Un équipage surpris.
Je cherchai un moyen de réparer le mal que j'avais fait; mais ces
réflexions ne firent qu'augmenter mon amertume. Je ne possédais pas une
obole: tout mon avoir consistait dans ma vieille montre. Si je l'offrais
à ceux.... Quelle dérision! Elle ne payerait pas le biscuit que j'avais
mangé.
Il me restait bien autre chose, et je l'ai toujours, car je l'ai
conservé jusqu'à présent; mais cet objet, qui pour moi avait tant de
prix, ne valait pas six pence. Vous devinez que je parle de mon vieux
couteau.
Mon oncle n'interviendrait pas dans cette affaire; il s'intéressait fort
peu à moi, et n'était pas responsable de mes actes, il ne fallait donc
pas compter sur lui pour payer mes dégâts.
Une seule pensée me donnait de l'espoir; je pouvais m'engager au service
du capitaine pour un nombre d'années considérable; je pouvais travailler
en qualité de mousse, de garçon de cabine, de domestique; je ferais tout
ce qu'il lui plairait de m'imposer pour éteindre ma dette.
S'il acceptait ma proposition, et je ne voyais pas qu'il eût autre chose
à faire, à moins de me jeter par-dessus le bord, tout s'arrangerait pour
le mieux.
Cette idée me rendit un peu de courage, et, après l'avoir envisagée sous
toutes ses faces, je résolus de m'offrir au capitaine, aussitôt que je
pourrais le voir.
Comme je venais de prendre cette décision, et d'en fixer les termes,
j'entendis faire un grand bruit au-dessus de ma tête; c'étaient les pas
pesants des matelots qui allaient et venaient sur le pont; ils se
dirigeaient des deux extrémités du navire, et s'arrêtèrent précisément
autour de l'écoutille.
Au bruit des pas succéda celui des voix;--qu'il fut doux à mon
oreille!--Deux ou trois acclamations retentirent, quelques paroles
brèves furent prononcées, puis des chants s'élevèrent en choeur. Les
voix étaient rudes; mais je n'ai jamais rien entendu qui pour moi fût
aussi harmonieux que ce chant de matelots.
Il m'inspira de la confiance; je retrouvai toute mon énergie; la
captivité n'était plus possible. Dès que les chants cessèrent, je
m'élançai vers l'écoutille, et frappai vivement les planches qui étaient
au-dessus de ma tête.
Je prêtai l'oreille: on m'avait entendu. Les voix parlementaient, elles
semblaient exprimer l'étonnement. Les paroles continuèrent, le nombre
des voix s'accrut, et cependant on ne m'ouvrait pas.
Je frappai de nouveau, en m'efforçant de crier; mais je fus surpris de
la faiblesse de ma voix, et je supposai que personne ne pourrait
l'entendre.
Je me trompais: une volée d'exclamations me répondit, et à leur
multitude il me fut aisé de comprendre que tout l'équipage entourait
l'écoutille.
Je frappai une troisième fois, et me mis un peu à l'écart, en attendant
avec émotion ce qui allait arriver.
Quelque chose frotta sur le pont; c'était le prélart qu'on écartait, et
la lumière pénétra aussitôt par toutes les fentes du plancher.
L'instant d'après le ciel s'entr'ouvrit à mes regards, un flot lumineux
s'en échappa et m'éblouit complétement; je chancelai, pris de vertige,
et tombai sur une caisse, où je ne tardai pas à m'évanouir.
Au moment où l'écoutille s'était ouverte, j'avais entrevu un cercle de
têtes penchées au-dessus du couloir, et qui s'étaient reculées tout à
coup avec une expression de terreur. Les cris que j'avais entendus
témoignaient du même effroi; puis ils s'étaient dissipés peu à peu, en
même temps que la lumière s'effaçait à mes regards, c'est-à-dire à
mesure que je perdais connaissance.
Complétement étranger à tout ce qui se passait autour de moi, je ne vis
pas le cercle de têtes se reformer au-dessus de l'écoutille, et me
considérer de nouveau; je ne vis pas l'un des hommes s'élancer sur les
caisses, où il fut suivi de quelques autres; je n'entendis pas leurs
conjectures; je ne m'aperçus pas de la douceur avec laquelle ils me
relevèrent, me soutinrent dans leurs bras, me posèrent leurs mains
calleuses sur la poitrine, pour voir si mon coeur battait encore; je ne
vis pas le bon matelot me prendre comme un enfant, monter avec
précaution l'échelle qu'on lui tendait, et me déposer tout doucement sur
le pont. Je ne vis et ne sentis rien, jusqu'au moment où le choc violent
d'un seau d'eau me tira de ma torpeur, et vint m'apprendre que je
respirais encore.