CCXXVIII

_Denise à Philippe._

Vendredi 9 juillet.

Mon coeur s'est une dernière fois un peu convulsé... C'était l'agonie

finale, ne vous en attristez pas outre mesure. Je m'aheurtais à une

pensée, à un sentiment qui doivent mourir; ils sont morts... que leur

souvenir vous soit léger!

Si vous devez sortir le 15, je ne vous verrai donc pas avant notre

départ pour Royat? c'est triste. Il n'y a pas moyen de reculer ce

voyage--croyez que j'y ai bien pensé--pour ces raisons: Marie-Anne

Danans nous a invitées, Hélène et moi, non à Royat, mais dans sa terre

de Fontana, proche de Royat. Elle nous attend sans faute le 13, date

fixée antérieurement entre nous; mère, ma belle-mère, s'expliqueraient

mal le retard que j'apporterais à partir, d'autant que mesdames

Trémors, d'Aulnet et miss Suzanne, doivent voyager avec nous et qu'un

compartiment est retenu.

Non seulement aussi, la terrible chaleur qu'il fait explique qu'on ne

veuille pas traîner à Paris mais, de plus, Chevrignies à dû tenir au

cercle de vagues et absurdes propos que s'est empressé de redire, dans

la famille, mon imbécile de beau-frère. Voici la scène qui s'est passée

hier chez Alice et dont l'ironie m'a frappée: Aprilopoulos, avec

naïveté, nous raconte que Chevrignies est parti pour Bade le

surlendemain du duel.

--Du reste, vous devez le savoir aussi bien que moi, mesdames, il n'a pu

s'en aller sans prendre congé de vous; n'était-il pas dans votre loge le

soir de la provocation?

MOI.--Ah! c'est au concert que ces messieurs?...

APRILO.--Mais oui; il paraît que Luzy console une amie de Michel; elle

était en face de lui avec son nouveau protecteur. Michel, énervé de les

voir là, a quitté un moment votre loge; Philippe, voyant cela, n'aurait

pas dû sortir de la sienne dans les conditions où il se trouvait, si

rapide successeur de Chevrignies. C'est alors qu'ils se rencontrèrent

dans le couloir; ils échangèrent des propos blessants; le lendemain,

Luzy envoyait des témoins à Chevrignies et vous savez le reste. Quelle

sotte aventure! pour une petite dame... c'est tout un roman.

SUZANNE.--Oh! le vrai roman n'est pas seulement là; le vrai roman, mon

cher, c'est autre chose...

ALICE.--Suzanne, tu devrais les ignorer ces choses; je regrette,

monsieur Aprilopoulos, que vous ayez parlé devant ma fille...

SUZANNE.--Maman, je vous en prie, ne soyez pas si correcte; j'ai

vingt-quatre ans, je ne suis pas une enfant. L'âge de ne pas ignorer

_ces choses_, à moins d'être une sotte, est venu pour moi.

Alice a répliqué je ne sais quoi à sa fille, sans la faire taire

d'ailleurs. La discussion a bifurqué; je ne me suis pas avisée de la

remettre sur le chemin du duel; j'étais troublée un peu, ayant encore eu

là une belle occasion de ne pas annihiler mes inquiètes palpitations.

Étant donnés ces événements, je ne puis pas rester à Paris et y

attendre votre convalescence; ce serait sujet à interprétation

malveillante, et puisque vous avez fait de moi une honnête femme, encore

est-il d'une certaine utilité que je paraisse telle au public... Ah!

quel mal on a à garder une chère amitié fervente!

Ma belle-mère, ma soeur Alice, Suzanne, descendent à Royat chez

Servan, au Grand-Hôtel. Pourquoi n'y viendriez-vous pas en

convalescence? C'est à deux pas de Fontana. J'irai chaque matin faire

mon traitement et plonger tite-Lène dans la piscine; nous nous

rencontrerions. L'après-midi vous monteriez chez les Danans, vous

psychologueriez avec le beau Paul. Enfin, voyez à arranger cela...

Je ris, songeant à ces combinaisons proposées, si lointaines de vos

propres combinaisons, peut-être? Ah! pauvre moi!

Amitié amoureuse · 第 441 / 469 题