CHAPITRE LXIV.

Un équipage surpris.

Je cherchai un moyen de réparer le mal que j'avais fait; mais ces

réflexions ne firent qu'augmenter mon amertume. Je ne possédais pas une

obole: tout mon avoir consistait dans ma vieille montre. Si je l'offrais

à ceux.... Quelle dérision! Elle ne payerait pas le biscuit que j'avais

mangé.

Il me restait bien autre chose, et je l'ai toujours, car je l'ai

conservé jusqu'à présent; mais cet objet, qui pour moi avait tant de

prix, ne valait pas six pence. Vous devinez que je parle de mon vieux

couteau.

Mon oncle n'interviendrait pas dans cette affaire; il s'intéressait fort

peu à moi, et n'était pas responsable de mes actes, il ne fallait donc

pas compter sur lui pour payer mes dégâts.

Une seule pensée me donnait de l'espoir; je pouvais m'engager au service

du capitaine pour un nombre d'années considérable; je pouvais travailler

en qualité de mousse, de garçon de cabine, de domestique; je ferais tout

ce qu'il lui plairait de m'imposer pour éteindre ma dette.

S'il acceptait ma proposition, et je ne voyais pas qu'il eût autre chose

à faire, à moins de me jeter par-dessus le bord, tout s'arrangerait pour

le mieux.

Cette idée me rendit un peu de courage, et, après l'avoir envisagée sous

toutes ses faces, je résolus de m'offrir au capitaine, aussitôt que je

pourrais le voir.

Comme je venais de prendre cette décision, et d'en fixer les termes,

j'entendis faire un grand bruit au-dessus de ma tête; c'étaient les pas

pesants des matelots qui allaient et venaient sur le pont; ils se

dirigeaient des deux extrémités du navire, et s'arrêtèrent précisément

autour de l'écoutille.

Au bruit des pas succéda celui des voix;--qu'il fut doux à mon

oreille!--Deux ou trois acclamations retentirent, quelques paroles

brèves furent prononcées, puis des chants s'élevèrent en choeur. Les

voix étaient rudes; mais je n'ai jamais rien entendu qui pour moi fût

aussi harmonieux que ce chant de matelots.

Il m'inspira de la confiance; je retrouvai toute mon énergie; la

captivité n'était plus possible. Dès que les chants cessèrent, je

m'élançai vers l'écoutille, et frappai vivement les planches qui étaient

au-dessus de ma tête.

Je prêtai l'oreille: on m'avait entendu. Les voix parlementaient, elles

semblaient exprimer l'étonnement. Les paroles continuèrent, le nombre

des voix s'accrut, et cependant on ne m'ouvrait pas.

Je frappai de nouveau, en m'efforçant de crier; mais je fus surpris de

la faiblesse de ma voix, et je supposai que personne ne pourrait

l'entendre.

Je me trompais: une volée d'exclamations me répondit, et à leur

multitude il me fut aisé de comprendre que tout l'équipage entourait

l'écoutille.

Je frappai une troisième fois, et me mis un peu à l'écart, en attendant

avec émotion ce qui allait arriver.

Quelque chose frotta sur le pont; c'était le prélart qu'on écartait, et

la lumière pénétra aussitôt par toutes les fentes du plancher.

L'instant d'après le ciel s'entr'ouvrit à mes regards, un flot lumineux

s'en échappa et m'éblouit complétement; je chancelai, pris de vertige,

et tombai sur une caisse, où je ne tardai pas à m'évanouir.

Au moment où l'écoutille s'était ouverte, j'avais entrevu un cercle de

têtes penchées au-dessus du couloir, et qui s'étaient reculées tout à

coup avec une expression de terreur. Les cris que j'avais entendus

témoignaient du même effroi; puis ils s'étaient dissipés peu à peu, en

même temps que la lumière s'effaçait à mes regards, c'est-à-dire à

mesure que je perdais connaissance.

Complétement étranger à tout ce qui se passait autour de moi, je ne vis

pas le cercle de têtes se reformer au-dessus de l'écoutille, et me

considérer de nouveau; je ne vis pas l'un des hommes s'élancer sur les

caisses, où il fut suivi de quelques autres; je n'entendis pas leurs

conjectures; je ne m'aperçus pas de la douceur avec laquelle ils me

relevèrent, me soutinrent dans leurs bras, me posèrent leurs mains

calleuses sur la poitrine, pour voir si mon coeur battait encore; je ne

vis pas le bon matelot me prendre comme un enfant, monter avec

précaution l'échelle qu'on lui tendait, et me déposer tout doucement sur

le pont. Je ne vis et ne sentis rien, jusqu'au moment où le choc violent

d'un seau d'eau me tira de ma torpeur, et vint m'apprendre que je

respirais encore.

A fond de cale · 第 75 / 79 题