Le roi entra dans ses appartements d’un pas rapide.
Peut-être Louis XIV marchait-il si vite pour ne pas chanceler. Il
laissait derrière lui comme la trace d’un deuil mystérieux.
Cette gaieté, que chacun avait remarquée dans son attitude à son
arrivée, et dont chacun s’était réjoui, nul ne l’avait peut-être
approfondie dans son véritable sens; mais ce départ si orageux, ce
visage si bouleversé, chacun le comprit, ou du moins le crut comprendre
facilement.
La légèreté de Madame, ses plaisanteries un peu rudes pour un caractère
ombrageux, et surtout pour un caractère de roi; l’assimilation trop
familière, sans doute, de ce roi à un homme ordinaire; voilà les
raisons que l’assemblée donna du départ précipité et inattendu de Louis
XIV.
Madame, plus clairvoyante d’ailleurs, n’y vit cependant point d’abord
autre chose. C’était assez pour elle d’avoir rendu quelque petite
torture d’amour-propre à celui qui, oubliant si promptement des
engagements contractés, semblait avoir pris à tâche de dédaigner sans
cause les plus nobles et les plus illustres conquêtes.
Il n’était pas sans une certaine importance pour Madame, dans la
situation où se trouvaient les choses, de faire voir au roi la
différence qu’il y avait à aimer en haut lieu ou à courir l’amourette
comme un cadet de province.
Avec ces grandes amours, sentant leur loyauté et leur toute-puissance,
ayant en quelque sorte leur étiquette et leur ostentation, un roi, non
seulement ne dérogeait point, mais encore trouvait repos, sécurité,
mystère et respect général.
Dans l’abaissement des vulgaires amours, au contraire, il rencontrait,
même chez les plus humbles sujets, la glose et le sarcasme; il perdait
son caractère d’infaillible et d’inviolable. Descendu dans la région
des petites misères humaines, il en subissait les pauvres orages.
En un mot, faire du roi-dieu un simple mortel en le touchant au cœur,
ou plutôt même au visage, comme le dernier de ses sujets, c’était
porter un coup terrible à l’orgueil de ce sang généreux: on captivait
Louis plus encore par l’amour-propre que par l’amour. Madame avait
sagement calculé sa vengeance; aussi, comme on l’a vu, s’était-elle
vengée.
Qu’on n’aille pas croire cependant que Madame eût les passions
terribles des héroïnes du Moyen Age et qu’elle vît les choses sous leur
aspect sombre; Madame, au contraire, jeune, gracieuse, spirituelle,
coquette, amoureuse, plutôt de fantaisie, d’imagination ou d’ambition
que de cœur; Madame, au contraire, inaugurait cette époque de plaisirs
faciles et passagers qui signala les cent vingt ans qui s’écoulèrent
entre la moitié du XVIIe siècle et les trois quarts du XVIIIe.
Madame voyait donc, ou plutôt croyait voir les choses sous leur
véritable aspect; elle savait que le roi, son auguste beau-frère, avait
ri le premier de l’humble La Vallière, et que, selon ses habitudes, il
n’était pas probable qu’il adorât jamais la personne dont il avait pu
rire, ne fût-ce qu’un instant.
D’ailleurs, l’amour-propre n’était-il pas là, ce démon souffleur qui
joue un si grand rôle dans cette comédie dramatique qu’on appelle la
vie d’une femme; l’amour-propre ne disait-il point tout haut, tout
bas, à demi-voix, sur tous les tons possibles, qu’elle ne pouvait
véritablement, elle, princesse, jeune, belle, riche, être comparée à la
pauvre La Vallière, aussi jeune qu’elle, c’est vrai, mais bien moins
jolie, mais tout à fait pauvre? Et que cela n’étonne point de la part
de Madame; on le sait, les plus grands caractères sont ceux qui se
flattent le plus dans la comparaison qu’ils font d’eux aux autres, des
autres à eux.
Peut-être demandera-t-on ce que voulait Madame avec cette attaque
si savamment combinée? Pourquoi tant de forces déployées, s’il ne
s’agissait de débusquer sérieusement le roi d’un cœur tout neuf dans
lequel il comptait se loger! Madame avait-elle donc besoin de donner
une pareille importance à La Vallière, si elle ne redoutait pas La
Vallière?
Non, Madame ne redoutait pas La Vallière, au point de vue où un
historien qui sait les choses voit l’avenir, ou plutôt le passé; Madame
n’était point un prophète ou une sibylle; Madame ne pouvait pas plus
qu’un autre lire dans ce terrible et fatal livre de l’avenir qui garde
en ses plus secrètes pages les plus sérieux événements.
Non, Madame voulait purement et simplement punir le roi de lui
avoir fait une cachotterie toute féminine; elle voulait lui prouver
clairement que s’il usait de ce genre d’armes offensives, elle, femme
d’esprit et de race, trouverait certainement dans l’arsenal de son
imagination des armes défensives à l’épreuve même des coups d’un roi.
Et d’ailleurs, elle voulait lui prouver que, dans ces sortes de guerre,
il n’y a plus de rois, ou tout au moins que les rois, combattant pour
leur propre compte comme des hommes ordinaires, peuvent voir leur
couronne tomber au premier choc; qu’enfin, s’il avait espéré être adoré
tout d’abord, de confiance, à son seul aspect, par toutes les femmes
de sa cour, c’était une prétention humaine, téméraire, insultante pour
certaines plus haut placées que les autres, et que la leçon, tombant à
propos sur cette tête royale, trop haute et trop fière, serait efficace.
Voilà certainement quelles étaient les réflexions de Madame à l’égard
du roi.
L’événement restait en dehors.
Ainsi, l’on voit qu’elle avait agi sur l’esprit de ses filles d’honneur
et avait préparé dans tous ses détails la comédie qui venait de se
jouer.
Le roi en fut tout étourdi. Depuis qu’il avait échappé à M. de Mazarin,
il se voyait pour la première fois traité en homme.
Une pareille sévérité, de la part de ses sujets, lui eût fourni matière
à résistance. Les pouvoirs croissent dans la lutte.
Mais s’attaquer à des femmes, être attaqué par elles, avoir été joué
par de petites provinciales arrivées de Blois tout exprès pour cela,
c’était le comble du déshonneur pour un jeune roi plein de la vanité
que lui inspiraient à la fois et ses avantages personnels et son
pouvoir royal.
Rien à faire, ni reproches, ni exil, ni même bouderies.
Bouder, c’eût été avouer qu’on avait été touché, comme Hamlet, par une
arme démouchetée, l’arme du ridicule.
Bouder des femmes! quelle humiliation! surtout quand ces femmes ont le
rire pour vengeance.
Oh! si, au lieu d’en laisser toute la responsabilité à des femmes,
quelque courtisan se fût mêlé à cette intrigue, avec quelle joie Louis
XIV eût saisi cette occasion d’utiliser la Bastille!
Mais là encore la colère royale s’arrêtait, repoussée par le
raisonnement.
Avoir une armée, des prisons, une puissance presque divine, et mettre
cette toute-puissance au service d’une misérable rancune, c’était
indigne, non seulement d’un roi, mais même d’un homme.
Il s’agissait donc purement et simplement de dévorer en silence cet
affront et d’afficher sur son visage la même mansuétude, la même
urbanité.
Il s’agissait de traiter Madame en amie. En amie!... Et pourquoi pas?
Ou Madame était l’instigatrice de l’événement, ou l’événement l’avait
trouvée passive.
Si elle avait été l’instigatrice, c’était bien hardi à elle, mais enfin
n’était-ce pas son rôle naturel?
Qui l’avait été chercher dans le plus doux moment de la lune conjugale
pour lui parler un langage amoureux? Qui avait osé calculer les chances
de l’adultère, bien plus de l’inceste? Qui, retranché derrière son
omnipotence royale, avait dit à cette jeune femme: «Ne craignez rien,
aimez le roi de France, il est au-dessus de tous, et un geste de son
bras armé du sceptre vous protégera contre tous, même contre vos
remords?»
Donc, la jeune femme avait obéi à cette parole royale, avait cédé à
cette voix corruptrice, et maintenant qu’elle avait fait le sacrifice
moral de son honneur, elle se voyait payée de ce sacrifice par une
infidélité d’autant plus humiliante qu’elle avait pour cause une femme
bien inférieure à celle qui avait d’abord cru être aimée.
Ainsi, Madame eût-elle été l’instigatrice de la vengeance, Madame eût
eu raison.
Si, au contraire, elle était passive dans tout cet événement, quel
sujet avait le roi de lui en vouloir?
Devait-elle, ou plutôt pouvait-elle arrêter l’essor de quelques langues
provinciales? devait-elle, par un excès de zèle mal entendu, réprimer,
au risque de l’envenimer, l’impertinence de ces trois petites filles?
Tous ces raisonnements étaient autant de piqûres sensibles à l’orgueil
du roi; mais, quand il avait bien repassé tous ces griefs dans son
esprit, Louis XIV s’étonnait, réflexions faites, c’est-à-dire après
la plaie pansée, de sentir d’autres douleurs sourdes, insupportables,
inconnues.
Et voilà ce qu’il n’osait s’avouer à lui-même, c’est que ces
lancinantes atteintes avaient leur siège au cœur.
Et, en effet, il faut bien que l’historien l’avoue aux lecteurs, comme
le roi se l’avouait à lui-même: il s’était laissé chatouiller le cœur
par cette naïve déclaration de La Vallière; il avait cru à l’amour pur,
à de l’amour pour l’homme, à de l’amour dépouillé de tout intérêt; et
son âme, plus jeune et surtout plus naïve qu’il ne le supposait, avait
bondi au-devant de cette autre âme qui venait de se révéler à lui par
ses aspirations.
La chose la moins ordinaire dans l’histoire si complexe de l’amour,
c’est la double inoculation de l’amour dans deux cœurs: pas plus de
simultanéité que d’égalité; l’un aime presque toujours avant l’autre,
comme l’un finit presque toujours d’aimer après l’autre. Aussi le
courant électrique s’établit-il en raison de l’intensité de la première
passion qui s’allume. Plus Mlle de La Vallière avait montré d’amour,
plus le roi en avait ressenti.
Et voilà justement ce qui étonnait le roi.
Car il lui était bien démontré qu’aucun courant sympathique n’avait pu
entraîner son cœur, puisque cet aveu n’était pas de l’amour, puisque
cet aveu n’était qu’une insulte faite à l’homme et au roi, puisque
enfin c’était, et le mot surtout brûlait comme un fer rouge, puisque
enfin c’était une mystification.
Ainsi cette petite fille à laquelle, à la rigueur, on pouvait tout
refuser, beauté, naissance, esprit, ainsi cette petite fille, choisie
par Madame elle-même en raison de son humilité, avait non seulement
provoqué le roi, mais encore dédaigné le roi, c’est-à-dire un homme
qui, comme un sultan d’Asie, n’avait qu’à chercher des yeux, qu’à
étendre la main, qu’à laisser tomber le mouchoir.
Et, depuis la veille, il avait été préoccupé de cette petite fille
au point de ne penser qu’à elle, de ne rêver que d’elle; depuis la
veille, son imagination s’était amusée à parer son image de tous les
charmes qu’elle n’avait point; il avait enfin, lui que tant d’affaires
réclamaient, que tant de femmes appelaient, il avait, depuis la veille,
consacré toutes les minutes de sa vie, tous les battements de son cœur,
à cette unique rêverie.
En vérité, c’était trop ou trop peu.
Et l’indignation du roi lui faisant oublier toutes choses, et entre
autres que de Saint-Aignan était là, l’indignation du roi s’exhalait
dans les plus violentes imprécations.
Il est vrai que Saint-Aignan était tapi dans un coin, et de ce coin
regardait passer la tempête.
Son désappointement à lui paraissait misérable à côté de la colère
royale.
Il comparait à son petit amour-propre l’immense orgueil de ce roi
offensé, et, connaissant le cœur des rois en général et celui des
puissants en particulier, il se demandait si bientôt ce poids de
fureur, suspendu jusque-là sur le vide, ne finirait point par tomber
sur lui, par cela même que d’autres étaient coupables et lui innocent.
En effet, tout à coup le roi s’arrêta dans sa marche immodérée, et,
fixant sur de Saint-Aignan un regard courroucé.
— Et toi, de Saint-Aignan? s’écria-t-il.
De Saint-Aignan fit un mouvement qui signifiait:
— Eh bien! Sire?
— Oui, tu as été aussi sot que moi, n’est-ce pas?
— Sire, balbutia de Saint-Aignan.
— Tu t’es laissé prendre à cette grossière plaisanterie.
— Sire, dit de Saint-Aignan, dont le frisson commençait à secouer les
membres, que Votre Majesté ne se mette point en colère: les femmes,
elle le sait, sont des créatures imparfaites créées pour le mal; donc,
leur demander le bien c’est exiger d’elles la chose impossible.
Le roi, qui avait un profond respect de lui-même, et qui commençait à
prendre sur ses passions cette puissance qu’il conserva sur elles toute
sa vie, le roi sentit qu’il se déconsidérait à montrer tant d’ardeur
pour un si mince objet.
— Non, dit-il vivement, non, tu te trompes, Saint-Aignan, je ne me mets
pas en colère; j’admire seulement que nous ayons été joués avec tant
d’adresse et d’audace par ces deux petites filles. J’admire surtout
que, pouvant nous instruire, nous ayons fait la folie de nous en
rapporter à notre propre cœur.
— Oh! le cœur, Sire, le cœur, c’est un organe qu’il faut absolument
réduire à ses fonctions physiques, mais qu’il faut destituer de toutes
fonctions morales. J’avoue, quant à moi, que, lorsque j’ai vu le cœur
de Votre Majesté si fort préoccupé de cette petite...
— Préoccupé, moi? mon cœur préoccupé? Mon esprit, peut-être; mais quant
à mon cœur... il était...
Louis s’aperçut, cette fois encore, que pour couvrir un vide, il en
allait découvrir un autre.
— Au reste, ajouta-t-il, je n’ai rien à reprocher à cette enfant. Je
savais qu’elle en aimait un autre.
— Le vicomte de Bragelonne, oui. J’en avais prévenu Votre Majesté.
— Sans doute. Mais tu n’étais pas le premier. Le comte de La Fère
m’avait demandé la main de Mlle de La Vallière pour son fils. Eh bien!
à son retour d’Angleterre, je les marierai puisqu’ils s’aiment.
— En vérité, je reconnais là toute la générosité du roi.
— Tiens, Saint-Aignan, crois-moi, ne nous occupons plus de ces sortes
de choses, dit Louis.
— Oui, digérons l’affront, Sire, dit le courtisan résigné.
— Au reste, ce sera chose facile, fit le roi en modulant un soupir.
— Et pour commencer, moi... dit Saint-Aignan.
— Eh bien?
— Eh bien! je vais faire quelque bonne épigramme sur le trio.
J’appellerai cela: _Naïade et Dryade_; cela fera plaisir à Madame.
— Fais, Saint-Aignan, fais, murmura le roi. Tu me liras tes vers,
cela me distraira. Ah! n’importe, n’importe, Saint-Aignan, ajouta le
roi comme un homme qui respire avec peine, le coup demande une force
surhumaine pour être dignement soutenu.
Et, comme le roi achevait ainsi en se donnant les airs de la plus
angélique patience, un des valets de service vint gratter à la porte de
la chambre.
De Saint-Aignan s’écarta par respect.
— Entrez, fit le roi.
Le valet entrebâilla la porte.
— Que veut-on? demanda Louis.
Le valet montra une lettre pliée en forme de triangle.
— Pour Sa Majesté, dit-il.
— De quelle part?
— Je l’ignore; il a été remis par un des officiers de service.
Le roi fit signe, le valet apporta le billet.
Le roi s’approcha des bougies, ouvrit le billet, lut la signature et
laissa échapper un cri.
Saint-Aignan était assez respectueux pour ne pas regarder; mais, sans
regarder, il voyait et entendait.
Il accourut.
Le roi, d’un geste, congédia le valet.
— Oh! mon Dieu! fit le roi en lisant.
— Votre Majesté se trouve-t-elle indisposée? demanda Saint-Aignan les
bras étendus.
— Non, non, Saint-Aignan; lis!
Et il lui passa le billet.
Les yeux de Saint-Aignan se portèrent à la signature.
— La Vallière! s’écria-t-il. Oh! Sire!
— Lis! lis!
Et Saint-Aignan lut:
«Sire, pardonnez-moi mon importunité, pardonnez-moi surtout le défaut
de formalités qui accompagne cette lettre; un billet me semble plus
pressé et plus pressant qu’une dépêche; je me permets donc d’adresser
un billet à Votre Majesté.
Je rentre chez moi brisée de douleur et de fatigue, Sire, et j’implore
de Votre Majesté la faveur d’une audience dans laquelle je pourrai dire
la vérité à mon roi.