Je ne crois pas servir une simple et banale formule de politesse en
remerciant le _Mercure de France_ d'avoir publié _Nach Paris!_ La
publication de ce récit vous a valu, en effet, un certain nombre de
protestations que vous m'ayez communiquées. A part une ou deux lettres,
négligeables, de lecteurs mécontents que l'on ose rappeler les crimes
allemands, ces protestations ont toutes trait à la scène du viol d'une
jeune fille par une bande de soudards germaniques. Cette scène a
stupéfait et indigné vos correspondants. Il en est ainsi chaque fois
que, dans ce pays, dont la littérature va de Rabelais à Mirabeau et au
grand Zola, on touche à la question sexuelle, autrement que pour en
faire un objet de gaudriole et de basse grivoiserie. On vous traite
aussitôt de pornographe. C'est ce qui n'a pas manqué. «Ecoeurant!
scandaleux! lecture pour maison Tellier!» s'écrie un de vos
correspondants dégoûté, qui se demande comment le _Mercure de France_
peut publier une littérature aussi «inouïe», et auquel il y aurait
seulement à répondre que le _Mercure de France_, s'il avait existé à
l'époque, eût sans doute été très honoré de pouvoir publier _la Maison
Tellier_, de Guy de Maupassant. Une jeune fille de 21 ans, qui n'ose
pas signer, «ne voulant pas qu'on sache qu'elle a lu cette horreur» vous
exprime sa «répulsion», sa «stupeur» devant «cette chose révoltante de
grossièreté» et se déclara «honteuse», «salie moralement» d'avoir jeté
les yeux sur ce «tissu d'obscénité et d'exagération».
C'est bien sur quoi les Allemands avaient compté. «Allons-y! ont-ils
dit. Livrons-nous à tous les excès! terrorisons jusqu'à l'épouvantable!
Plus ce sera odieux, plus ce sera effroyable moins on pourra le
raconter.» Ils ont spécule sur la pudeur, et ils ont réussi. «Les
victimes elles-mêmes _n'oseront pas se plaindre_!»
Et c'est exact. J'ai vu moi-même en Suisse, au passage des réfugiés de
malheureuses femmes violentées par les Allemands, ayant assisté à des
spectacles horribles, qui ne voulaient rien dire, _par pudeur_, et
auxquelles il était impossible d'arracher une parole. Ce n'est que
plusieurs semaines après, une fois reposées, calmées, que certaines
victimes de viols consentaient, quelquefois, à donner des précisions.
MM. L. Mirman, préfet de Meurthe-et-Moselle (aujourd'hui commissaire de
la République à Metz), G. Simon, maire de Nancy, G. Keller, maire de
Lunéville, dans leur brochure _Leurs Crimes_ (Berger-Levrault, 1916),
publiée sous le patronage des maires de Belfort, Epinal,
Châlons-sur-Marne, Bar-le-Duc, Château Thierry (pour Laon), Beauvais,
Amiens, Arras, Dunkerque (pour Lille), Saint-Dié, Baccarat,
Pont-à-Mousson, Lunéville, Gerbéviller, Nomény, Reims, Verdun, Sermaize,
Senlis, Albert, Clermont-en-Argonne, commencent ainsi leur chapitre sur
les viols de femmes et d'enfants:
«Nous pourrions écrire, sur ce sujet douloureux un long et poignant
chapitre. Nous l'avions écrit, mais, au dernier moment, un scrupule nous
l'a fait supprimer: nous voulons en effet que cette brochure puisse être
et soit mise sous les yeux de tous et de toutes, notamment sous ceux de
nos enfants des écoles. Qu'il nous suffise donc de dire ceci: Les
attentats contre les femmes et les jeunes filles _ont été d'une
fréquence inouïe_.
«Sans doute, la plupart de ces crimes resteront toujours inconnus; il
faut un concours de circonstances spéciales pour que l'acte ait été
public, mais trop souvent, hélas! ces circonstances mêmes se sont
présentées.»
Parmi les quelques faits que croient cependant devoir signaler
succinctement les auteurs figure celui ci: «A Mélen-la-Bouxhe,
Marguerite W... est martyrisée par 20 soldats allemands avant d'être
fusillée aux côtés de son père et de sa mère.»
Si les viols individuels ou par 2 ou 3 ont été extrêmement nombreux, les
viols collectifs par 10, 15, 20, accompagnés ou suivis de meurtre,
compliqués parfois de tortures invraisemblables, n'ont pas été rares.
C'est une des caractéristiques de l'invasion allemande, et je me suis
bien vu obligé, pour être exact, d'en tenir compte. Je n'en ai pas
abusé. J'ai consacré à ce sujet une seule scène, mais il fallait qu'elle
y fût. Ma conscience m'eût reproché de la sacrifier aux nerfs de mes
lecteurs. J'y ai apporté la modération compatible avec le souci de la
vérité; j'ai atténué, estompé, dans la mesure où la vraisemblance n'en
souffrait pas. Mais non, cela encore, paraît-il, était de trop. Il
fallait faire le silence!
Pauvres victimes de la lubricité et de la sauvagerie germaniques,
pouviez-vous penser, pendant que vous agonisiez sous les tortures de vos
bourreaux, et que tout votre sang, toute votre âme expirante criait
vengeance, pouviez-vous penser qu'un jour viendrait, jour prochain, où
vous ne seriez plus qu'un objet de scandale, une chose honteuse dont on
détourne les yeux? La «pudeur» de vos soeurs qui ont eu la chance de ne
pas se trouver sur le passage des brutes déchaînées, ne veut pas que
l'on parle de vous. Vous n'existez plus, vous n'avez jamais existé.
Votre martyre aura été vain. Au nom le la morale, au nom de la
bienséance, au nom de la vertueuse hypocrisie sociale, il faut jeter sur
vos douloureux corps suppliciés la décence d'un voile discret!