Hourra! nous sommes partis!
À peine était-je accroupi derrière ma futaille que je tombai dans un
profond sommeil; toutes les cloches de Cantorbery ne m'auraient pas
réveillé. On sait combien ma nuit avait été mauvaise; la précédente
n'avait guère mieux valu; car John et moi, nous étions partis de grand
matin pour aller au marché. Puis la fatigue, surtout les émotions
m'avaient complétement épuisé; bref, je dormais comme un sabot, excepté
toutefois que je dormis bien plus longtemps.
On avait dû cependant faire assez de bruit pour réveiller un mort; les
poulies avaient grincé, les hommes crié, les caisses et les tonneaux
s'étaient heurtés avec violence, le tout à mes oreilles; mais je n'avais
rien entendu.
«La nuit doit toucher à sa fin,» pensai-je en m'éveillant. Je sentais
que mon sommeil avait été de longue haleine, et j'aurais cru que nous
étions au matin sans les profondes ténèbres qui m'environnaient de toute
part. Lorsqu'après être descendu je m'étais caché derrière le tonneau,
j'avais observé que la lumière pénétrait dans la cale, et maintenant je
ne distinguais plus rien autour de moi; il y faisait noir comme dans un
four; il fallait que la nuit fût terriblement sombre.
Mais quelle heure était-il? Chacun des matelots devait être dans son
hamac, et dormir du profond sommeil que donne un rude travail.
Je crus cependant qu'on remuait au-dessus de ma tête. J'écoutai, il
n'était pas besoin d'avoir l'ouïe fine pour en acquérir la certitude; on
jetait sur le pont des masses pesantes qui, en tombant, ébranlaient tout
le navire, et dont je ressentais le contrecoup. Enfin des voix confuses
parvinrent à mon oreille, je crus distinguer des paroles qui
ressemblaient à un signal, puis le refrain: «Enlève! ohé! enlève!» que
les matelots chantaient en choeur. Il n'y avait plus à en douter, on
finissait le chargement du navire.
Je n'en fus pas très-surpris: le capitaine faisait terminer l'arrimage
afin de pouvoir profiter du vent ou de la marée.
Je continuai de prêter l'oreille, et m'attendais à ce que le bruit
cessât bientôt; mais les heures se succédaient sans amener la fin de ce
tintamarre.
«Comme ils sont laborieux, pensai-je. Il faut qu'ils soient terriblement
pressés! Je le crois du reste; c'est aujourd'hui qu'ils auraient dû
partir, et ils veulent sans doute mettre à la voile de très-bonne heure.
Tant mieux pour moi; plus ils se dépêcheront, plus tôt je serai délivré
de cette position détestable. Dans quel mauvais lit j'ai couché;
cependant, je n'en ai pas perdu l'appétit, car déjà la faim me talonne.»
En disant ces mots, je lirai de ma poche mon biscuit et mon fromage,
auxquels je fis honneur, bien que je n'eusse pas l'habitude de manger
pendant la nuit.
Les caisses se remuaient toujours au-dessus de ma tête; loin de
diminuer, le bruit augmentait. «Quelle rude besogne pour ces pauvres
matelots! m'écriai-je; il est probable qu'ils auront double paye.»
Tout à coup les chants cessèrent; un profond silence régna sur le
navire; du moins je n'entendis plus aucun bruit.
«Ils seront allés se coucher, supposai-je; et cependant il va bientôt
faire jour. Mais puisqu'ils vont dormir, pourquoi ne pas faire comme
eux: ce sera toujours autant de gagné.»
Je m'étendis le mieux que je pus dans mon étroite cachette, où je
dormais parfaitement lorsqu'un nouveau tapage me réveilla en sursaut.
«Comment, encore! ce n'était pas la peine de se coucher, me dis-je à
moi-même; il n'y a pas plus d'une heure qu'ils sont allés trouver leurs
hamacs, et les voilà qu'ils retravaillent! c'est un singulier navire!
Peut-être la moitié de l'équipage a-t-elle dormi pendant que l'autre
veillait; et ce sont probablement ceux qui ont fini leur somme qui
viennent relever leurs camarades.»
Cette conjecture me laissa l'esprit en repos. Mais il m'était impossible
de me rendormir, et je continuai de prêter l'oreille.
Jamais nuit de décembre ne m'avait paru plus longue; les hommes
continuaient leur travail; ils se reposaient pendant une heure, se
remettaient à l'ouvrage et le jour ne paraissait pas.
Je commençai à croire que je rêvais, que je prenais les minutes pour des
heures. Mais j'avais alors un appétit féroce; car à trois reprises
différentes j'étais tombé sur mes provisions avec une faim qui les avait
épuisées.
Tandis que je finissais d'avaler mon biscuit et mon fromage, le bruit
cessa complétement; j'écoutai, rien ne frappa mes oreilles, et je
m'endormis au milieu du silence le plus complet.
Le navire était bruyant quand je m'éveillai; mais d'une manière bien
différente. C'était le cric-cric-cric d'un tourniquet, joint au
cliquetis d'une chaîne, dont le bruit m'emplissait d'aise. Vous
comprenez ma joie: du petit coin où je me trouvais à fond du cale, tout
cela ne m'arrivait qu'affaibli par la distance, mais néanmoins d'une
manière assez distincte pour m'apprendre qu'on levait l'ancre, et que le
navire allait s'éloigner du port.
J'eus de la peine à retenir un cri de joie; cependant je gardai le
silence dans la crainte d'être entendu; il n'était pas encore temps
d'annoncer ma présence, on m'aurait tiré de ma cachette, et renvoyé à
terre sans plus de cérémonie. Je restai donc aussi muet qu'un poisson,
et j'écoutai avec bonheur la grande chaîne racler rudement l'anneau de
fer de l'écubier.
Au bout d'un temps plus ou moins long, dont je n'appréciai pas la durée,
le cliquetis et le raclement cessèrent, et un bruit de nature différente
les remplaça tous deux; on aurait cru entendre le vent s'engouffrer et
gémir; mais on se serait trompé: c'était le murmure puissant des vagues
qui se brisaient contre les flancs du vaisseau. Jamais harmonie
délicieuse n'a produit sur moi d'impression plus agréable, car ce
murmure annonçait que _l'Inca_ était en mouvement. Nous étions donc
enfin partis!