LXXXIV

_Denise à Philippe._

Paris, 25 décembre.

Vous êtes cruel et vous savez faire souffrir en raffiné, versant

l'ironie et regardant grandir la douleur jusqu'au point où il vous

plaît; puis, d'un mot consolant, remontant le coeur endolori, exigeant

son calme et sa joie comme vous avez exigé, dans une volonté mesquine,

empreinte d'égoïsme et bien peu mâle en somme, ses battements

douloureux, son angoisse affolée.

Tout cela, n'est-ce pas, parce que je n'ai pas su mentir à nos amis,

berner leur confiance et vous recevoir comme vous l'exigiez?

Je vous pardonne; mais vous m'avez fait de la peine, beaucoup de peine,

et grâce à vous j'ai passé un triste dîner de Noël. Ah, quel nerveux

vous êtes! tortionnaire et bon, futile et sérieux, orgueilleux et

simple, vaniteux et modeste, être de caprice et de fidélité.

Vous vous étonnerez de cette lettre, bien sûr, croyant avoir grandement

racheté vos coups d'épingles par l'amicale tendresse déployée dans la

soirée et pendant le souper. L'influence expansive de votre esprit m'a

reconquise, certes; mais je vous aimerais moins brillant et plus

soucieux des joies de ceux qui vous sont chers.

Je ne sais nul être qui vous égale dans le monde, je n'en sais point. Et

cependant je connais quelques hommes bien éminents. Quelle force votre

esprit pourrait répandre si vous n'étiez pas nonchalant comme une fille,

nerveux et capricieux comme une femme!

Paul m'a dit l'autre soir: «c'est un esprit supérieur.» Mais vous

m'aviez trop fait souffrir, je n'ai pu que lui répondre: peut-être... et

je pensais: l'esprit n'est pas tout; le coeur est quelque chose et son

coeur est méchant.

Amitié amoureuse · 第 176 / 469 题