À demi suffoqué.
Une fois débarrassé des chapeaux, et installé à leur place, j'avais
l'intention de faire sauter le couvercle de la caisse, si la chose était
possible, ou d'y pratiquer l'ouverture de rigueur. Mais d'abord il
fallait procéder à mon examen habituel pour savoir à quoi j'aurais
affaire ensuite, afin de ne pas m'exposer à prendre une peine inutile.
Je passai donc la pointe de mon couteau entre les fentes du couvercle,
pour tâter l'objet qui se trouvait au-dessus de moi. C'était un ballot,
car je sentais de la toile; mais un ballot qui me parut élastique; du
moins il ne m'offrait pas grande résistance, la lame de mon couteau s'y
enfonça jusqu'à la garde, et je ne sentis pas de caisse intérieure.
Ce n'était pas de la toile, pas même du drap; mon couteau y entrait
comme dans du beurre; et la moindre étoffe m'aurait toujours un peu
résisté. Mais ce pouvait être un vide; je sondai à plusieurs endroits,
et partout je pénétrais sans effort; c'était une matière molle, une
substance inconnue dont je ne me faisais pas la moindre idée.
Il était à peu près sûr qu'elle ne m'opposerait pas d'obstacle sérieux;
je n'en demandais pas davantage, et sous l'impression agréable que me
donnait cette probabilité, je me mis en devoir d'enlever les planches
qui me séparaient de ce singulier ballot, afin de le miner à son tour.
Je me livrai de nouveau à cette fastidieuse besogne de couper en travers
l'une des planches qui s'opposaient à mon passage; je n'avais pas
d'autre moyen de procéder perpendiculairement: le poids des objets qui
se trouvaient sur les caisses m'empêchait d'en ébranler le couvercle,
dont la section devenait indispensable.
Toutefois, le dessus de la boîte à chapeaux fut moins difficile à couper
que les autres, le bois en était plus mince, et en moins d'une heure
j'eus achevé mon opération.
Je coupai la toile qui enveloppait cette caisse de modes précieuses, et
je pus avec la main sentir le mystérieux ballot: c'était un sac à blé;
je le reconnus immédiatement, j'en avais assez palpé à la ferme.
Mais qu'est-ce qui le remplissait? était-ce de l'orge, du froment ou de
l'avoine? Non, c'était quelque chose de plus doux.
Il était facile de s'en assurer; au moyen de mon couteau je fis au sac
une ouverture suffisante pour y passer la main. Ce ne fut pas
nécessaire: à peine avais-je fendu la toile, qu'une substance poudreuse
s'en échappa, et que mes doigts, en se refermant, saisirent une poignée
de farine. Je la portai à ma bouche: c'était de la farine de froment,
j'en avais l'assurance.
Quelle heureuse découverte! je n'avais plus peur de mourir de faim, plus
besoin de manger des rats. Avec de la farine et de l'eau je pouvais
vivre comme un prince. Elle était crue, direz-vous? Qu'importe, elle
n'en était pas moins agréable et saine.
«Dieu soit loué!» m'écriai-je en pensant à la valeur de cette
découverte.
Je travaillais depuis longtemps, j'étais fatigué, j'avais grand'faim, et
ne pus résister au désir de faire immédiatement un bon repas. Je remplis
mes poches de farine et me disposai à retourner près de mon tonneau.
Avant de partir j'eus toutefois la précaution de fermer la plaie que
j'avais faite à mon sac, en y fourrant des morceaux de toile, et
j'opérai ma descente.
Les rats, y compris le sac de laine qui me servait de garde-manger,
furent placés dans un coin; j'espérais bien n'avoir plus à les en
sortir; et faisant une pâte avec ma farine, je la mangeai d'aussi bon
coeur que s'il se fût agi d'un tôt-fait ou d'un pouding à la minute.
Quelques heures d'un profond sommeil réparèrent mes forces; un nouveau
plat de bouillie fut avalé prestement, et je revins à mon tunnel.
En arrivant au second étage, c'est-à-dire à la seconde caisse, je fus
surpris de trouver sur toutes les planches une couche épaisse de
poussière. Dans la logette, à côté du piano, cette couche était si forte
que j'y enfonçais jusqu'à la cheville; quelque chose me tombait sur les
épaules; je levai la tête, un nuage de poudre m'entra dans la bouche,
dans les yeux et me fit tousser, éternuer, pleurer de la façon la plus
violente. Mon premier mouvement fut de battre en retraite, pour me
réfugier au fond de ma cellule; mais je n'eus pas besoin d'aller
jusque-là; une fois dans l'ancienne boîte aux biscuits, je fus à l'abri
de cette ondée pulvérulente, et je respirai librement.
[Illustration: Un nuage de poudre m'entra dans la bouche.]
Il était facile de s'expliquer ce phénomène: le mouvement du vaisseau
avait fait tomber les chiffons qui bouchaient l'ouverture du sac; et
c'était ma farine que j'avais prise pour de la poussière.
La perte pouvait être considérable; dans tous les cas il fallait
refermer le sac. Malgré la peur que j'avais d'une nouvelle suffocation,
je n'hésitai pas à escalader mon tunnel; et fermant la bouche et les
yeux, je fus bientôt dans l'ancienne caisse de modes.
Mais il me sembla qu'il ne tombait plus de farine. Je levai d'abord la
main, puis la figure, et me convainquis du fait: la pluie de farine
avait complétement cessé, et par une bonne raison, c'est que le sac
était vide.
J'aurais regardé cet événement comme un malheur, si je n'avais compris
tout de suite qu'on pouvait y remédier. Certes une grande partie de la
farine avait glissé entre les caisses, et de là s'était perdue à fond de
cale; mais il en restait une quantité plus que suffisante dans tous les
coins où il y avait un bout de planche; principalement dans la logette
triangulaire, que j'avais tapissée d'étoffe.
Cela importait peu du reste; car une nouvelle découverte, que je fis
presque aussitôt, absorba toutes mes pensées, et je ne m'inquiétai plus
de farine ni de provisions quelconques.
J'avais allongé le bras pour voir si vraiment la poche était vide; elle
l'était complétement; dès lors je n'avais plus qu'à tirer le sac pour
profiter de la place qu'il occupait, et la prendre à mon tour. «Encore
un étage de gagné,» me dis-je, en saisissant la toile et en la jetant
derrière moi.
Je passai la tête dans la caisse pour me hisser à la place du sac:
Ô mon Dieu, je revoyais la lumière!