_Denise à Philippe._
Nimerck, 6 août.
C'est vrai. Je ne vous ai pas écrit. Vous êtes si étrange!
Mon ami, deux fois, pendant votre séjour parmi nous, vous m'avez
bouleversé le coeur.
La première fois, c'était le soir où Hélène regardant avec nous le
coucher de soleil empourprer l'horizon, et suivant des yeux le vol des
oiseaux qui semblaient vouloir s'y perdre, s'écriait: «Oh! le ciel est
si beau que les oiseaux vont le caresser!»--Vous souvenez vous? Vous
l'avez prise dans vos bras et l'avez embrassée si passionnément que ma
fille troublée, murmura: «Mère, mère...» Et vous, fol ami, dites alors
si désespérément: «Je vous aime, je vous aime...»
Puis, un autre soir, je chantais. Après chaque _Lied_ de Schumann vous
murmuriez: «Encore!»--Ainsi, j'ai chanté longtemps ses amours, ses
désespoirs. Quand je me suis arrêtée, vous pleuriez; si triste, si
solitaire, si amère semblait votre douleur! Debout près du piano, sans
oser vous consoler, aller vers vous, j'attendais. Alors, vous avez dit:
«Partez, laissez-moi seul... partez!»--Je vous ai obéi. Mais votre
trouble m'a troublée, j'en suis restée endolorie et ne sais plus où nous
allons...
Vos pensées sont maladives, énervantes. Elles m'enfoncent doucement dans
l'inconnu coupable; le rêve est le mal des âmes qui finissent et
s'effondrent. Je me suis affinée auprès de vous, mais j'ai déjà perdu un
peu de ma droiture et de ma force. Mon ami, il ne faut plus nous voir,
ne plus nous écrire, au moins de quelque temps.
Je vous quitte donc, cher, affaiblie, énervée, assez maîtresse de moi
encore pour reprendre ma vie de labeur, d'action, de développement. Je
reste dans la solitude éducatrice plus mâle. Elle m'armera de plus
saines pensées.