Tout pour une ratière.
Je ne tardai pas à me réveiller en pensant au rat, et sans pouvoir me
rendormir. Il est vrai que la souffrance qui provenait de ma blessure
était suffisante pour cela; non-seulement le pouce, mais toute la main
était enflée, et me causait une douleur aiguë. Je n'avais pas autre
chose à faire que de la supporter patiemment; et sachant que
l'inflammation disparaîtrait peu à peu je fis un effort pour la subir
avec courage. Parfois de grands maux s'endurent plus facilement qu'un
ennui; c'était là mon histoire: la peur que le rat ne me fît une
nouvelle visite me tourmentait d'une bien autre manière que ma blessure;
et comme en absorbant mon attention, elle la détournait de celle-ci,
j'avais presque oublié que mon pouce me faisait mal.
Dès mon réveil, je me remis à chercher le moyen de frapper mon
persécuteur; j'étais sûr qu'il reviendrait me tourmenter, car j'avais de
nouveaux indices de sa présence. La mer était toujours calme, et
j'entendais de temps en temps des sons caractéristiques: un bruit de
pattes légères trottinant sur le couvercle d'une caisse, et parfois un
cri bref, strident, pareil à ceux que les rats ont l'habitude de
pousser. Je ne connais pas de voix plus désagréable que celle du rat;
dans la position où je me trouvais alors, cette voix me paraissait
doublement déplaisante. Vous souriez de mes terreurs; mais je ne pouvais
pas m'en délivrer; je pressentais que d'une manière ou d'une autre la
présence de ce maudit rat mettait ma vie en danger; et vous verrez que
cette crainte n'était pas chimérique.
Ce que je redoutais alors, c'était que le monstre ne m'attaquât pendant
que je dormirais; tant que j'étais éveillé, je n'en avais pas
grand'peur; il pouvait me mordre, voilà tout; je me défendrais, et il
était impossible que dans la lutte je ne finisse pas par le tuer; mais
penser que dans mon sommeil l'horrible bête pouvait me sauter à la
gorge, c'était pour moi une torture incessante. Je ne pouvais pas
toujours être sur le qui-vive; plus j'aurais veillé longtemps plus mon
sommeil serait profond, et plus le danger serait grave. Pour m'endormir
avec sécurité, il fallait avoir détruit mon rat; et c'est à en trouver
le moyen que j'occupais toutes mes pensées.
Mais j'avais beau réfléchir, je ne voyais d'autre expédient que de
tomber sur l'ennemi, et de l'étouffer entre mes mains. Si j'avais été
sûr de le saisir à la gorge, de façon qu'il ne pût pas me mordre, je me
serais décidé à l'étrangler. Mais c'était là le difficile; je ne
pouvais, dans les ténèbres, que l'attaquer à l'aventure; et il en
profiterait pour me déchirer à belles dents. Et puis j'avais le pouce
dans un tel état que j'étais loin d'avoir la certitude de prendre ma
bête, encore moins de l'écraser.
Je pensai au moyen de me protéger les doigts avec une paire de gants
solides; je n'en avais pas: c'était inutile d'y songer.
Mais non; j'en eus bientôt la preuve: l'idée de la paire de gants m'en
suggéra une autre; elle me rappela mes chaussures que j'avais oubliées.
En me fourrant les mains dans mes bottines je serais à l'abri des dents
tranchantes de mon rat, et quand je tiendrais ma bête sous la semelle,
j'étais bien sûr de ne pas la lâcher qu'elle ne fût morte. Une fameuse
idée que j'avais là, et je me disposai à la mettre à exécution.
Plaçant mes bottines à côté de moi, je me blottis auprès de l'issue par
laquelle devait arriver l'animal; vous vous rappelez que j'avais eu soin
de boucher tous les autres passages; au moment où le rat se présenterait
dans ma cellule, je fermerais avec ma jaquette l'ouverture qu'il
laisserait derrière lui; et me hâtant d'enfiler mes bottines, je
frapperais comme un sourd jusqu'à ce que la besogne fût terminée.
On aurait dit que le rat, voulant me braver, s'empressait d'accepter le
défi. Était-ce hardiesse de sa part, ou la fatalité qui l'entraînait à
sa perte?
Toujours est-il que j'étais à peine en mesure de le recevoir, qu'un
léger piétinement sur mon tapis, accompagné d'un petit éclat de voix
bien reconnaissable, m'annonça que le rongeur avait quitté sa retraite,
et qu'il était dans ma cellule. Je l'entendais courir; deux fois il me
passa sur les jambes. Mais avant de faire attention à lui, je commençai
par calfeutrer la seule issue qui lui restât pour fuir; et plantant mes
bras dans les bottines, je me mis avec activité à la recherche de
l'ennemi.
Comme je connaissais parfaitement la forme de ma cellule, et que les
moindres anfractuosités m'en étaient familières, je ne tardai pas à
rencontrer mon antagoniste. Je m'étais dit qu'une fois que je serais
tombé sur une partie de son corps, j'aurais bientôt fait d'appliquer sur
lui ma seconde semelle, et qu'il ne me resterait plus qu'à peser de
toutes mes forces pour l'écraser. Tel était mon plan; mais si bon qu'il
pût être, il ne me donna pas le résultat que j'espérais.
Je réussis bien à poser l'une de mes bottines sur le rat; mais l'étoffe
moelleuse dont les plis nombreux tapissaient mon plancher céda sous la
pression, et le monstre s'esquiva en poussant un cri que j'entends
encore.
La première fois que je le sentis de nouveau il grimpait le long de ma
jambe; et, ce que vous ne croirez pas, en dedans de mon pantalon!
Un frisson d'horreur me courut dans les veines; cependant, exaspéré de
tant d'audace, je me débarrassai de mes bottines, qui ne pouvaient plus
me servir, et je saisis le monstre à deux mains, juste au moment où il
arrivait au genou. Je l'empêchai de monter plus haut, bien qu'il mît à
se débattre une force qui m'étonna, et que ses cris perçants me
causassent une impression des plus désagréables.
L'épaisseur de mon pantalon protégeait mes doigts contre de nouvelles
morsures; mais le rat tourna ses dents contre ma jambe et m'en laboura
les chairs tant qu'il lui resta la faculté de se mouvoir. Ce n'est que
lorsque je fus parvenu à lui saisir la gorge, et à l'étrangler tout à
fait, que je sentis la mâchoire de l'animai se détacher peu à peu, et
que je compris que mon adversaire était mort.
Je lâchai bien vite le cadavre, et secouai la jambe pour le faire sortir
de ma culotte; j'enlevai ma vareuse de l'ouverture où je l'avais mise,
et je poussai le rat dans la direction qu'il avait prise pour venir.
Soulagé d'un poids énorme, depuis que j'avais la certitude de n'être
plus troublé dans mon sommeil, je me disposai à dormir avec l'intention
bien formelle de réparer la nuit précédente.