20 novembre.

Vous donnez à certaines heures des joies uniques; la jolie lettre! J'y

sens entre chaque ligne la droiture et la ferveur du sentiment qui nous

lie.

Amitié, vous dites? Ah! quelle merveilleuse et surabondante tendresse de

coeur bien plutôt, qui fait qu'à mesure que nous nous connaissons,

nous nous aimons davantage et sentons les liens impalpables qui nous

unissent se resserrer et nous étreindre si étroitement... au moins il en

est ainsi pour moi, mon ami.

Je voudrais vous voir faire ce livre. De grand coeur je vous

abandonne mes lettres, d'autres encore à vous écrites et que je n'ai

jamais envoyées, si, autour de ce maigre rameau, doivent et peuvent

s'enlacer les lianes fortes et souples de vos pensées. Ce serait une

oeuvre intéressante et pleine de nuances. Je comprends toute la

fluidité, toute la complexité que votre âme y pourrait mettre. A cause

de cela l'oeuvre serait humaine.

Que parlez-vous de l'impudeur des écrivains? Ceux-là seuls sont

impudiques qui nous livrent leurs pensées vulgaires ou les

recommencements de leurs petites amours. De ceux-là, Flaubert disait:

«Ah! qu'ils sont tous embêtants avec leurs éternelles histoires de

couchage!» Mais Saint-Victor, Renan, Michelet et tant d'autres grands,

ont-ils jamais fait autre chose que de nous exciter à penser, à agir

noblement?

Sérieusement, songez à cela, mon ami, vivez dans cette idée, remuez-la

dans votre cerveau, attachez votre imagination à cette conception. Ainsi

procédait Guy de Maupassant; il gardait un livre en projet, je dirais

presque _en espérance_, pendant des mois, dans sa tête, et l'oeuvre,

tout à coup, se dressait faite et sortait de son esprit tout armée,

comme Minerve.

C'est vrai... nous nous sommes peu vus depuis que nous nous connaissons.

La faute en est plus à vous qu'à moi; ceci n'est pas un reproche et je

vais vous confier une chose qui va vous étonner: je ne le regrette pas.

Je pense mieux que je n'écris, j'écris mieux que je ne parle. En

parlant, un regard, un sourire, une trop grande attention ou une

distraction de mon auditeur, me trouble, me gêne, m'annihile, comme

aussi la présence des gens qui remuent autour de nous. Ce que je sens de

délicat, de fin dans ma pensée m'échappe avec les mots pour le rendre;

au lieu d'exprimer ce dont mon esprit est hanté, je n'ai plus à mon

service que des réparties, des phrases coupées, ahuries, qui ne

deviennent rien. Mais si j'écris, nul ne m'intimide: vous êtes là, pas

loin de mon papier, presque au bout de ma plume; votre regard est ce que

je veux qu'il soit, bon, indulgent, plein de compréhension pour

l'embrouillement de mes idées exprimées. C'est la vieille bête sensible

que j'évoque, que j'ai. Alors, à tort, à travers, je jabote à loisir.

Ah! je vous en dirais de ces choses, si je n'avais pas peur de vous

ennuyer!

Votre muette amie, _madame Close_, comme vous avez dit si drôlement un

soir, vit dans une perpétuelle exaltation de sentiment, dans un

raffinement de tendresses pensées qui lui font trouver odieuses les

réalités parlées.

Vous le dire? Non--vous l'écrire? pourquoi pas? Vous êtes «mes débauches

d'esprit» et je puis bien vous faire confidence de ce dérèglement de ma

pensée, puisqu'il ne s'entache d'aucune peine pour vous, d'aucune honte

pour moi.

Amitié amoureuse · 第 315 / 469 题