_Denise à Philippe._
Les Ravenelles, Cannes. 8 mars.
Cette lettre va vous surprendre. Pourquoi vous écrire, puisque nous
passons nos journées ensemble?
J'aurai la force d'écrire; je n'aurais pas celle de vous dire:
«Éloignez-vous!»
Quand vous êtes auprès de moi, la douceur de votre présence m'alanguit,
me rend lâche; mon ami, quittez-nous, rentrez à Paris, abandonnez-moi à
ma solitude, au calme de ma vie entre Hélène et mère.
Attendre l'heure de votre arrivée au chalet, voir votre cher regard se
poser sur moi, triste, inquiet; suivre de la fenêtre de ma chambre vos
ébats dans le jardin avec tite-Lène, entendre, immobilisée sur ma chaise
longue, votre voix mâle se mêler à la voix argentine de la mignonne,
c'est encore fondre trop mes sensations aux vôtres; tout cela me met
dans l'âme des troubles, des découragements atroces dont pourtant je
vis. Ces choses charmantes, tendres, bizarres, cruelles aussi--qui sont
notre amitié--font la joie et la douleur de votre amie. Laissez-moi
tâcher de reconquérir le calme dans mes habitudes pensives...
Philippe, que ne vous ai-je aimé quand vous m'aimiez! la possession ne
m'eût pas permis d'atteindre au délire d'amour où j'ai été, et vous ne
seriez pas devenu l'âme de ma vie comme vous l'êtes... La réalité aurait
tué l'exaltation du rêve, tandis que mon rêve demeure, en dépit de mes
efforts pour l'anéantir.
La vertu ne m'est plus qu'une habitude sans joie, stérile à tout
bonheur; la froideur de votre raison a brisé toute chaude émotion dans
mon coeur; tout mon être fait silence. Je n'ai plus qu'une aspiration:
l'oubli.
Partez, cher. Tant que vous êtes auprès de moi j'oublie mal.