Réflexions.
Oui, c'était bien un rat; le monstre ne me permit pas d'en douter; je
l'avais reconnu à son poil fin et soyeux, dès que mes doigts l'avaient
saisi, et l'affreuse créature s'empressa de confirmer ce témoignage; je
n'avais pas eu le temps de rouvrir la main, que ses dents aiguës
m'avaient traversé le pouce de part en part, et que son cri perçant
m'avait rempli d'effroi.
Je lançai l'horrible bête à l'autre bout de ma cellule, je me blottis
dans le coin opposé, afin de m'éloigner le plus possible de cet odieux
visiteur, et j'écoutai, tout palpitant, s'il avait pris la fuite. Je
l'entendis rien, d'où je conclus qu'il s'était caché dans son trou; il
était sans doute aussi effrayé que moi, bien que ce fut difficile, et je
crois même que de nous deux, c'était lui qui avait éprouvé le moins de
terreur; la preuve, c'est qu'il avait pensé à me mordre, tandis que
j'avais perdu toute ma présence d'esprit.
Dans ce combat rapide, c'était mon adversaire qui avait eu la victoire.
À l'effroi qu'il m'avait causé, se joignait une blessure qui devenait de
plus en plus douloureuse, et par où coulait mon sang.
J'aurais encore supporté ma défaite avec calme, en dépit de la douleur;
mais ce qui me préoccupait, c'était de savoir si l'affreuse bête avait
fui pour toujours, ou si, restant dans le voisinage, elle reviendrait à
l'assaut.
L'idée qu'elle allait reparaître, furieuse qu'on l'eût arrêtée dans sa
course, et enhardie par le succès, me causait un malaise indicible.
Cela vous étonne mais rien n'était plus vrai. Les rats m'ont toujours
inspiré une profonde antipathie, je pourrais dire une peur instinctive.
Ce sentiment était alors dans toute sa force; et bien que, depuis cette
époque, je me sois trouvé en face d'animaux beaucoup plus redoutables,
je ne me souviens pas d'avoir éprouvé une terreur pareille à celle que
j'ai ressentie au contact du rat. Dans cette occasion, la crainte est
mêlée de dégoût; cette crainte elle-même n'est pas dépourvue de sens: je
connais bon nombre de cas authentiques où les rats ont attaqué des
enfants, voire des hommes; et il est avéré que des blessés, des infirmes
ou des vieillards ont été dévorés par ces hideux _omnivores_.
J'avais entendu raconter beaucoup de ces histoires dans mon enfance, et
il était naturel qu'elles me revinssent à l'esprit au moment dont nous
nous occupons. Je me souvenais de tous leurs détails, et ce n'était pas
de la crainte, mais de la terreur que j'éprouvais. Il faut dire que
celui dont je parle était l'un des rats les plus énormes qu'on pût
trouver; je suis certain qu'il était aussi gros qu'un chat parvenu à
moitié de sa croissance.
Dès que je fus un peu revenu de ma première émotion, je déchirai une
petite bande de ma chemise pour en envelopper mon pouce. Il avait suffi
de quelques minutes pour que la blessure me fît énormément souffrir; car
la dent du rat n'est guère moins venimeuse que la queue du scorpion.
Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'après cet épisode, il ne fut plus
question de sommeil. Vers le matin je m'assoupis un instant, mais pour
retomber dans le plus affreux cauchemar, où j'étais saisi à la gorge
tantôt par un rat, tantôt par un crabe, dont les dents ou les pinces me
réveillaient en sursaut.
Pendant tout le temps que je ne dormais pas, j'écoutais si l'ignoble
bête faisait mine de revenir; mais elle ne donna aucun signe de sa
présence pendant tout le reste de la nuit. Peut-être l'avais-je serrée
plus fort que je ne croyais, et il était possible que cet empoignement
héroïque suffît à l'éloigner de ma personne. J'en acceptai l'augure; et
ce fut bien heureux pour moi que cet espoir me soutint, car, sans lui,
j'aurais été longtemps sans dormir.
Il n'était plus besoin de chercher ce qu'était devenu mon biscuit; la
présence du rongeur l'expliquait à merveille, ainsi que les ravages
causés à ma bottine, et dont j'avais accusé la souris avec tant
d'injustice. Le rat, pendant quelque temps, s'était donc repu autour de
moi sans que j'en eusse connaissance.
Je n'avais plus qu'une seule et unique pensée: comment faire pour
empêcher l'ennemi de revenir? Comment s'emparer de lui, ou tout au moins
l'éloigner? J'aurais donné deux ans de mon existence pour avoir une
ratière, un piége quelconque; mais puisque personne ne pouvait me
fournir ce précieux engin, c'était à moi d'inventer quelque chose qui
pût me délivrer de mon odieux voisinage. J'emploie ce mot à dessein, car
j'étais persuadé que le rat n'était pas loin de ma cabine; peut-être
avait-il son repaire à un mètre de ma couche; il logeait probablement
sous la caisse de biscuit.
Toutefois, j'avais beau me mettre l'esprit à la torture, je ne trouvais
pas le moyen de m'emparer de l'animal. Certes il était possible de le
saisir de nouveau, en supposant qu'il revînt grimper sur moi; mais je
n'étais pas d'humeur à le retrouver sous ma main. Je savais qu'en
s'enfuyant il avait passé entre les deux tonneaux; je supposai que s'il
devait revenir, ce serait par la même route; et il me sembla qu'en
bouchant tous les autres passages, ce qui m'était facile avec mon étoffe
de laine, il repasserait nécessairement par l'unique ouverture que je
lui aurais ménagée. Une fois qu'il serait entré, je fermerais cette
dernière issue, et mon rat se trouverait pris comme dans une souricière.
Mais quelle sotte position pour moi! Je serais dans le même piége que le
rat, et ne pourrais en finir avec lui que par un combat corps à corps.
Le résultat de la lutte ne faisait pas l'ombre d'un doute; j'étais bien
assez vigoureux pour étouffer la bête; mais au prix de combien de
morsures? et celle que j'avais déjà me dégoûtait de l'entreprise.
Comment alors se passer de piége? telle était la question que je
m'adressais au lieu de dormir; car la peur du rat m'empêchait de fermer
l'oeil.
J'y avais pensé toute la nuit, lorsque, n'en pouvant plus, je retombai
dans cet assoupissement qui tient le milieu entre la veille et le
sommeil; et je refis les plus mauvais rêves, sans que rien me suggérât
une idée quelconque pour me débarrasser de l'ignoble bête qui me causait
tant d'effroi.