la force de la soutenir, elle
se laissa peu à peu aller sur les marches du prie-Dieu, la tête adossée
au bois de la croix, et, l’œil fixe, la respiration haletante, elle
guetta sur les vitres les premières heures du jour.
Deux heures du matin la trouvèrent dans cet égarement ou, plutôt, dans
cette extase. Elle ne s’appartenait déjà plus.
Aussi, lorsqu’elle vit la teinte violette du matin descendre sur les
toits du palais et dessiner vaguement les contours du christ d’ivoire
qu’elle tenait embrassé, elle se leva avec une certaine force, baisa
les pieds du divin martyr, descendit l’escalier de sa chambre, et
s’enveloppa la tête d’une mante tout en descendant.
Elle arriva au guichet juste au moment où la ronde de mousquetaires en
ouvrait la porte pour admettre le premier poste des Suisses.
Alors, se glissant derrière les hommes de garde, elle gagna la rue
avant que le chef de la patrouille eût même songé à se demander quelle
était cette jeune femme qui s’échappait si matin du palais.