_Denise à Philippe._
Nimerck, 17 août.
Vraiment? Quoique vous ne soyez guère poli pour les joies préparées par
mon _coeur ingénieux_, je vous pardonne de les dédaigner au profit de
celles que vous avez habilement su vous créer tout seul. Quel subtil
vous êtes!
Savez-vous bien, ô mes jeunes contemporains, ce qui fait de vous des
désespérés de la vulgarité de la vie, des incapables d'agir et d'aimer?
ce sont les recherches bizarres de vos esprits; elles vous anémient
moralement, vous énervent et finissent par l'emporter de beaucoup sur
les joies simples, saines et fortes.
Vous aimez tant ces sensations, que vous leur consacrez vos belles
virilités; le cerveau prend la place du coeur; l'amour n'est plus pour
vous qu'un besoin vulgaire que vous apaisez vulgairement. Votre âme,
troublée et douloureuse sous un perpétuel esprit d'analyse, finit par
s'atrophier et devient vraiment incapable d'aimer.
Ah! mon ami, l'esprit n'est rien, le coeur seul est quelque chose. Ne
tuez pas le vôtre à force de briser ses élans par vos mièvres recherches
de plus fines sensations; laissez le sentiment sans raison, impérieux,
égoïste, vous envahir. On vit de plus belles amours en unissant
indissolublement ces trois forces: l'esprit, le coeur, la matière,
qu'en leur faisant chanter leur air à tour de rôle.
Sentez vivement, puisque cela est dans vos facultés; mais ne vous en
tenez pas à l'inachevé des sensations. Soyez plus naïf, plus vrai envers
vous-même, plus simple devant les battements de votre coeur, et vous
serez heureux. Je suis, moi, tout ahurie devant la complexité de votre
nature.
Mon Dieu, comment m'aimiez-vous donc dans ce temps lointain où vous
m'aimiez? Je vous en prie, soyez franc, dites-le-moi?
Je me souviens d'un vous respectueux mais un peu ardent et animé d'une
volonté que je ne retrouve plus en vous; un Philippe qui m'a fait peur
parfois et auquel je ne livrais pas le bout de mes doigts pour ses
lèvres, sans craindre quelque morsure.
Je vous ai si bien redouté, ô analyste du vide, ô buveur de fumée, ô
mangeur de rêve, que j'ai bravement fui quand vous m'avez dit: «Je vous
aime.»
Et maintenant, ce mot vous le dites à tous les feuillets de vos lettres,
vous le sonnez, doux grelot, à mes oreilles qui l'entendent, enchantées.
Et je ne fuis plus et j'écoute, prise tout à coup d'une joie
tourmentante et divine.