CHAPITRE XX.

Mal de mer.

Le balancement du navire, le bouillonnement des flots, tout me donnait

la preuve que je ne m'étais pas trompé; nous allions quitter le port et

gagner la pleine mer. Combien j'étais heureux! Plus d'inquiétude, plus

de crainte d'être ramené à la ferme; dans vingt-quatre heures je serais

enfin sur l'Océan, loin de la terre, et ne pouvant plus être ni

poursuivi ni renvoyé. Le succès de mon entreprise me plongeait dans

l'extase.

Je trouvai bien un peu bizarre de partir pendant la nuit, car il ne

faisait pas encore jour; toutefois je présumai que le pilote avait une

si parfaite connaissance de la baie qu'il s'engageait à en sortir les

yeux fermés. Ce qui m'intriguait davantage, c'était la durée des

ténèbres: il y avait là quelque chose de mystérieux; je commençai à

croire que j'avais dormi pendant le jour, et que je ne m'étais réveillé

qu'après le coucher du soleil, ce qui m'avait fait deux nuits pour une;

ou bien c'était un rêve qui avait produit cette illusion. Quoi qu'il en

soit, j'étais trop heureux de notre mise à la voile pour rechercher le

motif de notre départ nocturne. Peu m'importait l'heure, pourvu que nous

pussions arriver sains et saufs en pleine mer, et je me recouchai en

attendant qu'il me fût permis de sortir de ma cachette.

Deux raisons surtout me faisaient appeler de tous mes voeux le moment de

la délivrance: la première c'est que j'avais une soif ardente. Il y

avait longtemps que je n'avais bu; le fromage et le biscuit m'avaient

encore altéré, et j'aurais donné toute une fortune, si je l'avais

possédée, pour me procurer un verre d'eau.

La seconde raison qui me faisait souhaiter de changer de place était la

courbature que j'avais gagnée dans mon petit coin, où j'étais forcé de

m'accroupir, n'ayant pour me reposer que des planches qui m'avaient tout

meurtri. C'est à peine si je pouvais remuer, tant la douleur était vive,

et je souffrais encore plus lorsque j'étais immobile, ce qui d'ailleurs,

n'arrivait pas souvent, tant l'instinct me poussait à changer d'attitude

pour diminuer mes crampes et me distraire de ma soif.

Il ne fallait rien moins que la crainte d'être renvoyé à la ferme pour

me donner la force de supporter ces tortures. Je savais que les navires

ne sortent guère d'un port sans avoir un pilote. Si j'avais eu le

malheur de révéler ma présence, avant le départ de celui que nous avions

probablement, on me jetait dans son bateau, et je perdais le fruit de

mes efforts, ce qui après l'heureux début de mon entreprise était une

humiliation que je ne pouvais accepter.

En supposant même qu'il n'y eût pas de pilote sur _l'Inca_, nous étions

encore dans les parages que fréquentent les bateaux-pêcheurs, ceux qui

font la côte; l'un d'eux, retournant au port, serait hélé facilement, et

l'on m'y descendrait comme un colis pour être déposé sur le quai.

J'étouffai donc ma soif, et me cuirassant contre la douleur, je pris la

résolution de rester dans ma cachette.

Le navire glissa tranquillement sur les flots pendant une heure ou deux;

sa marche était ferme, d'où je supposais que le temps était calme et que

nous étions toujours dans la baie. Comme je faisais cette réflexion, je

m'aperçus que le roulis devenait de plus en plus fort; les vagues

fouettaient les flancs du bâtiment avec une telle violence qu'elles en

faisaient craquer le bordage.

J'étais bien loin de m'en plaindre; c'était la preuve que nous nous

trouvions en pleine mer, où la brise était toujours plus forte, et les

lames plus puissantes. «Bientôt, pensai-je, on renverra le pilote, et je

pourrai sans inquiétude me montrer sur le pont.»

Quand je dis sans inquiétude, ce n'est pas tout à fait vrai; j'avais au

contraire des appréhensions assez vives au sujet de l'accueil qui

m'était réservé; je pensais à la brutalité du second, aux railleries de

l'équipage. Le capitaine ne serait-il pas indigné de mon audace; lui qui

avait si nettement refusé de me prendre à bord, que dirait-il de m'y

voir introduit par surprise? Il m'imposerait quelque punition

outrageante, peut-être le fouet. J'étais, je le confesse, très-peu

rassuré à cet égard, et j'aurais volontiers dissimulé ma présence

jusqu'à notre arrivée au Pérou.

Mais impossible; je ne pouvais pas rester dans ma cachette pendant six

mois; qui pouvait dire si la traversée ne durerait pas davantage? Je

n'avais pas à boire, presque rien à manger, il fallait bien tôt ou tard

remonter sur le pont, en dépit de la colère du capitaine.

Pendant que je faisais ces tristes réflexions, je me sentis envahir par

une angoisse étrange qui n'avait rien de commun avec mon inquiétude;

elle était toute physique et plus affreuse que ma soif et mes crampes.

Le vertige s'était emparé de moi, la sueur me couvrait la figure, elle

s'accompagnait d'horribles nausées, d'étranglement, de suffocation,

comme si mes poumons comprimés entre les côtes n'avaient pu se dilater,

et qu'une main de fer m'eût serré à la gorge. Une odeur fétide s'élevait

du fond de la cale, où j'entendais clapoter l'eau qui s'y était

introduite, sans doute depuis longtemps, odeur nauséabonde qui aggravait

mon agonie.

D'après ces divers symptômes, il n'était pas difficile de reconnaître ce

qui me faisait tant souffrir; ce n'était que le mal de mer. Je ne

m'alarmai pas des suites que cela pouvait avoir, mais j'endurai toutes

les tortures que vous impose cette atroce maladie. Il est certain que

dans la situation où j'étais, elle fut pour moi plus atroce qu'elle ne

l'est d'ordinaire. Il me semblait qu'un verre d'eau pure, en apaisant ma

soif, eût guéri mes nausées et diminué l'étreinte qui me serrait la

poitrine.

L'effroi que m'inspirait le bateau du pilote me fit d'abord endurer mon

supplice avec courage; mais à chaque instant le roulis devenait plus

fort, l'odeur du fond de cale plus pénétrante et plus fétide; la révolte

de mon estomac augmentait en proportion, et les maux de coeur finirent

par être intolérables.

Que le pilote fût parti ou resté, je ne pouvais plus y tenir; il fallait

monter sur le pont, avoir de l'air, une gorgée d'eau, ou c'en était fait

de moi.

Je me levai avec effort et me glissai hors de ma cachette, en m'appuyant

sur le tonneau, qui m'aidait à me conduire, car je marchais à tâtons.

Lorsque je fus au bout de la futaille, j'étendis la main pour retrouver

l'issue par laquelle j'étais entré; mais elle me parut close. Je n'en

pouvais croire mes sens; j'étendis la main de nouveau, et recommençai

vingt fois mon exploration, l'ouverture n'existait plus: une caisse

énorme fermait l'endroit par lequel je m'étais introduit, et le fermait

tellement bien que je pouvais à peine fourrer le bout de mon petit doigt

entre cette caisse et les ballots entassés qui la bloquaient de toute

part.

J'essayai de la mouvoir, mais elle ne bougea pas; j'y appuyai l'épaule,

j'y employai toute ma force, elle n'en fut pas même ébranlée.

Voyant que je ne pouvais y parvenir, je rentrai dans ma cachette avec

l'espoir de passer derrière la futaille et faire le tour de cette

malheureuse caisse; nouveau désappointement! il n'y avait pas de quoi

fourrer la main entre le fond de la barrique et une autre futaille

exactement pareille; une souris devait être obligée de s'aplatir pour se

glisser entre ces deux tonnes, dont la dernière s'appliquait exactement

à la paroi du vaisseau.

Je pensai alors à grimper sur la futaille, et à me faufiler au-dessus de

la caisse qui m'obstruait le passage; mais entre le point culminant du

tonneau et une grande poutre qui s'étendait en travers de la cale, c'est

tout au plus s'il y avait un espace de quelques centimètres, et si petit

que je pusse être, il ne fallait pas songer à m'y introduire.

Je vous laisse à imaginer quelle fut mon impression lorsque j'eus acquis

la certitude d'être enfermé dans la cale au milieu des marchandises,

emprisonné, muré par la cargaison tout entière.

A fond de cale · 第 30 / 79 题