Vous donnez à certaines heures des joies uniques; la jolie lettre! J'y
sens entre chaque ligne la droiture et la ferveur du sentiment qui nous
lie.
Amitié, vous dites? Ah! quelle merveilleuse et surabondante tendresse de
coeur bien plutôt, qui fait qu'à mesure que nous nous connaissons,
nous nous aimons davantage et sentons les liens impalpables qui nous
unissent se resserrer et nous étreindre si étroitement... au moins il en
est ainsi pour moi, mon ami.
Je voudrais vous voir faire ce livre. De grand coeur je vous
abandonne mes lettres, d'autres encore à vous écrites et que je n'ai
jamais envoyées, si, autour de ce maigre rameau, doivent et peuvent
s'enlacer les lianes fortes et souples de vos pensées. Ce serait une
oeuvre intéressante et pleine de nuances. Je comprends toute la
fluidité, toute la complexité que votre âme y pourrait mettre. A cause
de cela l'oeuvre serait humaine.
Que parlez-vous de l'impudeur des écrivains? Ceux-là seuls sont
impudiques qui nous livrent leurs pensées vulgaires ou les
recommencements de leurs petites amours. De ceux-là, Flaubert disait:
«Ah! qu'ils sont tous embêtants avec leurs éternelles histoires de
couchage!» Mais Saint-Victor, Renan, Michelet et tant d'autres grands,
ont-ils jamais fait autre chose que de nous exciter à penser, à agir
noblement?
Sérieusement, songez à cela, mon ami, vivez dans cette idée, remuez-la
dans votre cerveau, attachez votre imagination à cette conception. Ainsi
procédait Guy de Maupassant; il gardait un livre en projet, je dirais
presque _en espérance_, pendant des mois, dans sa tête, et l'oeuvre,
tout à coup, se dressait faite et sortait de son esprit tout armée,
comme Minerve.
C'est vrai... nous nous sommes peu vus depuis que nous nous connaissons.
La faute en est plus à vous qu'à moi; ceci n'est pas un reproche et je
vais vous confier une chose qui va vous étonner: je ne le regrette pas.
Je pense mieux que je n'écris, j'écris mieux que je ne parle. En
parlant, un regard, un sourire, une trop grande attention ou une
distraction de mon auditeur, me trouble, me gêne, m'annihile, comme
aussi la présence des gens qui remuent autour de nous. Ce que je sens de
délicat, de fin dans ma pensée m'échappe avec les mots pour le rendre;
au lieu d'exprimer ce dont mon esprit est hanté, je n'ai plus à mon
service que des réparties, des phrases coupées, ahuries, qui ne
deviennent rien. Mais si j'écris, nul ne m'intimide: vous êtes là, pas
loin de mon papier, presque au bout de ma plume; votre regard est ce que
je veux qu'il soit, bon, indulgent, plein de compréhension pour
l'embrouillement de mes idées exprimées. C'est la vieille bête sensible
que j'évoque, que j'ai. Alors, à tort, à travers, je jabote à loisir.
Ah! je vous en dirais de ces choses, si je n'avais pas peur de vous
ennuyer!
Votre muette amie, _madame Close_, comme vous avez dit si drôlement un
soir, vit dans une perpétuelle exaltation de sentiment, dans un
raffinement de tendresses pensées qui lui font trouver odieuses les
réalités parlées.
Vous le dire? Non--vous l'écrire? pourquoi pas? Vous êtes «mes débauches
d'esprit» et je puis bien vous faire confidence de ce dérèglement de ma
pensée, puisqu'il ne s'entache d'aucune peine pour vous, d'aucune honte
pour moi.