CXLVI

_Philippe à Denise._

Luzy, 21 octobre.

Comme vous êtes sévère avec moi, chère amie, et quelle rigueur vous

mettez à ce que nos lettres s'alternent régulièrement, moi faisant les

demandes et vous les réponses comme au catéchisme, soit dit sans vous

froisser. Cette manière-là est bien peu digne de vous. Il est cependant

si agréable de recevoir des lettres à la campagne! La vôtre dernière

m'inquiète un peu; que veut dire cette vague tristesse? Je n'aime pas

savoir mon amie aux prises avec des rêves; cet état-là est toujours

redoutable dans une nature comme la vôtre; j'aime la femme que vous êtes

et je me méfie de celle qu'il vous semble devenir.

Ah! ma chère Gitane, vous vous diversifiez à chaque tournant du

chemin... De quels merveilleux remuements d'âme et d'esprit vous agitez

votre vie et celle des autres! Mais ne cultivez pas l'émoi qui vous

gagne, j'ai peur de lui pour vous; ma chère Extrême, méfiez-vous de

vous-même, craignez d'alimenter un faux rêve de bonheur. Ne dites plus

orgueilleusement _sempre più_... ce _toujours plus_ m'effraie. Prenez

plutôt la sage devise des Luzy: _plus ne veult_. Je la partagerai

volontiers avec vous.

Vous faites la moue? Votre pion vous assomme? parlons d'autre chose.

Donc, pour en revenir à mon premier sujet,--mon inquiétude est une

digression pardonnable--je veux bien croire ce silence de huit jours dû

au travail absorbant de la révision des mélodies; en ce cas, je vous

pardonne.

Que deviennent-elles? J'aime à croire que vous avez bien reçu le

manuscrit, quoique vous n'ayez pas jugé à propos de me le faire savoir.

Est-il entre les mains de l'éditeur? qu'en dit-il? Voilà bien des

questions qui m'intéressent et sur lesquelles j'aurais désiré être

renseigné.

Que devient le redoutable homme de la mer? (Miss Suzanne m'a déclaré

qu'elle redoutait Gérald--_per che signorina?_--) Ce sera pour vous un

excellent exercice de me raconter ces choses terre à terre, et une

grande satisfaction pour votre vieux pion de les apprendre.

Votre vieux pion a une passion et c'est ici que cela devient plaisant,

cette passion est sa bicyclette. Si vous me voyiez peinant sur les

raidillons dont abonde le pays, vous poufferiez de rire. J'en ris

moi-même--aux descentes!--

Vous ne sauriez croire à quel point ce sport m'absorbe. Tout y est

sacrifié; j'ai là devant moi quatre volumes de Renan, ils ne sont pas

même coupés. Le flirt lui-même est à peu près complètement abandonné. Je

ne pense plus, je pédale. Je m'en veux un peu de me laisser envahir à ce

point et distraire par la vie trop agitée que je mène. Je tiens

absolument à faire une retraite annuelle; j'ai besoin de silence et de

réflexion, de promenades solitaires dans les bois, bien que les uns et

les autres ne m'induisent pas, comme vous, à me sentir pousser des ailes

ou à devenir sylvain: je me sens encore bien loin de votre poétique

exaltation.

Je compte rester ici jusqu'au 29, je passerai par Paris et irai chasser

en Sologne pendant une huitaine, puis je reprendrai ma vie habituelle.

J'aurais un bien grand besoin de vous voir; il y a si longtemps que nous

n'avons causé. Que n'êtes-vous dans ces parages? Nous irions au

Mont-Saint-Michel. J'y ai fait l'autre jour une très aimable excursion.

Il y avait sur la grève de petits reflets bleus que je n'oublierai

jamais. Ils vous auraient transportée, ma sainte artiste.

A bientôt, chère mie. Présentez mes hommages à madame de Nimerck; mes

amitiés à Gérald: baisez pour moi les cheveux d'or de tite-Lène, et

croyez-moi très affectueusement à vous.

Amitié amoureuse · 第 297 / 469 题