--Pourquoi nous posez-vous cette question, monsieur? fit Maugiron avec
hauteur.
--Parce que, dit Pardaillan, cette maison m'appartient.
--Et vous supposez, dit Quélus, que nous aurions envie de Racheter?
--Ma maison n'est pas à vendre, messieurs, fit Pardaillan.
--Alors, que voulez-vous?
--Vous dire simplement ceci: je ne veux pas qu'on regarde ce qui
m'appartient, et surtout qu'on en rie.
--Vous ne voulez pas! s'écria Maugiron avec Colère.
--Viens, fit Quélus. C'est un fou.
--Messieurs, dit Pardaillan toujours impassible, je ne suis pas fou. Je
vous répète que je hais les insolents qui regardent ce qu'ils ne doivent
pas voir...
--Mordieu! Vous allez vous faire couper les oreilles!
--Et que j'ai l'habitude de châtier ceux dont le rire me déplaît, acheva
Pardaillan. Allez rire ailleurs.
--Ah! ah! fit Quélus. Et où diable voulez-vous que nous allions rire?
--Mais, par exemple, dans le petit Pré aux Clercs.
--C'est bien. Et quand?
--Tout de suite, si vous voulez!
--Non pas. Mais demain matin, vers les dix heures, nous y serons, mon
ami et moi. Et vous, Monsieur, tâchez de bien rire ce soir. Car, demain,
vous ne rirez plus.
--J'y tâcherai, messieurs! dit Pardaillan qui salua d'un grand geste de
sa plume de coq...
Quélus et Maugiron s'éloignèrent dans la direction qu'avait déjà prise
Maurevert.
Pardaillan, inquiet et troublé, entra dans la salle de la Devinière, et
s'attabla.
--Que diable faisaient là ces deux étourneaux?... Et l'autre, avec
sa figure d'oiseau de mauvais augure!... Seraient-ils venus là pour
elle?... Par les cornes de tous les enfers! Si cela était!...
Le raisonnement aidant, et aussi un bon flacon de vin d'Anjou,
Pardaillan parvint à se rassurer, et, selon ses habitudes d'observateur,
se mit à regarder autour de lui.
Ce soir-là, il y avait grand remue-ménage dans l'auberge. Les servantes
dressaient le couvert pour une forte tablée dans une pièce voisine.
Maître Landry et ses queux agitaient force casseroles.
--Ah ça! demanda le chevalier à Lubin, qui le servait, il y aura donc
belle et nombreuse société ce soir?
--Oui, monsieur. Et vous m'en voyez tout joyeux.
--Pourquoi joyeux?
--D'abord parce que messieurs les poètes sont fort généreux... ils
boivent bien, et me font boire.
--Ce sont donc des poètes qui vont venir?
--Comme tous les mois, le premier vendredi, monsieur le chevalier.
Ils se réunissent pour dire des poésies qui me feraient rougir, si je
n'étais trop occupé à boire pour écouter.
--Bon. Ensuite?... Ton autre motif de joie?
--Ah oui! Eh bien, c'est que frère Thibaut va venir.
--Le moine? Est-il donc aussi poète?
--Non. Mais... excusez-moi, monsieur le chevalier, voici justement...
une plume rouge...
Et, sans finir sa phrase, Lubin, qui paraissait fort embarrassé, se
précipita au-devant d'un cavalier qui venait d'entrer dans la salle.
Ce cavalier avait une plume rouge à sa toque. Il s'enveloppait
soigneusement de son manteau qu'il relevait jusqu'au nez. Mais, si bien
qu'il dissimulât son visage, Pardaillan aperçut un instant ce visage.
--M. de Cosseins! murmura-t-il.
Cosseins était le capitaine des gardes de Charles IX, c'est-à-dire le
premier personnage militaire du Louvre.
--Qu'est-ce que cette société de poètes dont font partie le capitaine
des gardes et le moine Thibaut? songea le chevalier. Pourquoi est-ce
Lubin cet ancien moine qui a quitté son couvent et qui s'est fait garçon
d'hôtellerie par amour de la bonne chère et non maître Landry qui va
au-devant d'un pareil personnage?
Et, avec une curiosité surexcitée, il suivit des yeux le manège de Lubin
et de Cosseins. Landry, occupé à ses fourneaux dans la rôtisserie,
n'avait pas fait attention au nouveau venu, bien que, de la cuisine
située à gauche de la grande salle, il pût voir par une large baie ce
qui se passait dans l'auberge.
Or, Lubin et le capitaine pénétrèrent dans la salle où les servantes
dressaient le couvert.
--C'est ici qu'aura lieu le banquet, messire poète, fit Lubin en
essayant vainement de dévisager l'homme à la plume rouge.
--Allons plus loin! dit Cosseins.
La salle suivante était vide et donnait dans une quatrième salle
également vide, mais où des sièges étaient préparés.
A gauche de cette salle s'ouvrait un cabinet noir. Cosseins y entra.
--Qu'est-ce que c'est que cette porte? demanda le capitaine.
--Elle ouvre sur l'allée qui longe les quatre salles et aboutit à la
rue.
--Nul ne peut entrer par ici?
Lubin sourit et montra les deux énormes verrous qui maintenaient la
porte massive.
--C'est bien. Où se tiendra le moine?
--Frère Thibaut? Dans la grande salle, devant la porte du banquet. Oh!
personne n'entrera, et vous pourrez à l'aise vous débiter vos sonnets et
vos ballades.
--C'est que, vous comprenez, il y a tant de jaloux qui seraient bien
aises de s'emparer de nos productions!
Cosseins, satisfait sans doute de son inspection, retraversa les salles,
gagna la porte du salon et disparut.
--Que diable va-t-il se passer ce soir à la Devinière? se demanda
Pardaillan.
Le chevalier n'était pas homme à perdre son temps en méditation. Il
connaissait l'hôtellerie de fond en comble.
Il se leva donc sans affectation, appela Pipeau d'un claquement de
langue, et pénétra dans la salle du banquet où trois servantes effarées
achevaient de mettre le couvert. Il passa rapidement, et entra dans la
pièce vide en refermant derrière lui la porte. Puis il atteignit la
pièce où étaient rangés des sièges, et enfin le cabinet noir qui donnait
sur l'allée.
Ce cabinet n'était d'ailleurs qu'une sorte de caveau aux murailles en
pierre humide, et tout tapissé de toiles d'araignées. Il communiquait
avec l'allée par la lourde porte que nous avons signalée, et avec la
pièce aux sièges par une porte percée d'un judas.
Or, ce caveau, c'était l'antichambre des caves de maître Landry. Dans le
fond s'ouvrait une trappe que fermait un couvercle à anneau de fer.
Pardaillan, toujours suivi de son fidèle Pipeau, s'enfonça dans
l'escalier qui descendait aux caves, les visita soigneusement, et,
n'ayant remarqué rien d'anormal, revint s'installer dans le cabinet noir
en laissant ouverte la trappe des caves.
Nous reviendrons dans la grande salle de l'auberge.
Là, vers neuf heures, apparurent trois hommes très enveloppés et portant
à leurs toques des plumes rouges.
Lubin courut au-devant de ces mystérieux personnages et les introduisit
dans la salle du banquet.
Dix minutes plus tard, deux autres cavaliers, puis enfin trois nouveaux,
tous ayant une plume rouge à la toque, entrèrent à la Devinière et
furent conduits par Lubin qui, alors, murmura:
--Huit plumes rouges. Le compte y est!
A ce moment, un moine a barbe blanche, aux yeux sournois, à la figure
rubiconde, franchit à son tour le seuil.
--Frère Thibaut! s'écria Lubin en s'élançant à la rencontre du moine.
--Mon frère, dit celui-ci à voix basse, nos huit poètes sont-ils
arrivés?
--Ils sont là, répondit Lubin.
--Très bien. Veuillez donc m'écouter, mon cher frère. Il s'agit de
choses graves. Vous comprenez. Ce sont des poètes étrangers qui viennent
discuter avec les nôtres.
--Mais, mon frère, comment se fait-il que vous soyez mêlé à des
questions de poésie?
--Frère Lubin, fit sévèrement le moine, si notre révérend et vénérable
abbé, Mgr Sorbin de Sainte-Foi, a permis que vous quittassiez le
couvent pour venir faire ripaille et bombance en cette auberge... Si le
révérend, prenant en pitié votre soif inextinguible, vous a donné une
preuve aussi extraordinaire de sa mansuétude, ce n'est pas qu'il vous
tolère par surcroît le péché mortel de la curiosité! Vous n'avez pas de
questions à poser. Ou sinon, vous rentrez au couvent!
--Miséricorde! Je vous jure, mon frère...
--C'est bien. Maintenant, dressez-moi une petite table là, devant la
porte de cette salle, car je me sens quelque appétit.
--Que vous donnerai-je à dîner, mon cher frère?
--La moindre des choses: une moitié de poularde, une friture de Seine,
un pâté, une omelette et des confitures, avec quatre bouteilles de vin
d'Anjou...
--Le moine s'installa donc devant la porte, de façon que nul ne pût
entrer sans sa permission.
Lorsque Lubin eut apporté sur la table les éléments du repas modeste
demandé par frère Thibaut, celui-ci reprit:
--Maintenant, frère Lubin, écoutez-moi bien. Vous connaissez l'allée qui
aboutit au cabinet noir? Eh bien, vous allez vous mettre en sentinelle à
la porte de cette allée, sur la rue, jusqu'à ce que je vous en relève.
Lubin, qui voyait s'évanouir tous ses rêves gastronomiques et bachiques,
poussa un soupir qui eût attendri un tigre. Mais frère Thibaut ne parut
pas s'en apercevoir.
--Si quelqu'un veut entrer dans l'allée, continua-t-il, vous vous y
opposerez. Si ce quelqu'un persiste, vous pousserez un cri d'alarme.
Allez, mon cher frère, hâtez-vous...
Force fut à Lubin d'obéir.
Alors, frère Thibaut attaqua consciencieusement sa demi-poularde.
La demie de neuf heures sonna. A ce moment, six nouveaux personnages
firent leur entrée dans l'auberge.
--Voici les mécréants! grogna frère Thibaut. Je suis comme frère Lubin,
moi. Je ne comprends pas pourquoi on me force à garder la porte pour des
faiseurs de phébus comme ce Ronsard, ce Baïf, ce Rémy Belleau, ce Jean
Dorât... ce Jodelle et ce Pontus de Thyard!
En grommelant ainsi, frère Thibaut dévisageait successivement les six
poètes et se rangeait pour les laisser entrer dans la salle du banquet.
Il va sans dire que l'arrivée des poètes et leur disparition étaient
passées inaperçues. Et pour se rendre un compte exact de cette scène,
notre lecteur doit se figurer la grande salle de la Devinière pleine de
soldats, d'écoliers, d'aventuriers, de gentilshommes; Ça et là, quelques
ribaudes; au milieu de la salle, un bohémien qui fait des tours de
passe-passe; les éclats de rire, les chansons, les cris des buveurs, le
fracas des pots d'étain et des gobelets qui s'entrechoquent.
Les six poètes de la Pléiade (Joachim du Bellay, le septième, était mort
en 1560) entrèrent donc sans avoir éveillé la moindre curiosité, et
passèrent dans la salle du festin.
Là, Jean Dorât arrêta d'un geste ses confrères, et leur dit;
--Nous voici donc, une fois encore, unis dans la célébration de nos
mystères. Je puis dire que nous sommes ici la fleur de la poésie antique
et moderne, et que jamais assemblée de plus fiers docteurs en l'art
sublime ne fut plus digne de monter au Parnasse pour y saluer les
dieux tutélaires. Je vous ai parlé, il y a huit jours, de ces quelques
étrangers qui désirent assister à la célébration d'un de nos mystères.
--Sont-ce des poètes tragiques? demanda Jodelle.
--Nullement. Et même ils ne sont pas poètes. Mais je réponds que ce sont
d'honnêtes gens. Ils m'ont confié leurs noms sous le sceau du secret.
Maître Ronsard approuve leur admission.
--Mais s'ils nous trahissent? observa Rémy Belleau.
--Ils ont juré le silence, répondit vivement Dorât. D'ailleurs,
messieurs, ils repartent dès demain, il est vraisemblable qu'ils ne
reviendront jamais à Paris.
Pontus de Thyard, qui était mangeur et buveur d'élite, Pontus qu'on
appelait le--Grand Pontus à cause de sa taille herculéenne, Pontus dit
alors:
--Moi, je trouve qu'on dîne de mauvaise humeur et qu'on digère mal
quand...
--Ces nobles étrangers n'assisteront pas à notre agape! interrompit
Dorât.
Alors, les six poètes entonnèrent en choeur une chanson bachique. Et ce
fut aux accents de cette chanson qu'ils firent leur entrée dans la salle
du fond où se trouvaient déjà les huit inconnus aux plumes rouges.
Ils étaient assis sur deux rangées, comme des gens venus au spectacle.
Tous étaient masqués.
Les six poètes eurent l'air de ne pas les avoir vus.
A peine furent-ils entrés que leur chanson bachique se transforma en une
mélopée au rythme bizarre qui devait être une invocation.
En même temps, ils se rangèrent sur un seul rang devant le panneau du
fond de la salle qui faisait vis-à-vis à la porte du cabinet noir par où
on accédait aux caves.
Aussitôt, Jean Dorât ouvrit la porte d'un vaste placard qui occupait
tout le panneau.
Ce placard s'évidait profondément en forme d'alcôve.
Et voici ce que les huit spectateurs virent alors.
Au fond de cette alcôve se dressait une sorte d'autel antique. Cet
autel, qui était en granit rosé, affectait la forme primitive et
rudimentaire des grandes pierres qui, jadis, au temps des mystères,
servaient aux sacrifices. Mais son soubassement était orné de sculptures
et de médaillons; l'un de ces médaillons représentait Phébus ou Apollon,
dieu de la poésie; dans un autre, c'était Cérès, déesse des moissons; un
troisième figurait Mercure, dieu du commerce et des voleurs, en réalité,
dieu de l'ingéniosité.
A gauche et à droite de l'autel, étaient accrochées des tuniques
blanches et des couronnes de feuillage.
Enfin, par un incroyable mais véridique caprice ou peut-être par un
mélange de paganisme et de religion chrétienne, d'où certainement était
banni tout esprit de profanation, ou peut-être enfin par un singulier
oubli, en arrière de l'autel, un peu à gauche, accrochée au mur, très
étonnée sans doute de se trouver là, c'était une enluminure représentant
la Vierge qui écrasait un serpent!...
A peine la porte de l'alcôve fut-elle ouverte que Jean Dorât y entra,
décrocha les tuniques blanches et les couronnes et les tendit à ses
amis. En un instant les six poètes furent habillés comme des prêtres
de quelque temple de Delphes et couronnés de feuillage et de fleurs
entrelacés.
Alors, ils se placèrent à gauche de l'autel, et commencèrent, en grec,
un couplet modulé sur une musique primitive; le couplet terminé, ils
évoluèrent en file et vinrent se placer à droite de l'autel où eut lieu,
sur la même musique, la reprise d'un deuxième couplet, figurant sans
aucun doute l'antistrophe, tandis que le premier avait figuré la
strophe.
Ronsard s'avança vers un brûle-parfum et y jeta le contenu d'une
cassolette qu'il venait de prendre sur l'autel. Aussitôt, une fumée
blanche et légère s'éleva dans les airs, emplissant l'alcôve de la salle
d'une odeur subtile de myrrhe ou de cinname.
Alors, il y eut une reprise en choeur sur une mélopée plus lente. Puis,
tout se fut de nouveau.
Les poètes s'étaient débarrassés de leurs tuniques blanches, mais
avaient gardé sur leurs têtes leurs couronnes de fleurs.
La porte de l'alcôve fut soudain refermée.
Et les poètes, attaquant le chant bachique qui avait servi d'entrée à
cette étrange scène de paganisme, se mirent en file et disparurent dans
la salle du festin, où aussitôt on entendit le choc des verres, le bruit
des conversations et des éclats de rire.
--Voilà de bien grands fous, ou de dignes philosophes! grommela le
chevalier de Pardaillan.
Nos lecteurs n'ont pas oublié, en effet, que le chevalier s'était
introduit dans le cabinet noir, prêt à s'engouffrer dans la trappe de la
cave au moindre danger d'être découvert.
Après la disparition des poètes, les huit hommes masques se levèrent.
--Sacrilège et profanation! gronda l'un d'eux qui ôta son masque.
--L'évoque Sorbin de Sainte-Foi! murmura Pardaillan, qui étouffa une
exclamation de surprise.
--Et l'on m'oblige, moi, reprit Sorbin, à assister à de telles infamies!
Ah! la foi s'en va. L'hérésie nous étouffe! Il n'est que temps
d'agir!...
--Que voulez-vous, monseigneur! s'écria un autre qui retira également
son masque. Dorât est des nôtres. Il nous couvre. Il surveille cette
réunion. Où voulez-vous aller? Chez vous? Dans une heure, nous étions
tous arrêtés. Partout, la prévôté fait bonne surveillance. Ici, nous
sommes en sûreté!
Et, dans celui qui venait de parler ainsi, Pardaillan reconnut Cosseins,
le capitaine des gardes du roi!
Il n'était pas au bout de ses surprises.
Car, les six autres s'étant démasqués à leur tour, il reconnut avec
stupéfaction le duc Henri de Guise et son oncle, le cardinal de
Lorraine!
Quant aux quatre derniers, il ne les connaissait pas.
--Ne nous occupons pas, dit le cardinal de Lorraine, de la comédie de
ces poètes. Plus tard, nous verrons à étouffer cette hérésie nouvelle...
Plus tard, quand nous serons les maîtres. Cosseins, vous avez étudié les
lieux?
--Oui, monseigneur.
--Vous répondez que nous y sommes en sûreté?
--Sur ma tête!
--Eh bien, messieurs, parlons de nos affaires, dit alors le duc de Guise
d'un ton d'autorité. Calmez-vous, monsieur l'évêque, les temps sont
proches. Lorsqu'il y aura sur le trône de France un roi digne de ce
nom, vous prendrez votre revanche. Je vous ai juré que l'hérésie serait
exterminée; vous me verrez à l'oeuvre. Où en sommes-nous? Parlez le
premier, mon oncle.
--Moi, dit le cardinal de Lorraine, j'ai fait les recherches
nécessaires, et je puis maintenant prouver que les Capétiens ont été des
usurpateurs et que ceux qui leur ont succédé n'ont fait que perpétuer
l'usurpation. Par Luther, duc de Lorraine, vous descendez de
Charlemagne, Henri.
--Et vous, maréchal de Tavannes? dit Henri.
--J'ai mille fantassins prêts à marcher.
--Et vous, maréchal de Damville?
Pardaillan tressaillit. Le maréchal de Damville! Celui qu'il avait tiré
des mains des truands! Celui qui lui avait donné Galaor!...
--J'ai quatre mille arquebusiers et trois mille gens d'armes à cheval,
dit Henri de Montmorency. Mais je tiens à rappeler mes conditions.
--Voyez si je les oublie, fit Henri de Guise avec un sourire: votre
frère François saisi, vous devenez le chef de la maison de Montmorency,
et vous avez l'épée de connétable de votre père. Est-ce bien cela?
Henri de Montmorency s'inclina.
Et Pardaillan vit luire dans ses yeux une rapide flamme d'ambition ou de
haine.
--A vous, monsieur de Guitalens! reprit le duc de Guise.
--Moi, en ma qualité de gouverneur de la Bastille, mon rôle m'est tout
tracé. Qu'on m'amèn le prisonnier en question, et je réponds qu'il ne
sortira pas vivant.
Qui était le prisonnier en question?...
--A vous, de Cosseins! dit Henri de Guise.
--Je réponds des gardes du Louvre. Les compagnies sont à moi. Au premier
signal, je le saisis, je le mets dans une voiture et le conduis à M. de
Guitalens!...
--A vous, monsieur Marcel.
--Moi, maître Le Charron m'a supplanté dans mon poste de prévôt des
marchands. Mais j'ai le peuple avec moi. De la Bastille au Louvre, tous
les quarteniers et dizainiers sont prêts à faire marcher leurs hommes
quand je voudrai.
--A vous, monsieur l'évoque.
--Dès demain, dit Sorbin de Sainte-Foi, je commence la grande
prédication contre Charles, protecteur des hérétiques. Dès demain, je
lâche mes prédicateurs, et les chaires de toutes les églises de Paris se
mettent à tonner.
Henri de Guise demeura une minute rêveur.
--Et le duc d'Anjou? Qu'en ferons-nous? demanda tout à coup Tavannes. Et
le duc d'Alençon?
--Les frères du roi! murmura Guise en tressaillant.
--La famille est maudite! répondit âprement Sorbin de Sainte-Foi.
Frappons d'abord à la tête; les membres tombent en pourriture!
--Messieurs, dit alors Henri de Guise, à chaque jour suffit sa tâche.
Nous nous sommes vus. Nous savons maintenant sur quoi nous pouvons
compter pour mener à bien notre grande oeuvre. Messieurs, vous pouvez
compter sur moi... non seulement pour l'action, mais pour ce qui doit
suivre l'action. Un pacte me lie à chacun de vous; je le tiendrai
religieusement. Vous recevrez le mot d'ordre. D'ici là, que chacun
reprenne ses occupations ordinaires. Maintenant, messieurs,
séparons-nous.
Alors, tous, l'un après l'autre, vinrent baiser la main de Guise,
hommage royal que le jeune duc accepta comme une chose vraiment
naturelle.
Puis ils sortirent, en s'espaçant de quelques minutes.
Alors, la trappe de la cave se souleva et la tête de Pardaillan apparut.
Le chevalier était un peu pâle de ce qu'il venait de voir et d'entendre.
C'était un formidable secret qu'il venait de surprendre, un de ces
secrets qui tuent sans rémission. Et Pardaillan, qui n'eût pas tremblé
devant dix truands, Pardaillan qui avait tenu tête à un peuple déchaîné,
Pardaillan frissonna de se sentir maître--ou l'esclave!--d'un tel
secret. Devait-il assister, spectateur impuissant, à la tragédie qui
se préparait? Non! mille fois non! Une haine lui venait contre ces
conspirateurs... Pardaillan n'aimait pas le roi... Charles IX lui était
indifférent.
Quel que fût le roi de France, lui était son propre roi... Mais
vraiment, ces gens lui apparaissaient bien vils! Tous, tous, ils
devaient au roi leurs places, leurs emplois, leurs honneurs... Tous
faisaient partie de sa cour, l'encensaient, l'adulaient! Et par-derrière
ils voulaient le frapper!
Alors, quoi?... Les dénoncer?... Jamais, ah! jamais cela, par exemple!
Il n'était pas l'homme de ces basses besognes.
Ces réflexions passèrent comme un éclair dans l'esprit du chevalier.
Et comme la contemplation n'était guère son fait, il se couvrit
soigneusement le visage de son manteau et s'élança dans l'allée, juste
au moment où Lubin se dirigeait vers lui pour refermer la porte laissée
ouverte par Montmorency.
Lubin, à qui frère Thibaut avait fait la leçon, savait que huit poètes
devaient sortir par l'allée. Il avait compté, tout joyeux à l'idée
d'aller tenir compagnie à frère Thibaut.
--Holà! cria-t-il en apercevant ce neuvième personnage qui dérangeait
son calcul, que faites-vous ici?
Mais la stupéfaction de Lubin se changea instantanément en terreur.
Car il achevait à peine de parler qu'il reçut une violente bourrade,
laquelle l'allongea de tout son long dans l'allée. Pardaillan sauta
lestement par-dessus le gémissant Lubin, et aussitôt il se trouva dans
la rue.