Ainsi, l'heure est venue... Je l'ai retardée jusqu'ici de toute ma
volonté; j'ai vécu dans un désir fou, douloureux comme un mal physique.
J'attendais je ne sais quelle occasion d'avoir à vous prouver à quel
point je vous suis attaché, à quel point mon coeur, ma vie, sont à
vous. J'avais peur de hâter d'une manière vulgaire cet instant. Tentant
une épreuve au-dessus de mes forces, j'ai demeuré près de vous dans la
solitude; alors, vous avez connu mon coeur.
J'étais pris d'une telle angoisse à l'idée qu'en parlant je vous
perdrais peut-être... Ah! ces matins, ces jours, ces soirées où ma vie
frôlait la vôtre... Que ce temps de voluptés indécises enfuies à jamais
m'était cher! J'épiais, fiévreux, l'instant où votre âme entraînée par
mon âme s'allait fondre en elle... j'attendais l'impossible rêve.
Oui, je vous aime. Vos yeux, votre voix si harmonieuse, exercent sur moi
une irrésistible fascination... ce timbre limpide, grave et doux de
votre voix, comme il me possède! Il donne à vos paroles, lorsqu'un émoi
le voile légèrement, je ne sais quoi de caressant, de modulé, de
mystérieux, qui fait tressaillir ma pensée, me fait m'extasier de désir
pour vos lèvres où passent ces sons. On vous aime dès qu'on vous entend
parler. Votre voix, malgré votre volonté, effleure de caresses.
Je vous aime; pouvais-je vivre au contact de ce coeur charmant, de cet
esprit fin, enjoué, qui attire, retient, enlace si étroitement d'une
magnétique, d'une pénétrante chaleur, sans l'aimer?
Je vous aime; je ne puis plus vivre loin de vous, chère tendresse
éclairée qui me guide, vigilante, et a su m'animer par sa chaude
aimantation.
Je vous aime, pour la droiture de vos pensées, pour la réserve de vos
gestes, pour l'immobilité fascinatrice de vos attitudes.
Je vous aime, parce que vous êtes naturelle, vraie et bonne, ce qui est
le suprême charme.
Je vous aime, parce que vous êtes grande, svelte, pâle; parce que vous
êtes résolue et forte dans vos décisions; parce que ayant si bien deviné
votre âme, je suis curieux de vous, toute. Je vous aime parce que je
vous aime, voilà la seule vraie raison.
Denise, je veux sentir la douceur de vos lèvres sur mes lèvres, je veux
être le maître de votre âme, je veux vous voir défaillir pour vous
consoler et être à cette seule minute toute votre force, toute votre
espérance...
Mon amie, soyez clémente; ne me replongez pas dans le néant d'où vous
m'avez tiré. Je serai longtemps encore ce qu'il vous plaira que je sois;
mais gardez-moi, car je vous aime.