CHAPITRE LXI.

Nouvelle caisse.

L'examen ne fut pas long; j'eus bientôt découvert que le fond de ce vide

était formé par une grande caisse. À droite il y en avait une pareille;

à gauche se trouvait l'obliquité du piano, qui, par son écartement,

donnait à la base du triangle une largeur de cinquante centimètres.

Mais je me souciais fort peu de ce qu'il y avait au fond, à droite et à

gauche de cet espace vide; c'était le dessus de la logette qui

m'intéressait, puisque c'était perpendiculairement que je voulais percer

mon tunnel. L'obliquité du piano avait encore pour moi l'avantage de me

faire arriver diamétralement au-dessous de la grande écoutille. Je

n'avais plus à m'occuper de ce qui était sur les parties latérales, à

moins de rencontrer un obstacle imprévu. Quant à présent, je ne pensais

qu'à monter. «Excelsior! excelsior!» me répétais-je avec ivresse. Deux

ou trois étages à franchir, peut-être moins, et je serais libre! Cette

pensée me faisait battre le coeur.

Ce fut avec une vive anxiété que je portai la main au plafond de la

logette; mes doigts tremblèrent tout à coup et reculèrent

involontairement. Bonté divine! encore un ballot de toile.

En étais-je bien sûr? Je m'y étais déjà trompé lors de la caisse de

velours. Avant de se désoler il fallait examiner de plus près.

Je fermai le poing et frappai la base du prétendu ballot. Quel son

agréable me répondit! c'était une caisse recouverte de son emballage. Un

bloc de toile ou d'étoffe m'aurait donné un son mat, à peine sensible,

tandis que cette nouvelle caisse résonnait comme si elle eût été vide.

Il devait cependant se trouver quelque chose; elle n'aurait pas été là

si elle n'avait rien contenu; mais que pouvait-elle renfermer?

Je la frappai plusieurs fois avec le manche de mon couteau, elle rendit

toujours le même bruit: un son creux annonçant le vide.

«On aura peut-être oublié de la remplir; de mieux en mieux: pensai-je.

Dans tous les cas, c'est quelque chose de léger dont je me débarrasserai

facilement.»

Mais à quoi bon ces conjectures? Il valait mieux défoncer la boîte que

de perdre son temps à deviner une énigme; et en deux tours de main j'eus

arraché la toile.

Je n'ai pas besoin de vous dire au moyen de quel procédé j'ouvris cette

caisse; vous le connaissez aussi bien que moi: une planche fut coupée en

travers, puis arrachée, ainsi qu'une seconde, et le passage fut libre.

Ma surprise fut extrême; je ne comprenais pas ce qu'il y avait dans

cette boîte. Cependant, lorsque je fus parvenu à détacher l'un des

objets bizarres qui m'intriguaient, je finis par découvrir que c'étaient

des chapeaux.

Mon Dieu oui! des chapeaux de femme tout garnis de rubans, de fleurs et

de panaches.

Si j'avais connu, à cette époque, le costume péruvien, j'aurais encore

été bien plus surpris. J'aurais su qu'on ne voit jamais pareille

coiffure charger la tête d'une Péruvienne. Mais je l'ignorais

complétement, et n'étais étonné que de voir un article aussi futile

faire partie de la cargaison d'un vaisseau.

On me donna plus tard l'explication de cette bizarrerie, en me disant

qu'il y avait beaucoup de Françaises et d'Anglaises dans l'Amérique du

Sud: les femmes et les filles des négociants établis dans cette partie

du monde, celles des consuls, etc., et que malgré la distance qui les

séparait de l'Europe ces dames n'en persistaient pas moins à suivre les

modes de Paris ou de Londres, en dépit du mauvais effet que leur

coiffure absurde produit aux yeux des indigènes.

C'était donc à ces élégantes qu'était destinée la caisse de modes où je

venais de m'introduire.

Il faut avouer que ces dames furent trompées dans leur espoir; les

chapeaux n'arrivèrent pas à leur destination, ou plutôt ils y parvinrent

dans un état qui ne permettait plus d'en faire un objet de parure. Je

les saisis tous d'une main impitoyable, et dans la nécessité où je me

trouvais de les réduire au moindre volume possible, on comprend ce qui

advint de la grâce et de la fraîcheur de ces objets délicats.

Par suite de cette manoeuvre, une foule de malédictions a dû retomber

sur ma tête; et la seule chose que je puisse répondre, c'est qu'il

s'agissait pour moi d'une question de vie ou de mort devant laquelle

s'effaçait l'importance des chapeaux. Il n'est pas probable que cette

excuse fut trouvée bonne à l'endroit où on les attendait. Je n'en ai

jamais rien su. Tout ce que je puis dire, c'est que plus tard j'eus la

satisfaction de décharger ma conscience en payant l'indemnité que

réclamait la marchande de modes.

A fond de cale · 第 72 / 79 题