13 octobre.

Vous implorez sans vous lasser: des lettres, des lettres! et me faites

songer à Hélène, baby de dix-huit mois, qui, lorsqu'elle avait soif,

demandait sans interruption, sans respirer semblait-il: «_à bar, à bar,

à bar, à bar, à bar!_» jusqu'au moment où sa nurse lui fourrait la

timbale dans le bec; alors, seulement, le _à boire_ cessait, mais cette

demande sans arrêt était une chose qui me rendait à moitié folle.

Que voulez-vous que je vous écrive, horrible paresseux? Enfin, voilà

tout de même une lettre; vous ne la méritez guère! Une jolie petite

lettre toute parfumée de l'air sain de ma belle Bretagne, toute pleine

des senteurs du genêt, des longues plaintes du vent, du bruissement des

feuilles mortes dispersées, trébuchantes, volant comme des âmes en peine

qui cherchent à fuir la terre.

Que ne puis-je vous envoyer aussi le ronronnement terrible et monotone

de la mer, le froissement, entre elles, des hautes branches des sapins,

qui emplit de sifflements le calme des bois, et le soleil d'automne qui

poudroie d'or le salon tandis que je vous écris; il glisse à travers les

petits carreaux des fenêtres ses ardents rayons et illumine, avant de

s'évanouir derrière la falaise, les vieilles tapisseries des murailles

pleines de bêtes apocalyptiques trop grandes et de personnages trop

petits.

Mon ami, je suis, malgré ma volonté, dans un état de langueur

indescriptible. L'effet en est bizarre. Est-ce le calme et la solitude

absolus dans lesquels nous vivons qui en sont la cause? Je n'ai jamais

éprouvé cela, je constate en moi un vague regret de rien, un peu de

malaise moral et d'ahurissement devant ce mal inconnu. Un désarroi

physique me pousse à vagabonder dans la forêt et je m'y surprends tout à

coup les yeux pleins de larmes.

Je me sens enivrée de l'odeur fine des fougères et des mousses, des

bruyères sauvages et des feuilles de chêne. Je redeviens tzigane; mon

amour endormi pour les choses se réveille, sauvage, et montre en moi un

instinct bestial, païen, insoupçonné jusqu'ici. La femme que j'ai été

n'est plus, chassée par celle que je deviens; la sylve m'attire; je lui

chante, éperdue, les chants sauvages de Miarka, la merveilleuse fille de

Richepin... Ma voix m'étonne et m'émeut... un peu de folie me gagne,

l'écho que j'éveille me fait frissonner. J'arrive au bord de la falaise,

je regarde le soleil se noyer dans la mer, empourprant le ciel,

embrasant l'horizon, et je songe, triste, comme ce serait bon que vous

fussiez là pour jouir de ce spectacle grandiose.

Seul, il me calme et met dans mon âme une indéfinie tristesse et me rend

muette, languide, durant le retour par la lande grise. Adieu.

Amitié amoureuse · 第 296 / 469 题