Nouvelle caisse.
L'examen ne fut pas long; j'eus bientôt découvert que le fond de ce vide
était formé par une grande caisse. À droite il y en avait une pareille;
à gauche se trouvait l'obliquité du piano, qui, par son écartement,
donnait à la base du triangle une largeur de cinquante centimètres.
Mais je me souciais fort peu de ce qu'il y avait au fond, à droite et à
gauche de cet espace vide; c'était le dessus de la logette qui
m'intéressait, puisque c'était perpendiculairement que je voulais percer
mon tunnel. L'obliquité du piano avait encore pour moi l'avantage de me
faire arriver diamétralement au-dessous de la grande écoutille. Je
n'avais plus à m'occuper de ce qui était sur les parties latérales, à
moins de rencontrer un obstacle imprévu. Quant à présent, je ne pensais
qu'à monter. «Excelsior! excelsior!» me répétais-je avec ivresse. Deux
ou trois étages à franchir, peut-être moins, et je serais libre! Cette
pensée me faisait battre le coeur.
Ce fut avec une vive anxiété que je portai la main au plafond de la
logette; mes doigts tremblèrent tout à coup et reculèrent
involontairement. Bonté divine! encore un ballot de toile.
En étais-je bien sûr? Je m'y étais déjà trompé lors de la caisse de
velours. Avant de se désoler il fallait examiner de plus près.
Je fermai le poing et frappai la base du prétendu ballot. Quel son
agréable me répondit! c'était une caisse recouverte de son emballage. Un
bloc de toile ou d'étoffe m'aurait donné un son mat, à peine sensible,
tandis que cette nouvelle caisse résonnait comme si elle eût été vide.
Il devait cependant se trouver quelque chose; elle n'aurait pas été là
si elle n'avait rien contenu; mais que pouvait-elle renfermer?
Je la frappai plusieurs fois avec le manche de mon couteau, elle rendit
toujours le même bruit: un son creux annonçant le vide.
«On aura peut-être oublié de la remplir; de mieux en mieux: pensai-je.
Dans tous les cas, c'est quelque chose de léger dont je me débarrasserai
facilement.»
Mais à quoi bon ces conjectures? Il valait mieux défoncer la boîte que
de perdre son temps à deviner une énigme; et en deux tours de main j'eus
arraché la toile.
Je n'ai pas besoin de vous dire au moyen de quel procédé j'ouvris cette
caisse; vous le connaissez aussi bien que moi: une planche fut coupée en
travers, puis arrachée, ainsi qu'une seconde, et le passage fut libre.
Ma surprise fut extrême; je ne comprenais pas ce qu'il y avait dans
cette boîte. Cependant, lorsque je fus parvenu à détacher l'un des
objets bizarres qui m'intriguaient, je finis par découvrir que c'étaient
des chapeaux.
Mon Dieu oui! des chapeaux de femme tout garnis de rubans, de fleurs et
de panaches.
Si j'avais connu, à cette époque, le costume péruvien, j'aurais encore
été bien plus surpris. J'aurais su qu'on ne voit jamais pareille
coiffure charger la tête d'une Péruvienne. Mais je l'ignorais
complétement, et n'étais étonné que de voir un article aussi futile
faire partie de la cargaison d'un vaisseau.
On me donna plus tard l'explication de cette bizarrerie, en me disant
qu'il y avait beaucoup de Françaises et d'Anglaises dans l'Amérique du
Sud: les femmes et les filles des négociants établis dans cette partie
du monde, celles des consuls, etc., et que malgré la distance qui les
séparait de l'Europe ces dames n'en persistaient pas moins à suivre les
modes de Paris ou de Londres, en dépit du mauvais effet que leur
coiffure absurde produit aux yeux des indigènes.
C'était donc à ces élégantes qu'était destinée la caisse de modes où je
venais de m'introduire.
Il faut avouer que ces dames furent trompées dans leur espoir; les
chapeaux n'arrivèrent pas à leur destination, ou plutôt ils y parvinrent
dans un état qui ne permettait plus d'en faire un objet de parure. Je
les saisis tous d'une main impitoyable, et dans la nécessité où je me
trouvais de les réduire au moindre volume possible, on comprend ce qui
advint de la grâce et de la fraîcheur de ces objets délicats.
Par suite de cette manoeuvre, une foule de malédictions a dû retomber
sur ma tête; et la seule chose que je puisse répondre, c'est qu'il
s'agissait pour moi d'une question de vie ou de mort devant laquelle
s'effaçait l'importance des chapeaux. Il n'est pas probable que cette
excuse fut trouvée bonne à l'endroit où on les attendait. Je n'en ai
jamais rien su. Tout ce que je puis dire, c'est que plus tard j'eus la
satisfaction de décharger ma conscience en payant l'indemnité que
réclamait la marchande de modes.