_Philippe à Denise._
Luzy, 21 octobre.
Comme vous êtes sévère avec moi, chère amie, et quelle rigueur vous
mettez à ce que nos lettres s'alternent régulièrement, moi faisant les
demandes et vous les réponses comme au catéchisme, soit dit sans vous
froisser. Cette manière-là est bien peu digne de vous. Il est cependant
si agréable de recevoir des lettres à la campagne! La vôtre dernière
m'inquiète un peu; que veut dire cette vague tristesse? Je n'aime pas
savoir mon amie aux prises avec des rêves; cet état-là est toujours
redoutable dans une nature comme la vôtre; j'aime la femme que vous êtes
et je me méfie de celle qu'il vous semble devenir.
Ah! ma chère Gitane, vous vous diversifiez à chaque tournant du
chemin... De quels merveilleux remuements d'âme et d'esprit vous agitez
votre vie et celle des autres! Mais ne cultivez pas l'émoi qui vous
gagne, j'ai peur de lui pour vous; ma chère Extrême, méfiez-vous de
vous-même, craignez d'alimenter un faux rêve de bonheur. Ne dites plus
orgueilleusement _sempre più_... ce _toujours plus_ m'effraie. Prenez
plutôt la sage devise des Luzy: _plus ne veult_. Je la partagerai
volontiers avec vous.
Vous faites la moue? Votre pion vous assomme? parlons d'autre chose.
Donc, pour en revenir à mon premier sujet,--mon inquiétude est une
digression pardonnable--je veux bien croire ce silence de huit jours dû
au travail absorbant de la révision des mélodies; en ce cas, je vous
pardonne.
Que deviennent-elles? J'aime à croire que vous avez bien reçu le
manuscrit, quoique vous n'ayez pas jugé à propos de me le faire savoir.
Est-il entre les mains de l'éditeur? qu'en dit-il? Voilà bien des
questions qui m'intéressent et sur lesquelles j'aurais désiré être
renseigné.
Que devient le redoutable homme de la mer? (Miss Suzanne m'a déclaré
qu'elle redoutait Gérald--_per che signorina?_--) Ce sera pour vous un
excellent exercice de me raconter ces choses terre à terre, et une
grande satisfaction pour votre vieux pion de les apprendre.
Votre vieux pion a une passion et c'est ici que cela devient plaisant,
cette passion est sa bicyclette. Si vous me voyiez peinant sur les
raidillons dont abonde le pays, vous poufferiez de rire. J'en ris
moi-même--aux descentes!--
Vous ne sauriez croire à quel point ce sport m'absorbe. Tout y est
sacrifié; j'ai là devant moi quatre volumes de Renan, ils ne sont pas
même coupés. Le flirt lui-même est à peu près complètement abandonné. Je
ne pense plus, je pédale. Je m'en veux un peu de me laisser envahir à ce
point et distraire par la vie trop agitée que je mène. Je tiens
absolument à faire une retraite annuelle; j'ai besoin de silence et de
réflexion, de promenades solitaires dans les bois, bien que les uns et
les autres ne m'induisent pas, comme vous, à me sentir pousser des ailes
ou à devenir sylvain: je me sens encore bien loin de votre poétique
exaltation.
Je compte rester ici jusqu'au 29, je passerai par Paris et irai chasser
en Sologne pendant une huitaine, puis je reprendrai ma vie habituelle.
J'aurais un bien grand besoin de vous voir; il y a si longtemps que nous
n'avons causé. Que n'êtes-vous dans ces parages? Nous irions au
Mont-Saint-Michel. J'y ai fait l'autre jour une très aimable excursion.
Il y avait sur la grève de petits reflets bleus que je n'oublierai
jamais. Ils vous auraient transportée, ma sainte artiste.
A bientôt, chère mie. Présentez mes hommages à madame de Nimerck; mes
amitiés à Gérald: baisez pour moi les cheveux d'or de tite-Lène, et
croyez-moi très affectueusement à vous.