_Denise à Philippe._
Nimerck, 9 août.
Quelle lettre!... J'en ai le coeur apitoyé et tremblant. Je vous
remercie de cette franchise; elle convient à vous, parlant à moi.
Vous vous révélez si loyal, si droit, au milieu de tout ce trouble, que
je vous propose ceci: Je vais demeurer ici jusqu'à ce que vous soyez
guéri.
Vous comprenez, n'est-ce pas, que je ne puis revenir à Paris près de
vous, cet automne, pour vous faire souffrir? Vous vous désaccoutumerez
de moi, vous y emploierez toute la force de votre intelligence et vous y
arriverez. Personne de nos amis, de notre entourage, n'aura vu ce drame
de votre coeur et alors, seulement alors, nous nous reverrons.
J'ai l'air de vous fuir; peut-être allez-vous croire que c'est parce que
je me sens susceptible de faiblir? Quelque durs que soient les mots que
je vais vous dire, ils sont la vérité même sur l'état de mon coeur: Je
ne vous aime pas.
Si nous restions l'un près de l'autre, j'aurais peut-être de vagues
coquetteries--n'en ai-je pas déjà eu?--elles pourraient vous induire à
croire que je vous aime. Et puis, qui sait? peut-être me prendrais-je à
la mélodie de vos mots et arriverais-je à faillir par contagion? Cela
ne serait pas l'amour comme je le comprends, comme je l'excuse. Ma faute
serait de la surprise et de la lâcheté; car c'est une chose triste et
curieuse: quand un homme nous dit «Je vous aime,»--si peu solides que
nous apparaissent les bases, les principes, les causes premières de ce
sentiment exprimé, quelque chose d'irraisonné, d'irraisonnable, nous
pousse à accepter pour vrai ce phénomène. Ce quelque chose n'est
peut-être que la recherche de la sensation douce et flatteuse que l'on a
à se dire: Je suis aimée,--mots dont se leurre le coeur, toujours.
Vous voyez: non seulement je vous pardonne de m'aimer, mais je suis un
peu orgueilleuse que vous m'aimiez. Cela doit me faire pardonner à mon
tour ce qu'involontairement je vous fais souffrir. Adieu.