5 décembre.

«_Vous êtes si paresseux et si nonchalant!_» M'avez-vous, sans reproche,

madame, assez souvent répété cette phrase! Hier encore, un peu

traîtreusement, au moment où je ne pouvais me défendre. J'ai cependant

de quoi répondre et vous n'échapperez pas à mes raisons. Comment, vous,

mon sage et cher philosophe, pouvez-vous attacher tant d'importance à ce

que nous jetions constamment notre activité brouillonne et inquiète au

travers des événements? N'avez-vous pas remarqué déjà comme les choses

s'arrangeaient merveilleusement d'elles-mêmes, comme les plus

embrouillées se dénouaient facilement, pourvu que personne n'y mît la

main, et avec quelle fatalité tranquille arrivaient celles qui

paraissaient les plus impossibles? Voyez-vous:

... les paresseux

Ont été, de tout temps, des gens aimés des dieux.

Ce sont des sages. Nous pouvons si peu que ce que nous avons de mieux à

faire est de rester tranquilles. A quoi bon vouloir prendre toujours une

attitude de marionnette en révolte! Vous représentez-vous, à Guignol, le

gendarme ne voulant pas se laisser rosser par le compère, sous prétexte

que le contraire serait plus conforme à la morale publique, aux lois, et

aussi à la réalité? Ce serait insensé. Le tout est de ne pas avoir le

rôle du gendarme.

En vérité, j'ai toujours trouvé ridicule et maladroit de vouloir

intervenir dans la curieuse pièce dont l'auteur est là-haut. J'en ai

toujours honnêtement répété le texte sans chercher même, comme les

acteurs de revue, à y introduire un calembour de ma façon, et je m'en

suis bien trouvé. En voulez-vous un exemple? Vous rappelez-vous certaine

lettre que vous m'avez écrite en réponse à la demande--combinaison de

marionnette--que je vous avais faite de venir à une réception chez

madame Ravelles? Qu'ai-je fait ce soir-là? Je me souviens: j'étais très

déconfit; me suis-je révolté? ai-je imaginé des plans? Je suis sorti

simplement et j'ai marché au hasard, enveloppé de mes sombres

réflexions.

Ces sombres réflexions, dont vous étiez la cause, m'ont amené jusque

chez vous. J'ai sonné, on m'a ouvert, et quelques instants après je me

suis trouvé dans votre salon, aussi surpris d'y être que vous surprise

de m'y voir. Notre étonnement à tous deux était si comique et si complet

que nous n'avons pu nous empêcher de rire. Vous m'avez pardonné et il en

est résulté qu'au lieu de vous apercevoir dans une soirée ennuyeuse,

comme j'en avais eu sottement le projet, je vous ai eue à moi tout seul

dans un tête-à-tête délicieux; que nous avons tant et tant causé et si

intimement que, bon gré mal gré, contre les convenances, contre vos

scrupules, notre amitié a été définitivement fondée.

Je pense que cet exemple vous donnera à réfléchir. Maintenant, madame

mon amie, si vous en savez davantage, dites-le-moi. Je ne demande pas

mieux, selon l'expression du favori de vos poètes, que de me laisser

conduire «par un ange aux yeux bleus».

En attendant, je baise respectueusement le bout de ses ailes.

Amitié amoureuse · 第 32 / 469 题