_Denise à Philippe._
Vendredi 9 juillet.
Mon coeur s'est une dernière fois un peu convulsé... C'était l'agonie
finale, ne vous en attristez pas outre mesure. Je m'aheurtais à une
pensée, à un sentiment qui doivent mourir; ils sont morts... que leur
souvenir vous soit léger!
Si vous devez sortir le 15, je ne vous verrai donc pas avant notre
départ pour Royat? c'est triste. Il n'y a pas moyen de reculer ce
voyage--croyez que j'y ai bien pensé--pour ces raisons: Marie-Anne
Danans nous a invitées, Hélène et moi, non à Royat, mais dans sa terre
de Fontana, proche de Royat. Elle nous attend sans faute le 13, date
fixée antérieurement entre nous; mère, ma belle-mère, s'expliqueraient
mal le retard que j'apporterais à partir, d'autant que mesdames
Trémors, d'Aulnet et miss Suzanne, doivent voyager avec nous et qu'un
compartiment est retenu.
Non seulement aussi, la terrible chaleur qu'il fait explique qu'on ne
veuille pas traîner à Paris mais, de plus, Chevrignies à dû tenir au
cercle de vagues et absurdes propos que s'est empressé de redire, dans
la famille, mon imbécile de beau-frère. Voici la scène qui s'est passée
hier chez Alice et dont l'ironie m'a frappée: Aprilopoulos, avec
naïveté, nous raconte que Chevrignies est parti pour Bade le
surlendemain du duel.
--Du reste, vous devez le savoir aussi bien que moi, mesdames, il n'a pu
s'en aller sans prendre congé de vous; n'était-il pas dans votre loge le
soir de la provocation?
MOI.--Ah! c'est au concert que ces messieurs?...
APRILO.--Mais oui; il paraît que Luzy console une amie de Michel; elle
était en face de lui avec son nouveau protecteur. Michel, énervé de les
voir là, a quitté un moment votre loge; Philippe, voyant cela, n'aurait
pas dû sortir de la sienne dans les conditions où il se trouvait, si
rapide successeur de Chevrignies. C'est alors qu'ils se rencontrèrent
dans le couloir; ils échangèrent des propos blessants; le lendemain,
Luzy envoyait des témoins à Chevrignies et vous savez le reste. Quelle
sotte aventure! pour une petite dame... c'est tout un roman.
SUZANNE.--Oh! le vrai roman n'est pas seulement là; le vrai roman, mon
cher, c'est autre chose...
ALICE.--Suzanne, tu devrais les ignorer ces choses; je regrette,
monsieur Aprilopoulos, que vous ayez parlé devant ma fille...
SUZANNE.--Maman, je vous en prie, ne soyez pas si correcte; j'ai
vingt-quatre ans, je ne suis pas une enfant. L'âge de ne pas ignorer
_ces choses_, à moins d'être une sotte, est venu pour moi.
Alice a répliqué je ne sais quoi à sa fille, sans la faire taire
d'ailleurs. La discussion a bifurqué; je ne me suis pas avisée de la
remettre sur le chemin du duel; j'étais troublée un peu, ayant encore eu
là une belle occasion de ne pas annihiler mes inquiètes palpitations.
Étant donnés ces événements, je ne puis pas rester à Paris et y
attendre votre convalescence; ce serait sujet à interprétation
malveillante, et puisque vous avez fait de moi une honnête femme, encore
est-il d'une certaine utilité que je paraisse telle au public... Ah!
quel mal on a à garder une chère amitié fervente!
Ma belle-mère, ma soeur Alice, Suzanne, descendent à Royat chez
Servan, au Grand-Hôtel. Pourquoi n'y viendriez-vous pas en
convalescence? C'est à deux pas de Fontana. J'irai chaque matin faire
mon traitement et plonger tite-Lène dans la piscine; nous nous
rencontrerions. L'après-midi vous monteriez chez les Danans, vous
psychologueriez avec le beau Paul. Enfin, voyez à arranger cela...
Je ris, songeant à ces combinaisons proposées, si lointaines de vos
propres combinaisons, peut-être? Ah! pauvre moi!