_Denise à Philippe._
Nimerck, 28 novembre.
A l'instant je reçois votre envoi de gibier. Merci de cette attention.
Les cailles ravissent Hélène, tout à fait bien portante; elle en est
très friande, la chérie.
Je pense que ces jolies bêtes doivent tenir lieu d'une lettre, cher
paresseux; je lis entre leurs petites pattes et leur soyeux plumage,
toutes sortes de choses gentilles, des paroles d'affection, de douces
moqueries, voire des excuses consolantes. Je ne suis pas bien sûre de
n'avoir pas vu aussi un peu d'ironie au bout du bec d'un perdreau; mais
je n'ai pas insisté, et veux croire qu'il me souriait avec bonté, tout
simplement, sans se ficher de moi le moins du monde, et sans avoir l'air
de me dire que mes lettres courent un peu bien après les vôtres.
Je vous écris tandis que Massenet, charmant comme toujours, conte à
Germaine, _enivrée d'harmonie_, un mot amusant qu'une femme de ses
amies lui a servi l'autre soir. Il est de passage ici (pas le mot, mais
Massenet) et doit assister après-demain à son festival musical à Nantes;
ce sera un triomphe. Mon maître y est habitué. Massenet arrivait un peu
en retard chez madame X..., à un grand dîner qu'elle donnait en son
honneur. Il s'excuse en disant que ce qui l'a retardé, c'est qu'on est
venu lui annoncer sa nomination de membre de l'Institut de Bologne. «Ah!
dit la maîtresse de la maison, _Immortadelle_, alors!»
Massenet, qui a de l'esprit, a été enchanté du mot.
Peut-être allez-vous croire que vous avez cette lettre à cause des
bestioles envoyées? Pas du tout, monsieur, sans gibier vous l'aviez.
Je voudrais vous savoir bien persuadé que je tiens au moins autant que
vous à l'amitié qui nous lie; j'en fais toute ma joie, même toute mon
espérance.
Vraiment, entre un homme et une femme, l'amitié s'empreint d'une ardeur
charmante; cette sorte d'amitié a, je crois, la destinée de ce qui est
grand chez l'homme, procédant de son choix, de sa volonté, de sa pensée,
et non de son instinct comme l'amour. Ou elle est sublime, ou elle
n'est pas. Quand elle existe, elle existe à jamais et va toujours
croissant.
Ainsi sera la nôtre, j'espère. Aussi n'ai-je pas trop peur que
l'éloignement ne nous détache l'un de l'autre. Ce sentiment-là demeurera
entre nous une nécessité heureuse qui tiendra le milieu entre les
besoins du corps et ceux de l'âme, une sorte de désir abstrait, doux à
savourer. N'a-t-il pas résisté déjà à l'épreuve du feu?
Vous habitez mon coeur, mon ami; tant pis pour vous si vous ne vous y
plaisez pas. Mais tout ceci n'est pas une raison pour que vous me
laissiez trop longtemps sans nouvelles. Adieu.