_Philippe à Denise._
Paris, 16 novembre.
J'ai appris seulement hier, chez votre belle-mère, l'accident arrivé à
la chère petite Hélène, et quelles suites fâcheuses il en est résulté.
Cependant, d'après votre belle-soeur madame d'Aulnet, avec laquelle
j'ai eu le plaisir de dîner, j'espérais vous revoir cette semaine,
l'enfant guérie. Faut-il encore renoncer à cet espoir? Je souhaite que
non, et pour moi qui désire vivement revoir mon amie, et pour vous que
je sens si attristée de vos préoccupations et de votre solitude. Soyez
sûre au moins que dans tous ces ennuis mon amitié ne vous abandonne pas;
si même je pouvais aller passer un ou deux jours avec vous, je le ferais
avec joie. Mais qu'est-ce que l'on dirait? Ce monde de potins en serait
soulevé.
Et puis je ne peux malgré moi plaindre beaucoup les heureux qui sont
loin d'ici. C'est vraiment à Paris que les ennuis prennent une couleur
grise et enveloppent l'âme d'un brouillard triste où elle s'éteint. Mais
la nature, la mer, l'horizon, maintiennent l'esprit dans une santé
morale excellente et raniment le courage. Pour ceux qui pensent et qui
composent, c'est dans la solitude et le recueillement que leur viennent
les meilleures inspirations. Leur personnalité s'y développe, leur
talent s'y élargit. Soyez persuadée que si vous êtes maintenant trop
abattue pour en profiter, vous ne tarderez pas à en ressentir les
heureux effets une fois rentrée ici.
Que veut dire, s'il vous plaît, madame, «pour ce qui doit nous lier et
ce que j'attends de vous, vous êtes bien tel que vous êtes».
Voilà une terrible phrase! Je vous prie de me la développer.
Vous avez tort de me soupçonner d'avoir, comme le chat, une tendance à
aimer particulièrement ceux avec qui je suis toujours. C'est une idée
fausse; je pourrais vous en écrire long là-dessus. Si vous tenez à me
comparer à un animal quelconque, prenez plutôt le chien fidèle et bon.
Adieu, chère triste.