LXXXIII

_Denise à Philippe._

Nimerck, mercredi 18 décembre.

J'espère, ils ne sont pas sérieux ces deux terribles: «Je vous en

veux».--Est-ce bien vrai? vous m'en voulez, méchant ami volontaire?

Voyez-vous le curieux: il veut savoir, et, prenant les mouches avec du

vinaigre, contre toute règle établie, demande des détails à la pauvre

propriétaire des yeux de fauve. Vous êtes poli, vous, à la bonne heure!

Tout ce que nous savons de l'aïeule Rurika, c'est qu'elle fut rencontrée

par Michel de Grodnoy son mari, en Lithuanie, dans le gouvernement de

Volhynie où il possédait une terre. Il y allait fort rarement, étant

très Russe et, par conséquent, détestant les Polonais.

A l'orée d'un de ses bois s'étaient établis des Tziganes. Un matin,

Michel, sous la haute futaie, croise la belle Rurika. Elle s'en revenait

de la source et portait sur sa tête une cruche pleine d'eau. Rurika

enveloppe d'un regard étreignant le boyard qu'elle savait être le

seigneur de la terre, et lui dit:

--Salut à toi. Ma cruche est pleine. J'en suis heureuse.

Puis, fière, elle passe.

Chez nous, en Russie, c'est signe de bonheur de rencontrer une jeune

fille lorsqu'elle revient de la fontaine avec sa cruche pleine, et signe

de malheur de la rencontrer y allant et le vase vide.

Grand-père, frappé du fameux coup de foudre, suivit longtemps des yeux

la belle créature mi-nue sous ses haillons, belle ainsi qu'une statue,

marchant «orgueilleuse et les yeux baissés».

Bref, il aima; je crois bien qu'il tenta de ne pas épouser; mais les

bohémiens sont fiers. Un matin, on ne les vit plus à la lisière du bois.

Ils avaient fui, enlevant la déesse.

Michel fit seller un cheval, les rejoignit et épousa.

Probablement ce mariage lui suscita des ennuis dans la haute sphère où

sa vie gravitait: au bout d'un temps il quitta la Russie et vint

s'établir en France.

Le père de Rurika s'appelait Rurik: ce tzigane prétendait que tous les

Rurik descendent du fondateur de la dynastie russe. Si nous en croyons

sa légende, il avait donc rudement dégringolé de l'échelle sociale, lui.

Grand-père Michel de Grodnoy était très blond, grand'mère Rurika, très

brune.

Hélène-Micheline-Rurika--ce sont les trois noms de tite-Lène--tient donc

uniquement de l'aïeul très pur Slave. Il y a de ces ressauts dans les

races: l'hérédité, c'est la mémoire de l'espèce.

Ma mère, Valentine-Micheline-Rurika, était blonde avant que d'être

blanche. Gérald-Michel-Rurik est châtain clair; mon père était brun, et

moi Denise-Micheline-Rurika, je suis tout à fait noire. Et voilà. Je

n'en sais pas plus sur les Michel et les Rurik de Grodnoy, sinon qu'un

de leurs petits-fils fut guillotiné sous la Terreur, tout comme un

prince, deux jours après la chute de Robespierre. Cette mort d'un Michel

Rurik de Grodnoy ne fit pas grand bruit dans la tourmente. De

gentilhomme qu'était son père, il était devenu, lui, pelletier.

Peut-être fut-il accusé d'avoir vendu des fourrures qui tinrent chaud

aux belles épaules de l'Autrichienne; je ne sais. Toujours est-il que

ses fils lâchèrent la pelleterie, les voyages à Nijni-Novogorod au temps

de la foire de Makariev, et prirent ce qui s'appelle des professions

libérales, ainsi dénommées probablement, parce qu'elles libèrent

rapidement ceux qui les choisissent de la bonne grosse fortune acquise

par leurs pères dans le négoce.

Un des fils de celui-là se fit soldat et mourut en Russie, au passage de

la Bérésina. C'est le seul fait à peu près russe qui soit de nouveau

arrivé dans la famille, car je me refuse à croire que les manifestations

Cronstadt-Toulon soient un rapprochement tenté par nos parents russes;

il faut être modeste... je le suis!

Voulez-vous ce brin de lavande? on vient de m'en apporter des bottelées.

Cela se met dans les chambres et dans les armoires pour les parfumer. La

modeste et délicieuse fleur, n'est-ce pas, au ton bleu si fin, au parfum

si suave et si frais?

Adio.

Amitié amoureuse · 第 175 / 469 题