CHAPITRE XLI.

Rêve et réalité.

À peine avais-je posé la joue sur mon traversin, que je me trouvai dans

la terre des songes; quand je dis la terre, c'était de la mer que je

rêvais. Ainsi qu'à mon premier cauchemar, j'étais au fond de l'Océan, et

d'horribles monstres crabiformes se disposaient à me dévorer.

De temps en temps ces crabes fantastiques étaient changés en rats, et je

me croyais en pleine réalité; il me semblait qu'une multitude de ces

ignobles créatures se pressait autour de moi dans une attitude

belliqueuse; je n'avais que ma jaquette pour me défendre, et j'en usais

pour éloigner l'ennemi, en frappant de tous côtés; mes coups tombaient

comme grêle, et cependant sans atteindre les rats. Ceux-ci, voyant que

tous mes efforts ne leur faisaient aucun mal, en devenaient plus hardis;

et l'un d'eux, beaucoup plus gros que les autres, encourageait ses

compagnons et commandait l'attaque. Ce n'était pas même un rat, c'était

le spectre de celui que j'avais tué, qui excitait ses camarades en leur

criant vengeance.

Pendant quelque temps, je réussis à éloigner mes adversaires (je parle

toujours de mon rêve); mais je sentais mes forces défaillir, et si l'on

ne venait pas m'assister, j'allais être vaincu. Je regardai autour de

moi, en appelant au secours de toutes mes forces; mais j'étais seul,

personne ne pouvait m'entendre.

Mes assaillants s'aperçurent que mes coups se ralentissaient, qu'ils

étaient moins nombreux et moins forts; et, à un signal donné par le

spectre de ma victime, la légion sauta sur ma couverture: j'avais des

rats en face de moi, à gauche, à droite, par derrière; ils me serraient

de tous côtés. Je fis un nouvel effort pour me servir de ma jaquette,

mais sans aucun avantage; la place des rats que j'avais repoussés était

reprise immédiatement, et par un plus grand nombre, qui surgissaient des

ténèbres.

Je laissai retomber mon bras; toute résistance était vaine. Je sentis

les odieuses créatures me ramper sur les jambes et sur le corps; elles

se groupèrent sur moi comme un essaim d'abeilles qui s'attache à une

branche; et leur pesanteur, après m'avoir fait chanceler, m'entraîna

lourdement. Toutefois cette chute parut devoir me sauver. Aussitôt que

je fus par terre, les rats s'enfuirent, tout effrayés de l'effet qu'ils

avaient produit.

Enchanté de ce dénoûment, je fus quelques minutes sans pouvoir me

l'expliquer; mais bientôt mes idées s'éclaircirent, et je vis avec

bonheur que toute la scène précédente n'avait été qu'un rêve. Il s'était

dissipé sous l'impression de la chute qu'il me semblait avoir faite, et

qui m'avait réveillé si à propos.

Cependant ma joie fut de très-courte durée: tout dans mon rêve n'était

pas illusion; des rats s'étaient promenés sur moi; il y en avait encore

dans ma cellule; je les entendais courir, et avant que je pusse me

lever, l'un d'eux me passa sur la figure.

Comment avaient-ils fait pour entrer? Le mystère de leur apparition

était une nouvelle cause de terreur. Avaient-ils repoussé la veste pour

s'ouvrir un passage? Non; celle-ci était à sa place, telle que je l'y

avais mise. Je la retirai pour en frapper autour de moi et chasser

l'horrible engeance. À force de cris et de coups, j'y parvins comme la

première fois; mais je restai plus abattu que jamais, car je ne

m'expliquais pas comment ils avaient pu entrer dans ma cellule, malgré

mes précautions.

Je fus d'abord très-intrigué; puis je finis par trouver le mot de

l'énigme. Ce n'était pas par l'ouverture que fermait l'habit qu'ils

avaient pénétré, c'était par une autre dont ils avaient rongé le tampon,

sans doute insuffisant.

Ma curiosité pouvait être satisfaite; mais mes alarmes n'en étaient pas

moins grandes; au contraire, elles n'en devenaient que plus vives.

Quelle obstination chez ces rats! Qu'est-ce qui pouvait les attirer dans

ma cabine, où ils ne recevaient que des coups, et où l'un d'eux avait

trouvé la mort? Cela ne pouvait être que l'envie de me dévorer.

J'avais beau me creuser l'esprit, je ne voyais pas d'autre motif à leur

entêtement.

Cette conviction réveilla tout mon courage; je n'avais dormi qu'une

heure; mais il fallait avant tout réparer ma forteresse et augmenter mes

moyens de défense. J'enlevai l'un après l'autre tous les morceaux

d'étoffe qui bouchaient les fentes, les ouvertures de ma cabine, et je

les remis avec plus de solidité; j'allai même jusqu'à tirer de la

caisse, où elles étaient renfermées, deux pièces de drap, pour augmenter

l'épaisseur de mes tampons. Il y avait précisément à côté de cette

caisse une multitude de crevasses qui me donnèrent beaucoup de peine, et

qu'après avoir remplies du mieux possible, je fortifiai d'un rouleau

d'étoffe, posé debout et violemment enfoncé dans une encoignure qui se

trouvait là: celle qui résultait du vide par où je m'étais introduit

dans ma triste cachette. Une fois ma nouvelle redoute érigée, il n'y

avait plus moyen, même pour un rat, de pénétrer dans ma cellule; je

pouvais dormir tranquille. Le seul désavantage de ce bastion, était de

me masquer la boîte où j'avais mon biscuit, et de m'empêcher d'y arriver

facilement. Toutefois je m'en étais aperçu avant la complète érection du

fort, et j'avais sorti de la caisse une quantité de biscuits suffisante

pour vivre pendant quinze jours. Lorsqu'elle serait épuisée, je

dérangerais ma pièce d'étoffe, et avant que les rats aient pu venir, je

serais approvisionné pour la quinzaine suivante.

Il s'écoula deux heures avant que j'eusse terminé ces nouvelles

dispositions; car je mettais le plus grand soin à réparer mes murailles;

c'était une affaire sérieuse, non pas un jeu, que de se défendre contre

un pareil ennemi.

Lorsque ma clôture fut aussi rassurante que possible, je me disposai à

dormir, bien certain cette fois que ce serait pour un long somme.

A fond de cale · 第 52 / 79 题