Le séjour des deux prisonnières dans le logis de la rue de la Hache
avait été aussi triste qu'on peut l'imaginer: mais la souffrance morale
n'avait été compliquée d'aucune souffrance physique, Alice de Lux se
maintenait dans son rôle de geôlière; elle s'y maintenait avec honte,
avec désespoir, et elle tâchait au moins d'atténuer ce qu'il y avait
d'odieux dans ce rôle.
Les jours et les nuits s'écoulaient mornes, désolés.
Cependant, cette claustration au fond de deux pièces étroites avait
altéré la santé de Jeanne de Piennes. Elle résistait au mal avec cette
vaillance qu'on lui connaît.
Oui, elle envisageait maintenant la mort comme le suprême repos. En
effet, son dernier espoir s'était évanoui. Quel espoir? La lettre
qu'elle avait écrite à François de Montmorency!...
Elle ne doutait pas que cette lettre n'eût été remise. En interrogeant
Alice de Lux, elle avait pu se convaincre que le maréchal était à Paris.
Il lui semblait impossible que François n'eût pas reçu cette lettre
touchante où elle avait raconté la vérité sur la tragédie de Margency.
Et François n'était pas accouru à son appel! François l'abandonnait, la
croyait encore coupable!
Un moment, elle s'était raccrochée à cet espoir que le chevalier de
Pardaillan n'avait pas remis la lettre.
Mais, à force d'y songer, elle s'affirmait que cela même était
impossible. Elle en arriva donc à admettre que François de Montmorency
l'abandonnait.
Quant à Loïse, depuis qu'elle savait que ce jeune homme en qui elle
avait eu si naïvement confiance était le fils de l'homme qui l'avait
enlevée jadis, elle faisait d'inutiles efforts pour le détester ou pour
l'oublier. Telle était la situation morale des deux femmes, lorsqu'un
soir Alice de Lux monta chez elles.
Elle était plus pâle que d'habitude. Jeanne et Loïse la considéraient
avec un effroi mêlé de pitié. Alice se tint devant la Dame en noir, les
yeux baissés.
--Madame, dit-elle, rendez-moi au moins cette justice que j'ai tout fait
pour adoucir votre captivité.
--Cela est vrai, dit Jeanne, et je ne me plains pas.
--Une abominable circonstance de ma malheureuse vie, madame, m'a obligée
à me faire geôlière.
--Vous me l'avez dit, et je vous plains!
--Ainsi, dit Alice qui frissonna légèrement, lorsque vous serez libres,
vous ne vous en irez pas en me maudissant...
--Libres!... Hélas! le serons-nous jamais!
--Vous l'êtes!
Un tressaillement agita Jeanne de Piennes. Loïse pâlit.
--Vous êtes libres toutes les deux, reprit Alice avec une calme fermeté;
cette circonstance dont je vous parlais n'existe plus. Adieu, madame,
adieu, chère demoiselle...
A ces mots, Alice de Lux se retira. La mère et la fille demeurèrent un
instant comme accablées de la triste joie qu'elles éprouvaient. Puis
elles s'embrassèrent dans une étreinte pleine d'effusion. A ce moment,
une pensée fit tressaillir Jeanne de Piennes. Elle allait se trouver
avec sa fille sans aucune ressource, sans logis, sans pain. Retourner à
la maison de la rue Saint-Denis, c'était sans aucun doute retomber au
pouvoir d'Henri de Montmorency.
Jeanne comprenait qu'elle n'aurait plus la force de travailler pour sa
fille, comme jadis.
--Qu'allons-nous devenir? ne put-elle s'empêcher de murmurer.
--Ma mère, dit bravement Loïse, comme si elle eût suivi pas à pas la
pensée de Jeanne, vous avez travaillé pour nous deux; maintenant, ce
sera mon tour, voilà tout!...
A ce moment, Alice de Lux reparut devant Jeanne de Piennes.
--Madame, dit-elle d'une voix altérée, pardonnez-moi d'avoir entendu
votre entretien; j'ai écouté... ceci est un des malheurs de ma vie: j'ai
pris, j'ai dû prendre l'habitude d'écouter autour de moi... Vous vous
trouvez sans ressources, j'aurais dû y songer; je suis riche, madame.
Laissez-moi la joie de faire un peu de bien...
A ces mots, elle déposa sur le coin d'une table une bourse qui pouvait
contenir une centaine d'écus d'or. Une vive rougeur empourpra le visage
de Jeanne de Piennes.
Loïse se détourna avec embarras. Alice s'agenouilla.
--Madame, dit-elle d'une voix brisée, c'est une mourante qui vous offre
ce peu d'or destiné à rendre moins durs à cette noble demoiselle les
premiers temps...
Jeanne regarda sa fille et tressaillit.
--Je vous ai fait tant de mal, continua Alice, en acceptant de vous
garder ici détenues, que j'en ai comme le coeur rongé. Je vous jure
que vous adoucirez les derniers jours d'une malheureuse en recevant ce
faible présent.
Jeanne de Piennes laissa tomber sur la geôlière un regard d'infinie
miséricorde. Elle tendit ses mains à Alice qui les saisit et les baisa
ardemment. Jeanne prit la bourse.
Elle voulut dire quelques paroles d'adieu à cette étrange geôlière pour
qui elle n'éprouvait plus que de la pitié, mais déjà Alice s'était
relevée et avait disparu.
--Partons! dit alors Jeanne.
Sur le premier moment, l'idée qu'elle était libre, qu'elle échappait
enfin à Henri, lui causa une joie qui ranima ses joues flétries. Un pâle
sourire se joua sur ses lèvres.
En attendant, il fallait trouver un logis quelconque. Rue Montmartre,
une petite maison inhabitée lui sembla réunir les conditions de
modestie, de calme et d'éloignement qu'elle recherchait. Elle s'y
installa aussitôt, et commença à faire avec Loïse des plans de départ.
Loïse regardait sa mère avec inquiétude: jamais elle ne l'avait vue
aussi fiévreuse. Dans la journée même, Jeanne dut s'aliter. Le délire la
prit. Loïse, seule à lutter, n'en lutta qu'avec plus de fermeté.
Des jours se passèrent. Jeanne, pour cette fois, échappa à la mort qui
la guettait. Mais, lorsqu'elle put se relever, elle comprit qu'elle
était condamnée. Elle ne respirait plus qu'avec difficulté et, plusieurs
fois par nuit, les suffocations jadis espacées à de longs intervalles
venaient la menacer.
Un jour, comme elles causaient tristement, Loïse s'efforçant de sourire,
la mère cherchant à lui donner l'illusion de la pleine santé revenue, ce
jour-là, donc, comme elles convenaient de quitter Paris le lendemain,
elles entendirent de grandes rumeurs dans la rue.
Deux ou trois heures s'écoulèrent. La mère et la fille, assises l'une
près de l'autre et se tenant par la main, écoutaient avec indifférence
les bruits du dehors qui faisaient paraître plus profond le silence de
la maison. Tout à coup, elles tressaillirent. Le marteau de la porte
venait de retentir.
--Qui peut frapper? murmura Jeanne.
Elle se leva et se dirigea vers la fenêtre. Mais, à ce moment, elle
demeura clouée sur place. Elle venait d'entendre prononcer le nom de
Pardaillan! Et ce nom, il était crié parmi des insultes, des menaces,
des clameurs de haine!
Autour de la porte de leur maison, il y avait un demi-cercle de
cavaliers qui entouraient quelqu'un qu'elles ne pouvaient voir, vu que
ce quelqu'un s'était ramassé contre la porte, sous l'auvent. Mais, si
elles ne le voyaient pas, elles entendaient son nom.
Pardaillan! Lui! L'homme qui avait enlevé Loïse!
Etait-ce la punition du crime? A ce moment, un double cri étouffé
échappa aux deux femmes.
--Lui! avait murmuré Jeanne de Piennes, Henri de Montmorency!
--Le chevalier de Pardaillan! murmura de son côté Loïse.
--Notre mauvais génie est là! continua la mère. Loïse, mon enfant, qui
sait si le damné Pardaillan ne nous a pas découvertes! Qui sait si
ce n'est pas lui qui a amené ici son maître! Mais qu'as-tu donc, ma
fille?... Tu pleures!...
--Mère! oh! mère!
Et, confuse, éperdue, Loïse ajouta:
--Il faut le sauver!... Je meurs s'il meurt!
--Sauver! s'écria Jeanne. Sauver qui?... Mon enfant, reviens à toi...
nous n'avons personne à sauver ici... Il n'y a là que nos deux plus
cruels ennemis!
--Ah! ma mère, je suis sûre que lui n'est pas notre ennemi. Malgré tout,
je ne puis le croire déloyal...
Jeanne de Piennes se pencha davantage, et, apercevant le chevalier, elle
comprit ce qui se passait dans le coeur de sa fille... Mais son regard
ne s'attacha qu'un instant au chevalier. Elle devint soudain très pâle,
les yeux agrandis par l'étonnement, regardant quelqu'un que Loïse ne
voyait pas. Et, ce quelqu'un, c'était celui dont elle conservait l'image
nettement et pieusement gravée dans sa mémoire, celui auquel elle avait
voué une reconnaissance infinie, l'homme qui lui avait ramené sa petite
Loïse!...
Elle saisit la main de sa fille et dit simplement:
--Viens!...
Elles descendirent et ouvrirent la porte. Et, grandie par le sacrifice,
transfigurée, auguste, elle apparut aux yeux des assaillants... On sait
le reste.
Lorsque les deux femmes, soutenant les blessés, furent rentrées dans
la maison, lorsque ta porte eut été solidement refermée, leur première
occupation fut de panser les éraflures et estafilades qu'ils avaient
reçues. Les deux hommes se laissaient faire silencieusement.
--Du diable, songeait le père, si je ne voudrais pas être blessé tous
les jours pour être soigné par les mains de cette petite fille-là!
--Je suis au paradis! songeait le fils de son côté.
Par un sentiment de convenances tout naturel, c'était Jeanne de Piennes
qui soignait le chevalier, tandis que Loïse s'occupait du vieux
Pardaillan.
Lorsque les pansements furent achevés, le vieux routier se leva du
fauteuil et, saluant, il dit:
--Madame, j'ai l'honneur de vous présenter mon fils, le chevalier de
Pardaillan, et moi-même, Honoré-Guy-Henri de Pardaillan, de la branche
cadette des Pardaillan, famille réputée dans le Languedoc pour ses hauts
faits et sa pauvreté. Pauvres, nous le sommes, madame, avec toute la
fierté qui convient; mais, par la Mort-Dieu, nous avons le coeur bien
placé, et nous mettons à votre disposition les deux vies que vous venez
de sauver...
--Monsieur, dit Jeanne d'une voix altérée, c'est à peine si ma
gratitude, à moi, se trouve satisfaite par ce que je viens de faire...
--Je ne comprends pas, madame...
--Ne me reconnaissez-vous pas?... Reconnaissez-vous au moins ce diamant
que vous avez laissé tomber dans la main de ma fille en cette nuit de
douleur où je gagnais Paris?
--Je me souviens parfaitement, madame. J'ai voulu simplement dire que je
ne comprenais pas votre gratitude, alors que vous devriez me haïr.
--Et voilà, monsieur, ce qui fait que moi-même je demeure profondément
troublée et que mon étonnement est inexprimable. Je vois en vous l'homme
généreux qui me ramena ma fille. J'avais toujours ignoré votre nom que
vous m'apprenez vous-même, c'est le nom de l'homme qui avait enlevé
Loïse.
--Je vais donc faire cesser votre étonnement, au risque d'encourir votre
malédiction, dit alors le vieux Pardaillan d'une voix ferme: l'homme
qui avait enlevé la pauvre petite pour obéir à Henri de Montmorency et
l'homme qui vous la ramena, ces deux hommes-là, madame, n'en font qu'un,
et il est devant vous... Oui, c'est vrai, madame, je commis le crime.
Et, dans mon existence aigrie par la misère, c'est la seule action
sérieusement blâmable que j'aie à me reprocher... mais il est non moins
vrai que je fus pris de remords et que ce fut seulement à la minute où
je rendis l'enfant que je pus respirer à l'aise...
--Loïse, dit Jeanne de Piennes, voici l'homme généreux, l'homme de coeur
qui encourut la haine d'un terrible seigneur pour te rendre à ta mère...
Loïse s'avança vers le vieux routier, saisit ses deux mains et lui
tendit son front charmant.
--Mon enfant, dit-il, les souhaits d'un vieux coureur de routes ne sont
peut-être pas un talisman de bonheur; mais, s'il ne fallait que donner
ma pauvre vie pour vous rendre heureuse, ce serait une joie pour moi que
de mourir.
Jeanne, alors passa au doigt de sa fille la bague ornée du fameux
diamant.
--J'avais juré qu'il ne me quitterait jamais, dit-elle; ma fille tiendra
mon serment.
A ce moment les yeux de Loïse rencontrèrent ceux du chevalier, et elle
pâlit sous l'effet d'un sentiment plus profond, comme si cette bague du
malheur qu'on venait de lui passer au doigt fût devenue la bague de ses
fiançailles.
Après la première heure écoulée dans ces émotions, ce fut au tour du
chevalier de parler. La Dame en noir lui demanda s'il avait bien reçu
la lettre qu'il devait faire parvenir à François de Montmorency. Le
chevalier raconta alors comment il avait été arrêté, mis à la Bastille,
et comment il en était sorti.
Loïse l'écoutait avidement et croyait entendre quelque fabuleux récit du
temps de Charlemagne. Jeanne de Piennes, elle, écoutait avec angoisse.
Et, lorsque le chevalier en vint à dire que le maréchal de Montmorency
avait reçu et lu la lettre, elle ne put retenir une douloureuse
exclamation:
--Ah! s'écria-t-elle, il m'a donc condamnée, puisqu'il n'est pas là î...
Le chevalier comprit le sens exact de ce cri de douleur.
--Madame, je vous demande trois jours pour vous raconter la fin de ce
que j'avais à vous dire: deux jours pour cicatriser ces coups d'épingle,
un jour pour faire une démarche... Alors vous saurez quel accueil M. le
maréchal a pu faire à votre lettre. Je crois, oui, vraiment, je crois
que ce n'est pas à moi à dire ce que fut cet accueil.
Si mystérieuses que fussent ces paroles, Jeanne, malgré elle, en conçut
un immense espoir.
On s'occupa alors d'installer les deux Pardaillan. Ce n'était pas la
place qui manquait, mais les meubles faisaient défaut. Finalement, le
vieux Pardaillan et son fils exigèrent d'être relégués dans une sorte de
grenier abondamment garni de foin.
Ce fut donc dans ce foin que les deux hommes se couchèrent lorsque la
nuit fut venue. Jamais le chevalier n'avait trouvé une couche aussi
douce et jamais il n'avait eu des rêves aussi heureux dans son sommeil.
Mais le vieux Pardaillan, lui, se mit, selon une vieille habitude,
à--étudier la localité, selon son mot. Cette étude l'amena à
l'oeil-de-boeuf qui éclairait ce grenier et qui s'ouvrait sur la rue. Et
ce qu'il vit lui fit faire une grimace.
Vingt soldats que commandait un officier étaient installés sur la
chaussée. Ils avaient allumé des torches dont les reflets rouges et
tristes éclairaient leurs silhouettes. La plupart d'entre eux dormaient
sur la chaussée même, roulés dans leurs manteaux. Mais quatre, appuyés
sur des arquebuses, demeuraient debout contre la porte.
La situation était plus terrible que jamais pour les deux indomptables
aventuriers.
--Amour, amour! grommela le vieux routier en hochant la tête, voilà
bien de tes coups!... Nous sommes bel et bien perdus et cette fois sans
rémission!...
Là-dessus, le vieux Pardaillan s'étendit dans le foin près de son fils
et, l'ayant longuement regardé dormir, s'endormit à son tour.
Le lendemain matin, un rayon de soleil passant par la lucarne arrondie
en forme d'oeil de boeuf réveilla le vieux Pardaillan. Il aperçut son
fils qui, un coude sur le genou, le menton dans la main, paraissait
absorbé dans quelque pénible réflexion.
--Eh! qu'as-tu, chevalier? Voilà dix minutes que je te surveille du coin
de l'oeil, et, si je n'entends pas les gémissements que tu pousses en
toi-même, je les devine!
--Je ne gémis pas, mon père: je réfléchis.
--Peut-on savoir à quoi?
A ces soldats qui gardent la porte. Or, il faut que j'aille trouver le
maréchal de Montmorency, et que je l'amène ici, continua le chevalier
avec un désespoir concentré. J'y réussirai, mon père! Je suis sûr d'y
réussir, y eût-il mille gardes dans cette rue! Le maréchal, c'est tout
naturel, emmènera sa fille. Alors, mon père, il ne me restera plus qu'à
assister au mariage de Mlle de Montmorency avec le riche et puissant
seigneur que lui destine sans aucun doute le maréchal, et puis nous
serons libres... de faire le tour de l'univers!
--Tu veux dire le tour de la place de Grève?
Le chevalier haussa les épaules, non pour ce que venait de dire son
père, mais pour répondre à sa propre pensée.
--En tout cas, reprit son père, tu as demandé trois jours pour aller
chercher le maréchal.
Le chevalier secoua la tête.
--J'ai demandé trois jours, dit-il, parce que je me croyais plus
sérieusement blessé que je ne suis. Mais je suis fort.
--Or ça, comment vas-tu sortir? Moi qui n'ai rien promis, je t'avoue que
je ne vois pas le moyen...
--Le maréchal sera ici aujourd'hui même...
Le vieux Pardaillan se mit à siffler un air de chasse, et le chevalier
commença ses recherches.
--J'ai trouvé! dit-il au bout d'une heure.
--Au diable les donzelles! Voyons, qu'as-tu trouvé?
Le chevalier lui montra une lucarne qui s'ouvrait sur la toiture.
--Quoi! Tu veux passer par les toits?
--Puisqu'il n'y a pas d'autre chemin. Faites-moi la courte échelle, mon
père, que je puisse atteindre cette chatière...
--Tu es décidé? Eh bien, va!
Le vieux Pardaillan plaça ses mains entrelacées de façon que le
chevalier pût y poser le pied comme sur une marche. Le jeune homme
s'élança, atteignit les épaules, et, levant les bras se cramponna au
rebord de la lucarne. Quelques instants plus tard, il était sur le toit
de la maison.
Le chevalier se trouvait sur le revers de la toiture qui était opposé à
la rue. Sa vue s'étendait sur une série de petites cours et de jardins.
S'il descendait dans la cour de la maison, il était dans une impasse. Il
n'y avait qu'un moyen. C'était de gagner le toit de la maison voisine.
La position du chevalier était des plus dangereuses. Il se demandait
comment faire lorsqu'il entendit un léger bruit, un signal d'appel.
--Psst! faisait-on.
Il leva la tête vers le toit de la maison voisine et aperçut, encadrée
dans une étroite fenêtre une figure d'homme qui l'examinait avec un
singulier intérêt.
--Où ai-je vu ce visage-là? pensa le chevalier.
L'homme était vieux. Il portait une barbe blanche. Il avait des yeux
doux, calmes, avec un regard lumineux.
--Rentrez chez vous, dit cet homme.
--Que je rentre, monsieur?
--Oui. Vous cherchez à vous sauver n'est-ce pas? Eh bien, le chemin que
vous prenez est impossible. La maison où vous êtes prisonnier communique
avec la mienne par une porte que j'ai condamnée, mais que j'ouvrirai!
Le chevalier retint une exclamation de joie Il voulut remercier le
vieillard. Mais celui-ci avait déjà disparu.
--Mais où diable ai-je vu cet homme? pensa de nouveau le chevalier, qui
se laissa tomber dans le grenier.
--Que se passe-t-il? demanda le vieux Pardaillan
Le chevalier raconta ce qui venait de se passer Le père et le fils
se mirent aussitôt à déblayer le foin qui était entassé et cachait
évidemment la porte signalée par l'inconnu--si cet inconnu n'était pas
un traître! A leur joie intense, la porte leur apparut enfin, et, en
même temps, ils entendirent que, derrière cette porte, on se livrait à
un certain travail. Au bout de quelques minutes, la porte s'ouvrit, et
un vieillard de haute taille, vêtu de velours noir, apparut et dit:
--Monsieur Brisard, et vous, monsieur de La Rochette, soyez les
bienvenus.
Le vieux Pardaillan se frappa le front.
--Les deux noms que je donnais à la dame! murmura-t-il Je me souviens
parfaitement de vous, monsieur...
--Ramus, dit le vieillard avec une noble simplicité.
--Ramus! C'est bien cela. Seulement, je vais vous dire, monsieur. Je ne
m'appelle pas Brisard et n'ai jamais été sergent d'armes, comme je vous
le dis. Le chevalier que voici ne s'appelle pas M. de La Rochette...
Ramus souriait.
--Je vous donnai alors ces deux noms parce que nous avions intérêt à
nous cacher... Je m'appelle Honoré de Pardaillan, et monsieur que voici
est mon fils, le chevalier Jean de Pardaillan.
--Messieurs, dit Ramus, j'ai assisté au terrible combat d'hier. Hélas!
En quels temps vivons-nous!... Et je vais vous expliquer comment je me
trouve ici. Mais veuillez d'abord entrer...
Les deux Pardaillan obéirent, et Ramus leur fit descendre un escalier.
Ils se trouvèrent alors dans une belle salle à manger d'apparence
cossue.
--Messieurs, dit Ramus, comme je vous le disais, je m'étais hier posté
dans cette rue pour voir le passage du roi. Je vis donc le défilé du
cortège, et j'assistai ensuite à l'effrayant combat que vous avez livré.
Là, j'ai entendu vos noms. Mais la politesse m'obligeait à m'en tenir à
ceux que vous m'aviez donnés vous-mêmes... Vie pour vie! Je vous devais
la mienne. J'ai voulu racheter la vôtre... Hier, je vins donc trouver le
propriétaire de cette maison et je l'ai louée pour trois jours, car il
n'a pas voulu me la céder plus longtemps.
--Vous n'avez plus qu'à me suivre. Vous sortirez d'ici de la façon la
plus naturelle du monde, c'est-à-dire par la porte, laquelle porte n'est
point surveillée, car elle donne sur la ruelle...
--Monsieur, dit alors le chevalier, pour des motifs que monsieur mon
père vous expliquera, nous ne pouvons partir... du moins pas tout de
suite. Je serai donc seul, pour l'instant, à profiter de l'issue que
vous nous offrez.
--Venez, jeune homme!
Le savant descendit encore un escalier. Le chevalier se trouva devant
une porte qu'il entrebâilla.
Il constata.. alors qu'il se trouvait dans la ruelle aux Fossoyeurs,
perpendiculaire à la rue Montmartre. La ruelle n'était nullement
surveillée.
Au lieu de prendre la rue Montmartre où il risquait de se heurter aux
gardes, le chevalier descendit en courant la ruelle, fit un assez long
détour et prit le chemin de l'hôtel de Montmorency, où il ne tarda pas a
arriver.
Quelques instants plus tard, Pardaillan se trouvait en présence du
maréchal qui, fiévreusement, lui dit:
--Vous voici, cher ami, je n'attendais plus que vous. Nous allons
partir...
--Partir, monseigneur? Quitter Paris?
--Oui. J'ai des raisons de croire que nous continuerions en vain à
fouiller Paris. On m'a signalé une mystérieuse escorte qui, sur la route
de Guyenne, accompagne une voiture, fermée... Elles sont là, chevalier!
La Guyenne, c'est le gouvernement de Damville. Nous rejoindrons cette
escorte, nous l'attaquerons.
--Monseigneur, j'oserai vous prier d'attendre jusqu'à ce soir pour
quitter Paris, dit le chevalier, pour le moment, je vous prie de
m'accompagner seul, à pied...
--Pardaillan, vous savez quelque chose!
--Venez, monseigneur, dit le chevalier avec un accent où il y avait à
dose égale de l'ironie et du désespoir.
--Allons!... Mais songez que le temps est précieux.
L'instant d'après, ils étaient en route et bientôt ils arrivaient à la
ruelle des Fossoyeurs sans avoir fait la moindre rencontre qui pût les
arrêter. Ils frappèrent. Ramus ouvrit. Ils entrèrent dans la maison et,
arrivés dans cette belle salle à manger où Ramus avait introduit les
deux Pardaillan, le chevalier dit simplement:
--Monsieur Ramus, voulez-vous pousser votre générosité jusqu'à nous
laisser seuls pour une heure dans cette salle?
--Cette maison est à vous, mon enfant, dit le vieux savant, qui se
retira dans une pièce du rez-de-chaussée.
--Où sommes-nous? fit le maréchal étonné.
--Monseigneur, dit le chevalier, je vous demande de m'attendre ici
quelques minutes...
Le chevalier sortit et François de Montmorency demeura seul. Le jeune
homme regagna rapidement le grenier où il avait dormi. Il y retrouva le
vieux Pardaillan qui s'écria aussitôt:
--Elles t'attendent; elles s'inquiètent de toi...
Le chevalier s'assit, ou plutôt se laissa tomber sur une botte de foin.
--Mon père, dit-il, ayez la bonté de prévenir Mme de Piennes et Mlle de
Montmorency que le maréchal est là.
--Diable! fit simplement le vieux routier qui, s'approchant de son fils
et lui mettant la main sur l'épaule, murmura: Chevalier!...
--Mon père?
--Tu souffres, hein?... raconte-moi un peu cela...
--Vous faites erreur, mon père, dit le chevalier de cette voix qui
était terrible dans sa tranquillité: j'ai été chercher le maréchal de
Montmorency pour qu'il emmène sa fille. Il est là. Voilà tout...
--Bon, bon! grogna en lui-même le vieux routier Tu veux garder pour toi
ta douleur. Garde-la; tout à l'heure, nous pleurerons ensemble...
En même temps, il descendit à l'étage où se trouvaient Jeanne de Piennes
et Loïse... Quant au chevalier, il chercha un coin obscur du grenier
afin quelles ne le vissent point lorsqu'elles traverseraient pour entrer
dans la maison de Ramus.
François de Montmorency était demeuré immobile les yeux tournés vers la
porte par où avait disparu le chevalier. Cette porte s'ouvrit lentement,
Jeanne de Piennes apparut. Elle était toujours habillée de ces vêtements
noirs qui rehaussaient la tragique beauté de son visage pâle, illuminé
par ses grands yeux profonds. Elle vit François et s'arrêta comme
pétrifiée, les mains jointes.
Pourtant, le vieux Pardaillan l'avait prévenue!... Et il semblait qu'il
y eût surtout dans ce regard un étonnement infini.
François, en la voyant, fut secoué comme par une furieuse décharge
électrique.
Il marcha vers elle...
Comme elle, il avait joint ses mains...
Quand il fut près d'elle, il se mit à genoux, son front se courba
jusqu'aux pieds de la statue du Deuil, et alors les sanglots firent
explosion dans sa gorge et sur ses lèvres.
--Pardon... pardon... pardon!...