CCIV

_Denise à Philippe._

Mercredi, 17 mai.

Cette fois vous l'aurez la lettre écrite le lendemain de nos soirs, et

que d'habitude je déchire sans vous l'envoyer. Tant pis si elle vous

ennuie; au moins, après cette expérience vous ne les réclamerez plus.

D'ailleurs vous avez dit: «A samedi»--mon excuse est là: je trouve cela

long sans vous voir... Pouffez pas, mon ami chéri; ce n'est pas ma faute

si j'ai le coeur tendre et si l'imbécile s'est attaché à vous; c'est

un coup auquel je ne m'attendais pas; on ne saurait s'aviser de tout en

ce monde misérable!

Notre amitié sans mensonges ni petites ruses, bien noble et bien droite

est une chose rare dont je m'enorgueillis. Pourquoi cette intimité

exquise n'a-t-elle pas suffi à ma vie? Je suis furieuse après monsieur

mon coeur qui a eu des soifs folles, inattendues, qu'une telle

intimité n'étanche pas. S'il est encore un peu alangui, c'est bien de

votre faute: vous êtes le seul homme dans le tête-à-tête duquel je ne me

sois jamais ennuyée.

D'où vient cela? pourquoi sont-ce parfois les improductifs qui donnent

au plus haut point une sensation d'art et de suprême intellectualité?

Ils sont la source où l'on s'abreuve; toute leur force rejaillit sur les

autres. Cela explique les enthousiasmes pour des inconnus de la foule,

insoupçonnés hors un cercle restreint d'hommes de valeur.

Vous êtes pour moi cette force, cet aliment utile à ma tête, à mon âme,

à mon coeur et que, par faiblesse féminine, j'ai cru une minute

indispensable à mon corps. Pourtant lorsque j'analyse par le menu les

sentiments que j'ai eus pour vous, je me demande si tout cela était de

l'amour? De ce que je souhaitais vous posséder tout entier et que nos

vies ne se séparassent pour rien, unies dans les plus intimes choses,

faut-il conclure: j'étais facile à entraîner au mal? Je me souviens de

ces heures de scrupule, dans ce fiacre; je n'avais qu'à descendre...

pourquoi ne suis-je pas descendue? Qu'avais-je donc peur de ne pas

trouver en vous?

J'ai la vague crainte que ce soit justement parce que _vous ne m'aimez

pas_ que je vous aime, et cela me semble un sentiment si peu sain,

entaché d'un tel décadentisme!... J'éprouve un peu de honte à le sentir

en moi.

Hier, tite-Lène, jouant à cache-tampon avec vous, me dit: «Maman,

Phillip triche; mettez-lui votre mouchoir en bandeau bien serré sur les

yeux!» Je me suis levée et, passant derrière le petit canapé sur lequel

vous étiez assis, j'ai voulu nouer mon mouchoir autour de votre tête; il

était trop court et joignait à peine. Alors, la chérie s'écria:

«Cachez-lui les yeux avec vos mains puisque le mouchoir ne va pas.» Vous

avez eu une révolte pour rire, une comique exclamation: «C'est pas de

jeu!» qui m'a fait oublier que j'allais vous toucher; vous vous êtes

rebellé... mes mains errantes sur vos cheveux, sur votre front, ont

immobilisé votre tête, elles se sont glissées jusqu'à vos yeux. Ils se

sont clos sous mes doigts... j'ai senti l'impression de douceur de la

chair fine de vos paupières; vos yeux palpitaient faiblement au léger

contact de mes doigts... votre tête emprisonnée s'est renversée; vos

lèvres closes avaient l'air de se tendre vers moi... J'ai regardé votre

visage avec un calme dont j'ai été toute surprise; elles me semblent

encore si près les heures où une telle chose m'eût fait défaillir!

Malgré l'air que j'en ai serais-je donc froide? à quel besoin de mon

être répondez-vous? hélas! mon imagination, je crois, a fait toute

l'autre besogne... Je n'ai pas senti, hier, ces furtives caresses me

troubler comme lorsque l'on aime, par le contre-coup du plaisir qu'elles

doivent causer.

Ce qui ressemble à de la passion, chez moi, ne serait-ce qu'un élan de

l'esprit? et toutes les formules où nous réduit sans cérémonie cet

insolent Champfort ont-elles tué les sentiments simples? A force de nier

une chose vraie, finit-on par ne pouvoir y croire ni la ressentir?

Répondez à tout cela, mon tendre ami.

L'état où je suis doit être celui des hommes que les douleurs, les

soucis de la vie ont meurtris, et que les plus grandes preuves d'amour

n'arrivent plus à faire croire à l'amour.

Sentez-vous ce que je veux dire et me comprendrez-vous si, malgré tous

ces retournements de mes sensations, je vous dis pourtant: «Je vous

aime?»

Bizarre chose que les relations humaines dans lesquelles les plus fins,

les meilleurs sentiments sont souvent inexplicables et, ce qui est vrai,

impossible. Comme Bettina d'Arnim je dis: «Ce que d'autres appellent

extravagance est compréhensible pour moi et fait partie d'un savoir

intérieur que je ne puis exprimer.»

Une pensée que je vais formuler sans la crainte que vous ne soyez de mon

avis c'est que: pour n'être pas amants nous n'en demeurons pas moins

d'étonnants amis.

Quelle douleur de n'avoir pas eu pour me consoler et m'affermir au

moment où j'ai tant souffert, la vanité de cette douleur! Mon bon sens

fait fi de la poésie du mal moral comme mon bon goût en fait mystère.

Nous serons, décidément, un couple bizarre à l'intimité duquel le monde

insultera dans d'aimables et faciles plaisanteries; nous aimant sans

nous aimer, mélange curieux et extravagant d'expansion, de retenue;

influencés malgré nous par la morale étroite du monde; transformant en

habitudes correctes, froides, ce que dans un élan naturel les vrais

sentiments, les vraies attirances ont de plus involontaire.

Tout cela n'est peut-être rien d'autre aussi qu'une douloureuse pauvreté

d'âme et de sens, une moitié de misère morale, une moitié de misère

physique, marchant de front dans la vie pratique que les événements nous

forcent de mener? Je commence à croire que je traîne en moi une immense

tristesse animée.

Amitié amoureuse · 第 396 / 469 题