«_Vous êtes si paresseux et si nonchalant!_» M'avez-vous, sans reproche,
madame, assez souvent répété cette phrase! Hier encore, un peu
traîtreusement, au moment où je ne pouvais me défendre. J'ai cependant
de quoi répondre et vous n'échapperez pas à mes raisons. Comment, vous,
mon sage et cher philosophe, pouvez-vous attacher tant d'importance à ce
que nous jetions constamment notre activité brouillonne et inquiète au
travers des événements? N'avez-vous pas remarqué déjà comme les choses
s'arrangeaient merveilleusement d'elles-mêmes, comme les plus
embrouillées se dénouaient facilement, pourvu que personne n'y mît la
main, et avec quelle fatalité tranquille arrivaient celles qui
paraissaient les plus impossibles? Voyez-vous:
... les paresseux
Ont été, de tout temps, des gens aimés des dieux.
Ce sont des sages. Nous pouvons si peu que ce que nous avons de mieux à
faire est de rester tranquilles. A quoi bon vouloir prendre toujours une
attitude de marionnette en révolte! Vous représentez-vous, à Guignol, le
gendarme ne voulant pas se laisser rosser par le compère, sous prétexte
que le contraire serait plus conforme à la morale publique, aux lois, et
aussi à la réalité? Ce serait insensé. Le tout est de ne pas avoir le
rôle du gendarme.
En vérité, j'ai toujours trouvé ridicule et maladroit de vouloir
intervenir dans la curieuse pièce dont l'auteur est là-haut. J'en ai
toujours honnêtement répété le texte sans chercher même, comme les
acteurs de revue, à y introduire un calembour de ma façon, et je m'en
suis bien trouvé. En voulez-vous un exemple? Vous rappelez-vous certaine
lettre que vous m'avez écrite en réponse à la demande--combinaison de
marionnette--que je vous avais faite de venir à une réception chez
madame Ravelles? Qu'ai-je fait ce soir-là? Je me souviens: j'étais très
déconfit; me suis-je révolté? ai-je imaginé des plans? Je suis sorti
simplement et j'ai marché au hasard, enveloppé de mes sombres
réflexions.
Ces sombres réflexions, dont vous étiez la cause, m'ont amené jusque
chez vous. J'ai sonné, on m'a ouvert, et quelques instants après je me
suis trouvé dans votre salon, aussi surpris d'y être que vous surprise
de m'y voir. Notre étonnement à tous deux était si comique et si complet
que nous n'avons pu nous empêcher de rire. Vous m'avez pardonné et il en
est résulté qu'au lieu de vous apercevoir dans une soirée ennuyeuse,
comme j'en avais eu sottement le projet, je vous ai eue à moi tout seul
dans un tête-à-tête délicieux; que nous avons tant et tant causé et si
intimement que, bon gré mal gré, contre les convenances, contre vos
scrupules, notre amitié a été définitivement fondée.
Je pense que cet exemple vous donnera à réfléchir. Maintenant, madame
mon amie, si vous en savez davantage, dites-le-moi. Je ne demande pas
mieux, selon l'expression du favori de vos poètes, que de me laisser
conduire «par un ange aux yeux bleus».
En attendant, je baise respectueusement le bout de ses ailes.