Dénoûment.
Lorsque j'eus repris connaissance, je me trouvais sur le pont; la foule
se pressait autour de moi, et dans quelque direction que je pusse
regarder, mes yeux ne rencontraient que des figures humaines! des traits
rudes, mais où je ne voyais pas de sévérité: au contraire, je n'y
trouvais qu'attendrissement et sympathie.
Tous les matelots m'entouraient; l'un d'eux, penché au-dessus de mon
visage, m'humectait les lèvres, et me bassinait les tempes avec un linge
mouillé. Je le reconnus immédiatement: c'était Waters, celui qui m'avait
donné son couteau; il ne se doutait guère alors du service qu'il me
rendait; moi-même je n'en avais pas l'idée.
«Waters, me reconnaissez-vous? lui dis-je.
--Mille sabords! s'écria-t-il, je veux être pendu si ce n'est pas le
petit qui est venu nous trouver la surveille d'embarquer!
--Ce petit épissoir qui voulait être marin? cria la foule avec ensemble.
--Lui-même, pour le sûr.
--Oui, répliquai-je: c'est bien moi.»
Une autre volée de phrases exclamatives suivit cette déclaration, puis
il y eut un instant de silence.
«Où est le capitaine? demandai-je.
--Tu veux lui parler? me dit Waters, à qui je m'étais adressé; le voilà
justement,» ajouta le bon matelot en étendant le bras pour écarter la
foule.
Je jetai les yeux du côté où le cercle s'était ouvert, et j'aperçus le
monsieur, dont le costume m'avait déjà fait reconnaître le grade. Il
était devant la porte de sa cabine à peu de distance de l'endroit où je
me trouvais moi-même. Sa figure était sérieuse, mais elle ne m'effraya
pas, il me sembla qu'il se laisserait toucher.
J'eus encore un instant d'hésitation; puis, appelant tout mon courage à
mon aide, je me dirigeai vers le capitaine en chancelant, et
m'agenouillai devant lui.
«Oh! monsieur! m'écriai-je, vous ne pourrez jamais me pardonner.»
Il me fut impossible de trouver autre chose à dire, et, les yeux
baissés, j'attendis ma sentence.
«Allons, mon enfant, dit une voix pleine de douceur, relève-toi, et
viens dans ma cabine.»
Une main avait pris la mienne et soutenait mes pas chancelants; celui
qui me donnait cet appui, c'était le capitaine en personne. Il n'était
pas probable qu'il voulût ensuite me faire jeter aux requins; était-il
possible que tout cela finit par un entier pardon? Mais il ne savait pas
les dégâts que j'avais commis.
En entrant dans la chambre mes regards tombèrent sur un miroir; je ne me
serais pas reconnu; j'étais tout blanc, comme si on m'eût passé à la
chaux; toutefois je me rappelai la farine; quant à ma figure, elle était
aussi blanche que mes habits, et décharnée comme la face d'un squelette.
L'absence de lumière et d'espace, les privations et les tortures morales
avaient fait de grands ravages dans ma chair.
Le capitaine me fit asseoir, appela son intendant, et dit à celui-ci de
me donner un verre de porto. Il garda le silence tant que je n'eus pas
fini de boire; lorsque j'eus avalé ma dernière goutte, il prit la
parole, en tournant vers moi une figure qui n'avait rien de sévère, et
me dit qu'il fallait tout lui raconter.
C'était une longue histoire; cependant je ne lui cachai ni les motifs
qui m'avaient poussé à fuir de chez mon oncle, ni les dommages que
j'avais causés à la cargaison. Il en connaissait une partie, car plus
d'un matelot avait déjà visité ma cellule, et fait le rapport de ce
qu'il avait trouvé.
Lorsque j'eus terminé mon récit, avec tous ses détails, je fis au
capitaine la proposition de le servir pour acquitter ma dette, et
j'attendis sa réponse avec un serrement de coeur; mais mon inquiétude
fut bientôt dissipée.
«Bravo garçon! dit le capitaine en se levant, tu es digne d'entrer dans
la marine; et par la mémoire de ton noble père, que j'ai connu, tu seras
marin, je te le promets. Waters: ajouta-t-il en s'adressant au matelot
qui attendait à la porte, emmène ce garçon-là, fais-lui donner un
gréement neuf; dès qu'il aura recouvré toute sa force, veille à ce qu'on
lui apprenne le nom et le maniement des cordages.»
Waters veilla soigneusement à mon éducation maritime, et je demeurai
sous ses ordres jusqu'au jour où, de simple apprenti, je fus couché sur
le livre de bord en qualité de marin.
Mais je ne devais pas en rester là: «Excelsior» était toujours ma
devise, et avec l'assistance du généreux capitaine, je ne tardai pas à
devenir contre-maître, puis second, puis premier lieutenant, et je finis
par commander à mon tour.
Avec les années, ma position devenant toujours meilleure, je fus
capitaine de mon propre navire.
C'était l'ambition de toute ma vie; dès lors, j'avais la liberté de
choisir ma route, de labourer l'Océan dans tous les sens, et de
commercer avec la partie du monde qui m'attirait vers ses côtes.
L'un des premiers voyages que je fis à cette époque fut celui du Pérou;
et je n'oubliai pas d'emporter une caisse de modes pour les Européennes
de Callao et de Lima. Elle arriva saine et sauve, et nul doute que son
contenu n'ait enchanté les belles créoles qu'il était destiné à ravir.
Les chapeaux écrasés étaient payés depuis longtemps, ainsi que
l'eau-de-vie répandue, et les dommages causés aux pièces de drap et de
velours. Après tout, la somme que j'eus à débourser ne fut pas
très-considérable; les propriétaires des marchandises, qui tous étaient
des hommes généreux, prenant en considération les circonstances où les
dégâts avaient été commis, se montrèrent faciles avec le capitaine, qui
à son tour me fit des conditions très-douces. Quelques années suffirent
pour régler tous mes comptes, ou, dans la langue des matelots, pour
brasser carrément les vergues.
J'ai longtemps navigué depuis lors; mais quand après quelques opérations
fructueuses, et beaucoup d'ordre, je me suis trouvé de quoi vivre pour
le reste de mes jours, j'ai commencé à me fatiguer de la tempête et à
soupirer après une existence plus calme. Ce désir devint de plus en plus
fort; et finissant par ne pas pouvoir lui résister, je résolus de
terminer la lutte, et de jeter l'ancre une dernière fois à la côte.
Pour réaliser ce dessein, je vendis mon brick, tout ce qui concernait la
mer; et je revins me fixer dans ce village; c'est ici que je suis né,
c'est ici que je veux mourir.
Au revoir, enfants; et que Dieu vous garde et vous protége.