CHAPITRE XXXVIII.

Tout pour une ratière.

Je ne tardai pas à me réveiller en pensant au rat, et sans pouvoir me

rendormir. Il est vrai que la souffrance qui provenait de ma blessure

était suffisante pour cela; non-seulement le pouce, mais toute la main

était enflée, et me causait une douleur aiguë. Je n'avais pas autre

chose à faire que de la supporter patiemment; et sachant que

l'inflammation disparaîtrait peu à peu je fis un effort pour la subir

avec courage. Parfois de grands maux s'endurent plus facilement qu'un

ennui; c'était là mon histoire: la peur que le rat ne me fît une

nouvelle visite me tourmentait d'une bien autre manière que ma blessure;

et comme en absorbant mon attention, elle la détournait de celle-ci,

j'avais presque oublié que mon pouce me faisait mal.

Dès mon réveil, je me remis à chercher le moyen de frapper mon

persécuteur; j'étais sûr qu'il reviendrait me tourmenter, car j'avais de

nouveaux indices de sa présence. La mer était toujours calme, et

j'entendais de temps en temps des sons caractéristiques: un bruit de

pattes légères trottinant sur le couvercle d'une caisse, et parfois un

cri bref, strident, pareil à ceux que les rats ont l'habitude de

pousser. Je ne connais pas de voix plus désagréable que celle du rat;

dans la position où je me trouvais alors, cette voix me paraissait

doublement déplaisante. Vous souriez de mes terreurs; mais je ne pouvais

pas m'en délivrer; je pressentais que d'une manière ou d'une autre la

présence de ce maudit rat mettait ma vie en danger; et vous verrez que

cette crainte n'était pas chimérique.

Ce que je redoutais alors, c'était que le monstre ne m'attaquât pendant

que je dormirais; tant que j'étais éveillé, je n'en avais pas

grand'peur; il pouvait me mordre, voilà tout; je me défendrais, et il

était impossible que dans la lutte je ne finisse pas par le tuer; mais

penser que dans mon sommeil l'horrible bête pouvait me sauter à la

gorge, c'était pour moi une torture incessante. Je ne pouvais pas

toujours être sur le qui-vive; plus j'aurais veillé longtemps plus mon

sommeil serait profond, et plus le danger serait grave. Pour m'endormir

avec sécurité, il fallait avoir détruit mon rat; et c'est à en trouver

le moyen que j'occupais toutes mes pensées.

Mais j'avais beau réfléchir, je ne voyais d'autre expédient que de

tomber sur l'ennemi, et de l'étouffer entre mes mains. Si j'avais été

sûr de le saisir à la gorge, de façon qu'il ne pût pas me mordre, je me

serais décidé à l'étrangler. Mais c'était là le difficile; je ne

pouvais, dans les ténèbres, que l'attaquer à l'aventure; et il en

profiterait pour me déchirer à belles dents. Et puis j'avais le pouce

dans un tel état que j'étais loin d'avoir la certitude de prendre ma

bête, encore moins de l'écraser.

Je pensai au moyen de me protéger les doigts avec une paire de gants

solides; je n'en avais pas: c'était inutile d'y songer.

Mais non; j'en eus bientôt la preuve: l'idée de la paire de gants m'en

suggéra une autre; elle me rappela mes chaussures que j'avais oubliées.

En me fourrant les mains dans mes bottines je serais à l'abri des dents

tranchantes de mon rat, et quand je tiendrais ma bête sous la semelle,

j'étais bien sûr de ne pas la lâcher qu'elle ne fût morte. Une fameuse

idée que j'avais là, et je me disposai à la mettre à exécution.

Plaçant mes bottines à côté de moi, je me blottis auprès de l'issue par

laquelle devait arriver l'animal; vous vous rappelez que j'avais eu soin

de boucher tous les autres passages; au moment où le rat se présenterait

dans ma cellule, je fermerais avec ma jaquette l'ouverture qu'il

laisserait derrière lui; et me hâtant d'enfiler mes bottines, je

frapperais comme un sourd jusqu'à ce que la besogne fût terminée.

On aurait dit que le rat, voulant me braver, s'empressait d'accepter le

défi. Était-ce hardiesse de sa part, ou la fatalité qui l'entraînait à

sa perte?

Toujours est-il que j'étais à peine en mesure de le recevoir, qu'un

léger piétinement sur mon tapis, accompagné d'un petit éclat de voix

bien reconnaissable, m'annonça que le rongeur avait quitté sa retraite,

et qu'il était dans ma cellule. Je l'entendais courir; deux fois il me

passa sur les jambes. Mais avant de faire attention à lui, je commençai

par calfeutrer la seule issue qui lui restât pour fuir; et plantant mes

bras dans les bottines, je me mis avec activité à la recherche de

l'ennemi.

Comme je connaissais parfaitement la forme de ma cellule, et que les

moindres anfractuosités m'en étaient familières, je ne tardai pas à

rencontrer mon antagoniste. Je m'étais dit qu'une fois que je serais

tombé sur une partie de son corps, j'aurais bientôt fait d'appliquer sur

lui ma seconde semelle, et qu'il ne me resterait plus qu'à peser de

toutes mes forces pour l'écraser. Tel était mon plan; mais si bon qu'il

pût être, il ne me donna pas le résultat que j'espérais.

Je réussis bien à poser l'une de mes bottines sur le rat; mais l'étoffe

moelleuse dont les plis nombreux tapissaient mon plancher céda sous la

pression, et le monstre s'esquiva en poussant un cri que j'entends

encore.

La première fois que je le sentis de nouveau il grimpait le long de ma

jambe; et, ce que vous ne croirez pas, en dedans de mon pantalon!

Un frisson d'horreur me courut dans les veines; cependant, exaspéré de

tant d'audace, je me débarrassai de mes bottines, qui ne pouvaient plus

me servir, et je saisis le monstre à deux mains, juste au moment où il

arrivait au genou. Je l'empêchai de monter plus haut, bien qu'il mît à

se débattre une force qui m'étonna, et que ses cris perçants me

causassent une impression des plus désagréables.

L'épaisseur de mon pantalon protégeait mes doigts contre de nouvelles

morsures; mais le rat tourna ses dents contre ma jambe et m'en laboura

les chairs tant qu'il lui resta la faculté de se mouvoir. Ce n'est que

lorsque je fus parvenu à lui saisir la gorge, et à l'étrangler tout à

fait, que je sentis la mâchoire de l'animai se détacher peu à peu, et

que je compris que mon adversaire était mort.

Je lâchai bien vite le cadavre, et secouai la jambe pour le faire sortir

de ma culotte; j'enlevai ma vareuse de l'ouverture où je l'avais mise,

et je poussai le rat dans la direction qu'il avait prise pour venir.

Soulagé d'un poids énorme, depuis que j'avais la certitude de n'être

plus troublé dans mon sommeil, je me disposai à dormir avec l'intention

bien formelle de réparer la nuit précédente.

A fond de cale · 第 49 / 79 题