La rat scandinave ou rat normand.
Si la présence d'un seul rat avait suffi pour me priver de repos, jugez
un peu de ce que je devais ressentir après avoir acquis la certitude
qu'il y avait dans mon voisinage une bande entière de ces rongeurs. Il y
en avait beaucoup plus que je n'en avais chassé de ma cellule, car je me
rappelais qu'en fermant l'issue par laquelle une partie de la légion
était entrée, j'avais distingué bien d'autres cris et bien d'autres
grattements. Quel pouvait être leur nombre? J'avais entendu dire que,
dans certains vaisseaux, la quantité de rats qui se réfugient à fond de
cale est surprenante. On m'avait dit également que ces rats de navire
sont de l'espèce la plus féroce, et que poussés par la faim, ce qui leur
arrive souvent, ils n'hésitent pas à se jeter sur des créatures
vivantes, et ne redoutent ni les chats ni les chiens.
Ils commettent de grands dégâts parmi les objets de la cargaison, et
constituent pour l'armateur un véritable fléau, surtout quand on n'a pas
eu soin de bien nettoyer le navire avant d'en faire l'arrimage.
Cette espèce est désignée en Angleterre sous le nom de _rat de Norvége_,
parce qu'elle y a été introduite par les vaisseaux norvégiens. Mais
qu'elle soit originaire de la Scandinavie ou d'ailleurs, peu importe,
car elle est maintenant répandue sur toute la surface de la terre. Je ne
crois pas qu'il y ait un point du globe où un vaisseau quelconque ayant
touché, ce rongeur ne s'y rencontre en abondance. S'il est vraiment
sorti du Nord, il faut que tous les climats lui soient également
favorables, puisqu'il pullule dans les régions les plus chaudes de
l'Amérique, où il prospère d'une façon toute spéciale. Dans les Indes
occidentales, aussi bien que dans les autres parties du nouveau monde,
tous les ports en sont tellement infestés, qu'en certains endroits leur
destruction est l'objet d'une lutte constante; et malgré la prime qui
est offerte par les municipalités, malgré le carnage qui s'en fait
quotidiennement, ces rats n'existent pas moins par légions innombrables
dans les ports d'Amérique, dont les quais en bois paraissent être leur
asile ordinaire.
En général cette espèce n'est pas très-grosse; on y trouve d'énormes
individus, mais ce n'est jamais qu'un fait exceptionnel. C'est moins par
la taille que par l'audace qu'elle se distingue; et son appétit féroce
joint à sa fécondité, la rend, comme je le disais tout à l'heure, un
véritable fléau. Chose remarquable: dès que le rat normand apparaît dans
un endroit, il n'en reste plus d'autres au bout de quelques années; d'où
l'on a conclu avec raison qu'il détruit ses congénères[14]. Il ne craint
ni les belettes ni les fouines; s'il est moins fort que ces derniers
animaux, il compense cette infériorité par le nombre, qui est chez lui
de cent contre un, relativement à celui de ses adversaires. Les chats
eux-mêmes en ont peur, et choisissent une victime de meilleure
composition; jusqu'aux chiens qui s'éloignent du rat de Norvége, à moins
d'avoir été dressés d'une manière spéciale à son attaque.
[14] Le rat normand, qui a détruit en France, comme partout, les races
qui ont pu l'y précéder, et qui dévore les individus de sa propre
famille, est à son tour exterminé par le rat tartare ou
surmulot.--Voir _l'Esprit des bêtes_, Toussenel, pages 272 et
suivantes, t. I, deuxième édition. (_Note du traducteur._)
Un fait particulier au rat normand est la science innée de ses intérêts,
qui l'empêche de se commettre chaque fois qu'il n'est pas sûr d'un
avantage. Est-il peu nombreux dans un endroit, ce rapace effronté
devient timide; se croit-il en danger, il se claquemure dans son trou et
se tient sur la réserve. Mais dans les pays neufs, où il a ses coudées
franches, il pousse la hardiesse jusqu'à braver la présence de l'homme.
Sous les tropiques il agit à ciel ouvert, et ne prend pas la peine de se
cacher. À la vive clarté de la lune équatoriale, on voit ces rats
normands se diriger par cohortes nombreuses vers l'endroit de leurs
rapines, sans s'inquiéter des passants. Ils se dérangent un peu à votre
approche, et reforment leurs colonies derrière vos talons, avec la même
tranquillité que s'ils exerçaient une industrie légale.
J'ignorais tous ces détails à l'époque de ma lutte avec les rats de
l'_Inca_; mais j'en savais assez pour être fort inquiet de cet odieux
voisinage; et lorsque j'eus renvoyé de ma cabine cette légion de bêtes
maudites, je fus très-loin de me sentir l'esprit léger. «Ils
reviendront, me disais-je, peut-être en plus grand nombre; et si le
malheur veut qu'ils aient faim, ils seront peut-être assez féroces pour
m'attaquer. Je n'ai pas vu tout à l'heure que ma personne les effrayât;
ils montaient sur moi avec une audace qui n'est pas rassurante.» Malgré
la violence avec laquelle je les avais éconduits, je les entendais
trotter près de ma cellule et crier avec rage. On aurait dit qu'ils se
battaient. Que deviendrais-je si dans leur fureur ils allaient
m'assaillir? D'après ce qu'on m'avait raconté, la chose était possible;
je vous laisse à penser quelle était mon impression. L'idée que je
pouvais servir de pâture à cette bande vorace me causait une frayeur
bien plus grande que celle que j'avais eue d'être noyé au moment de la
tempête. Il n'est pas de genre de mort que je n'eusse préféré à
celui-là; rien que d'y songer, mon sang se figeait dans mes veines, et
mes cheveux se hérissaient.
Je restai à genoux, dans la position que j'avais prise pour chasser les
rats en frappant avec ma jaquette; et je me demandais vainement ce qu'il
me restait à faire. La première chose était de combattre le sommeil, qui
aurait été ma perte. Mais comment faire pour rester éveillé? Je sentais
déjà les dents de cette légion infernale pénétrer dans mes chairs;
l'agonie était affreuse, et cependant j'avais de la peine à m'empêcher
de dormir.
L'excès de fatigue, l'émotion elle-même, qui épuisait mes forces,
m'empêchaient de prolonger la lutte. Mes yeux se fermaient déjà; et si
je m'endormais, ce serait d'un sommeil de plomb. Je pourrais être
victime d'un cauchemar qui paralyserait mes membres, et ne me réveiller
que lorsqu'il ne serait plus temps.
J'en étais là, souffrant mille tortures de cette effroyable inquiétude,
quand une idée bien simple me traversa l'esprit: c'était de replacer ma
jaquette à l'entrée du vide par où pénétraient les rats, ce qui
fermerait le passage.
Il n'y avait plus à combattre l'ennemi, plus à espérer de le détruire;
j'avais pu y compter lorsque je pensais n'avoir à faire qu'à un ou deux
antagonistes; mais à présent qu'il s'agissait d'une légion il fallait y
renoncer. Le meilleur parti à prendre était de visiter ma cabine avec
soin, et d'en boucher les fissures qui pourraient permettre à un rat de
s'y introduire; de cette manière je serais à l'abri d'une invasion, et
je pourrais céder au sommeil qui m'accablait.
Sans plus tarder, j'enfonçai ma veste dans l'ouverture que laissaient
entre elles les deux futailles; je bouchai les fentes du plancher, en y
fourrant mon étoffe de laine; et tout surpris de n'avoir pas eu plus tôt
cette bonne idée, je m'étendis sur ma couche, cette fois avec
l'assurance de pouvoir dormir sans crainte.