_Denise à Philippe._
Mercredi, 17 mai.
Cette fois vous l'aurez la lettre écrite le lendemain de nos soirs, et
que d'habitude je déchire sans vous l'envoyer. Tant pis si elle vous
ennuie; au moins, après cette expérience vous ne les réclamerez plus.
D'ailleurs vous avez dit: «A samedi»--mon excuse est là: je trouve cela
long sans vous voir... Pouffez pas, mon ami chéri; ce n'est pas ma faute
si j'ai le coeur tendre et si l'imbécile s'est attaché à vous; c'est
un coup auquel je ne m'attendais pas; on ne saurait s'aviser de tout en
ce monde misérable!
Notre amitié sans mensonges ni petites ruses, bien noble et bien droite
est une chose rare dont je m'enorgueillis. Pourquoi cette intimité
exquise n'a-t-elle pas suffi à ma vie? Je suis furieuse après monsieur
mon coeur qui a eu des soifs folles, inattendues, qu'une telle
intimité n'étanche pas. S'il est encore un peu alangui, c'est bien de
votre faute: vous êtes le seul homme dans le tête-à-tête duquel je ne me
sois jamais ennuyée.
D'où vient cela? pourquoi sont-ce parfois les improductifs qui donnent
au plus haut point une sensation d'art et de suprême intellectualité?
Ils sont la source où l'on s'abreuve; toute leur force rejaillit sur les
autres. Cela explique les enthousiasmes pour des inconnus de la foule,
insoupçonnés hors un cercle restreint d'hommes de valeur.
Vous êtes pour moi cette force, cet aliment utile à ma tête, à mon âme,
à mon coeur et que, par faiblesse féminine, j'ai cru une minute
indispensable à mon corps. Pourtant lorsque j'analyse par le menu les
sentiments que j'ai eus pour vous, je me demande si tout cela était de
l'amour? De ce que je souhaitais vous posséder tout entier et que nos
vies ne se séparassent pour rien, unies dans les plus intimes choses,
faut-il conclure: j'étais facile à entraîner au mal? Je me souviens de
ces heures de scrupule, dans ce fiacre; je n'avais qu'à descendre...
pourquoi ne suis-je pas descendue? Qu'avais-je donc peur de ne pas
trouver en vous?
J'ai la vague crainte que ce soit justement parce que _vous ne m'aimez
pas_ que je vous aime, et cela me semble un sentiment si peu sain,
entaché d'un tel décadentisme!... J'éprouve un peu de honte à le sentir
en moi.
Hier, tite-Lène, jouant à cache-tampon avec vous, me dit: «Maman,
Phillip triche; mettez-lui votre mouchoir en bandeau bien serré sur les
yeux!» Je me suis levée et, passant derrière le petit canapé sur lequel
vous étiez assis, j'ai voulu nouer mon mouchoir autour de votre tête; il
était trop court et joignait à peine. Alors, la chérie s'écria:
«Cachez-lui les yeux avec vos mains puisque le mouchoir ne va pas.» Vous
avez eu une révolte pour rire, une comique exclamation: «C'est pas de
jeu!» qui m'a fait oublier que j'allais vous toucher; vous vous êtes
rebellé... mes mains errantes sur vos cheveux, sur votre front, ont
immobilisé votre tête, elles se sont glissées jusqu'à vos yeux. Ils se
sont clos sous mes doigts... j'ai senti l'impression de douceur de la
chair fine de vos paupières; vos yeux palpitaient faiblement au léger
contact de mes doigts... votre tête emprisonnée s'est renversée; vos
lèvres closes avaient l'air de se tendre vers moi... J'ai regardé votre
visage avec un calme dont j'ai été toute surprise; elles me semblent
encore si près les heures où une telle chose m'eût fait défaillir!
Malgré l'air que j'en ai serais-je donc froide? à quel besoin de mon
être répondez-vous? hélas! mon imagination, je crois, a fait toute
l'autre besogne... Je n'ai pas senti, hier, ces furtives caresses me
troubler comme lorsque l'on aime, par le contre-coup du plaisir qu'elles
doivent causer.
Ce qui ressemble à de la passion, chez moi, ne serait-ce qu'un élan de
l'esprit? et toutes les formules où nous réduit sans cérémonie cet
insolent Champfort ont-elles tué les sentiments simples? A force de nier
une chose vraie, finit-on par ne pouvoir y croire ni la ressentir?
Répondez à tout cela, mon tendre ami.
L'état où je suis doit être celui des hommes que les douleurs, les
soucis de la vie ont meurtris, et que les plus grandes preuves d'amour
n'arrivent plus à faire croire à l'amour.
Sentez-vous ce que je veux dire et me comprendrez-vous si, malgré tous
ces retournements de mes sensations, je vous dis pourtant: «Je vous
aime?»
Bizarre chose que les relations humaines dans lesquelles les plus fins,
les meilleurs sentiments sont souvent inexplicables et, ce qui est vrai,
impossible. Comme Bettina d'Arnim je dis: «Ce que d'autres appellent
extravagance est compréhensible pour moi et fait partie d'un savoir
intérieur que je ne puis exprimer.»
Une pensée que je vais formuler sans la crainte que vous ne soyez de mon
avis c'est que: pour n'être pas amants nous n'en demeurons pas moins
d'étonnants amis.
Quelle douleur de n'avoir pas eu pour me consoler et m'affermir au
moment où j'ai tant souffert, la vanité de cette douleur! Mon bon sens
fait fi de la poésie du mal moral comme mon bon goût en fait mystère.
Nous serons, décidément, un couple bizarre à l'intimité duquel le monde
insultera dans d'aimables et faciles plaisanteries; nous aimant sans
nous aimer, mélange curieux et extravagant d'expansion, de retenue;
influencés malgré nous par la morale étroite du monde; transformant en
habitudes correctes, froides, ce que dans un élan naturel les vrais
sentiments, les vraies attirances ont de plus involontaire.
Tout cela n'est peut-être rien d'autre aussi qu'une douloureuse pauvreté
d'âme et de sens, une moitié de misère morale, une moitié de misère
physique, marchant de front dans la vie pratique que les événements nous
forcent de mener? Je commence à croire que je traîne en moi une immense
tristesse animée.