_Philippe à Denise._
Le Tilloy (Somme), 28 novembre.
Vous avez raison: l'amitié entre un homme et une femme n'est pas un
sentiment naturel, et l'on ne peut y arriver qu'après avoir traversé des
épreuves et les avoir surmontées par une grande droiture de coeur, un
grand effort de volonté; la principale et la plus dangereuse de ces
épreuves, c'est l'amour. Je vous ai aimée avec la plus grande force dont
j'étais capable; vous m'avez éconduit amicalement, je me suis guéri, et
me voilà retombé à ma nonchalance de coeur habituelle. L'amitié que je
ressens pour vous est très douce, je m'y abandonne sans réticence; je
m'abandonne au plaisir de la subir et de vous le dire et rien au monde
ne me pénètre d'un pareil bonheur. J'ai baisé ce «_vous habitez mon
coeur_». Ah! qu'il me soit un cher asile, ce coeur adorable.
Un certain instinct que nous avons tous en nous, nous entraîne par
instants vers un idéal informulé, abstrait. Le besoin de pureté dans ce
rêve, produit par nos défaillances dans la lutte sociale, m'entraînait
autrefois à Dieu et je lui aurais porté cette vague poésie latente, si
je n'avais songé à cet autre qui avait pour devise: «Souviens-toi de ne
pas croire».
Vous êtes cet idéal, maintenant, madame. Ce _moi_ chercheur de la
lumière dans la vie n'est plus errant: il est en vous, béat, chère
beauté pure.
Je suis heureux qu'Hélène ait croqué les cailles; je les avais chassées
à son intention. Dalvillers et moi sommes partis de Paris le 24 pour le
Tilloy. Nous y avons retrouvé une bande de clubmen, ce qui me gâte un
peu la joie dont je m'imprègne au contact de la nature. La nécessité
misérable d'avoir à revêtir l'habit noir après les longues heures de
battue dans les bois, l'obligation plus douloureuse encore de bostonner
une partie de la nuit avec toute la féminité du château et des châteaux
environnants, me font cruellement sentir l'infériorité de n'avoir point
à soi une chasse qu'on ne serait pas obligé de louer--ô pauvreté!--où
l'on pourrait vagabonder presque solitaire, un toit plus ou moins pointu
où l'on rentrerait s'abriter, se reposer du bon repos, les pieds sur les
chenets, la pipe à la bouche, devant une flambée de bois sec. Voilà un
rêve peu chic, pas du tout cravaté de blanc; très prosaïquement j'avoue
qu'il me hante depuis mon arrivée ici. Je regrette presque la douairière
et ses sages travaux à l'aiguille; au moins permettaient-ils aux hommes
de somnoler en fumant.
Est-ce bête, mon amie, d'être nerveux au point de souffrir d'une façon
physique d'infériorités morales émanant des autres?
La médiocrité intellectuelle des Ferdrupt m'irrite et me rend malade.
J'aime mieux la vraie bêtise; au moins parfois elle est drôle. Ah! que
Germaine a bien fait de lâcher ces gens! Paul et moi apprécions
maintenant à sa juste valeur le coup d'état de l'oie.
J'ai achevé de me gâter chez vous, parmi vos amis remueurs d'idées,
livrant de temps en temps «ce coin divin qu'il y a dans l'homme», dont
parle Henri Heine.
Ici, je me heurte uniquement aux «idées reliées en cuir de cochon» et
c'est bien pénible.
Pour me tirer de douleur, j'ai entrepris la culture d'un petit flirt. Je
ne dédaigne point cette ribote de perruquier lorsqu'il s'agit de me
sortir d'un ennui grandissant. Je compte sur votre aimable philosophie
pour n'en tirer que d'indulgentes déductions sur mon fâcheux caractère.
Ce régime--facile à suivre, surtout à la campagne--m'a réussi. J'accepte
valse, boston, insuffisance morale de mes hôtes et de leurs hôtes, avec
plus de courage, une volonté plus affermie. Cette résignation m'aidera,
je l'espère, à supporter avec passivité tous les ennuis que mon mauvais
destin me réserve encore durant l'achèvement de mon séjour; je ne puis
malheureusement l'écourter ayant eu l'imprudence de m'engager, dès
Paris, à accomplir un temps fixe.
Écrivez-moi, dites-moi ce que vous devenez; travaillez-vous beaucoup? Où
en êtes-vous de votre air hongrois? Si vous avez composé trois notes
nouvelles, envoyez-les-moi. Nimerck est moins désert, paraît-il. Georges
Granbaud, arrivé ici depuis hier, m'a donné vaguement de vos nouvelles.
Il est très discret sur vous, votre spirituel voisin. Il m'a jeté entre
deux bouffées de cigare, que madame votre mère continue de regretter que
votre nièce ne soit pas mariée. Pauvres espoirs de madame de Nimerck! je
leur souhaite longue vie. Et pourtant miss Suzy vaut bien certaines
autres, épousées tous les jours; il ne faudrait peut-être qu'un homme
courageux pour la remettre dans le droit sentier.
Granbaud nous a dit, à moitié, le dernier trait de Germaine; donnez-nous
toute la scène. Paul est anxieux de savoir le nouvel avatar de son fol
esprit, et comment s'est passée l'aventure entre le substitut et la
chère incorrigible Saint-Jean-Bouche-d'Or.
Racontez-moi tout: ce que vous pensez, dites, faites;--et surtout
donnez-moi des nouvelles de votre délicieuse Hélène.
Respectfully yours.