XLVI

_Denise à Philippe._

Nimerck, 9 août.

Quelle lettre!... J'en ai le coeur apitoyé et tremblant. Je vous

remercie de cette franchise; elle convient à vous, parlant à moi.

Vous vous révélez si loyal, si droit, au milieu de tout ce trouble, que

je vous propose ceci: Je vais demeurer ici jusqu'à ce que vous soyez

guéri.

Vous comprenez, n'est-ce pas, que je ne puis revenir à Paris près de

vous, cet automne, pour vous faire souffrir? Vous vous désaccoutumerez

de moi, vous y emploierez toute la force de votre intelligence et vous y

arriverez. Personne de nos amis, de notre entourage, n'aura vu ce drame

de votre coeur et alors, seulement alors, nous nous reverrons.

J'ai l'air de vous fuir; peut-être allez-vous croire que c'est parce que

je me sens susceptible de faiblir? Quelque durs que soient les mots que

je vais vous dire, ils sont la vérité même sur l'état de mon coeur: Je

ne vous aime pas.

Si nous restions l'un près de l'autre, j'aurais peut-être de vagues

coquetteries--n'en ai-je pas déjà eu?--elles pourraient vous induire à

croire que je vous aime. Et puis, qui sait? peut-être me prendrais-je à

la mélodie de vos mots et arriverais-je à faillir par contagion? Cela

ne serait pas l'amour comme je le comprends, comme je l'excuse. Ma faute

serait de la surprise et de la lâcheté; car c'est une chose triste et

curieuse: quand un homme nous dit «Je vous aime,»--si peu solides que

nous apparaissent les bases, les principes, les causes premières de ce

sentiment exprimé, quelque chose d'irraisonné, d'irraisonnable, nous

pousse à accepter pour vrai ce phénomène. Ce quelque chose n'est

peut-être que la recherche de la sensation douce et flatteuse que l'on a

à se dire: Je suis aimée,--mots dont se leurre le coeur, toujours.

Vous voyez: non seulement je vous pardonne de m'aimer, mais je suis un

peu orgueilleuse que vous m'aimiez. Cela doit me faire pardonner à mon

tour ce qu'involontairement je vous fais souffrir. Adieu.

Amitié amoureuse · 第 110 / 469 题