Ce Jean de Pardaillan habitait depuis près de trois années une assez
belle chambre située tout en haut de l'hôtellerie de la Devinière et
donnant sur la rue Saint-Denis. Nous allons voir comment et pourquoi
un pauvre hère comme lui pouvait se permettre le luxe de loger à la
Devinière, la première rôtisserie du quartier, renommée dans tout Paris
au point que Ronsard et sa bande de poètes y venaient faire ripaille; la
Devinière, ainsi baptisée quarante ans auparavant par maître Rabelais en
personne!
Jean de Pardaillan, disons-nous, était un pauvre hère, un sans-le-sou.
C'était un jeune homme d'une vingtaine d'années, grand, mince, flexible
comme une épée vivante.
Été comme hiver, on le voyait vêtu du même costume de velours gris;
il ne portait pas la toque, mais une sorte de chapeau rond, en feutre
gris--ce genre de chapeau qu'Henri III devait plus tard mettre à la
mode, et dont Pardaillan fut sans aucun doute l'inventeur. A ce chapeau
s'accrochait une plume de coq rouge qui chatoyait au soleil et lui
donnait crâne allure. Ses bottes en peau gris de souris, modelant
la jambe fine et nerveuse, montaient aux cuisses presque jusqu'au
haut-de-chausses. Le talon soutenait des éperons formidables; au
ceinturon de cuir éraillé, éraflé, pendait une rapière démesurée, et
lorsque, des éperons, l'oeil montait à cette rapière, de cette rapière à
la large poitrine serrée dans un pourpoint rapiécé, de la poitrine aux
moustaches hérissées, des moustaches aux yeux flamboyants, et enfin des
yeux au chapeau posé sur l'oreille, en bataille, les hommes gardaient de
cet ensemble une impression de force qui leur inspirait instantanément
un respect non dissimulé; les femmes, une impression d'élégance et de
beauté du diable, que plus d'une avait de la peine à dissimuler.
Dans toute la rue Saint-Denis et dans le voisinage, le chevalier de
Pardaillan était connu et redouté. Plus d'un mari faisait la grimace en
le voyant passer, fier comme le roi, gueux comme un truand; mais plus
d'une bourgeoise se retournait avec un sourire, et même des grandes
dames soulevaient les rideaux de leur litière pour l'accompagner du
regard.
Et lui, candide au fond, ne voyant rien de toute cette admiration qui
lui faisait escorte, faisait résonner ses éperons et passait, le nez
au vent, comme un jeune loup cherchant aventure--aventure de bataille,
aventure d'amour, coups à donner ou à recevoir, grands déploiements de
l'étincelante rapière, baisers furtifs, tout lui était bon!...
Donc, le chevalier de Pardaillan, hormis sa santé, sa force et son
élégance, ne possédait rien au monde.
Ou plutôt nous nous trompons: il possédait Galaor! il possédait Pipeau!
il possédait Giboulée!
Qu'était-ce que Galaor? Un cheval!
Pipeau? Un chien!
Giboulée? Une rapière!
Six mois environ avant le jour où nous avons vu Jean de Pardaillan
envoyer de haut et de loin ce baiser qui révélait en lui tout un état
d'âme, M. de Pardaillan le père avait appelé son fils.
Le vieux routier logeait dans cette hôtellerie de la Devinière depuis
deux ans. Il occupait avec son fils un étroit cabinet noir qui donnait
sur une sombre cour.
--Mon fils, dit-il, je vous fais mes adieux...
--Quoi! monsieur, vous partez donc! s'écria le jeune homme avec un élan
qui chatouilla le coeur de son père.
--Oui, mon enfant, je pars!... Toutefois, je vous propose de vous
emmener avec moi...
Le jeune chevalier, qui rougissait rarement, qui pâlissait encore moins
souvent, rougit et pâlit coup sur coup à cette proposition.
--Je vous propose de vous emmener; mais je crois vraiment que vous
feriez mieux de demeurer à Paris... Paris, mon cher, c'est la grande
marmite où les sorcières font bouillir ensemble la bonne et la mauvaise
fortune. Restez, mon enfant. Quelque chose me dit que, dans la
distribution que font les sorcières de leur marmite, c'est la bonne
fortune qui vous tombera en partage... Aussi disais-je bien: je vous
fais mes adieux.
--Mais, mon père! fit Jean plus ému qu'il ne voulait le paraître, qui
vous oblige à vous éloigner?
--Une foule de choses--et d'autres encore. Que voulez-vous? J'ai la
nostalgie de la grande route. Je regrette les coups de soleil et les
averses. J'étouffe dans Paris, moi. Enfin, il faut que je m'en aille!
Peut-être le vieux Pardaillan, avait-il un motif plus impérieux de fuir
Paris. Car il paraissait tout embarrassé.
Il se hâta de continuer:
--Au moment de nous quitter, peut-être pour toujours, car je suis
bien vieux, je regrette, chevalier, de n'avoir à vous laisser que des
conseils. Au moins ces conseils, qui constituent tout votre héritage,
sont-ils dignes d'être précieusement observés... Je m'en vais, mon cher
fils; mais je puis me vanter d'avoir fait de vous un homme capable de
lutter contre cette chose perverse et maléficieuse qu'on appelle la vie.
Vous êtes un escrimeur accompli, et il n'y a pas un maître d'armes dans
tout le royaume capable de parer les bottes que je vous ai enseignées.
Dans les seize ans qui viennent de s'écouler, je vous ai emmené avec
moi; et soit sur mon cheval, soit sur mon dos quand vous étiez petit;
soit sur vos jambes ou sur la monture que vous procurait le hasard,
quand vous étiez adolescent, vous avez parcouru en tous sens les pays
de France, de Bourgogne, de Provence et de langue d'oc et de la langue
d'oïl. Vous avez donc appris les choses--les plus difficiles qui soient:
savoir dormir sur la dure, avec la selle sous la tête; savoir se coucher
sans manger; avoir froid et chaud indifféremment... oui, vous savez tout
cela, mon fils, et c'est pourquoi vous êtes bâti de fer et d'acier!
Le vieux Pardaillan regarda une minute son fils avec une orgueilleuse
admiration. Puis il reprit:
--Et pourtant, vous eussiez pu vivre heureux et tranquille, me succéder
dans un bon emploi, au sein de la richesse et de la prospérité, sous un
maître noble comme le roi, plus riche que le roi!... Un crime a décidé
autrement de ma destinée et de la vôtre.
--Un crime, mon père! s'écria Jean tout palpitant.
--Un crime ou un acte imbécile: c'est tout un. Et c'est moi qui le
commis...
--Vous! Impossible! Vous, le coeur le plus tendre...
--Comme vous y allez! Écoutez. Après une existence de routier, de
hère, de sacripant, de malandrin, j'avais donc fini par trouver la
tranquillité: bombance, bons vins et le reste; tout ce qui constitue
l'honnêteté de la vie. Mais, un jour, mon maître me donna une petite
commission des plus faciles: enlever une effrontée d'enfant au maillot.
Je le fis et reçus en récompense un diamant qui valait bien trois mille
écus. J'eus promesse du double si je gardais la petite... Je ne vous
parle pas d'une autre clause du traité, que j'étais décidé dès la
première minute à ne pas tenir...
-Eh bien, mon père?
-Eh bien, je fis la sottise de prêter l'oreille à je ne sais quelle
absurde voix qui murmurait je ne sais plus trop quoi dans mon coeur.
Bref, je rendis l'enfant! Et criminel jusqu'au bout, j'offris le diamant
à la mère.
--Le nom de cette mère? Le nom du maître qui vous donnait de ces
commissions?...
--Le secret n'est pas à moi, mon fils... Je continue. Grâce à ce crime,
vous êtes pauvre comme Job ne le fut jamais. Maintenant, chevalier,
écoutez ce que j'avais à vous dire... Écoutez, s'il vous plaît, de tout
votre coeur, et recueillez l'héritage de mes bons et loyaux conseils...
Les voici... Premièrement, méfiez-vous des hommes. Il n'en est pas un
qui vaille beaucoup plus que la vieille corde qui devrait le pendre. Si
vous voyez quelqu'un se noyer, tirez-lui votre chapeau et passez. Si
vous apercevez des truands qui attaquent un bourgeois à un coin de rue,
tirez sur l'autre coin. Si quelqu'un se dit votre ami, demandez-vous
aussitôt quel mal il vous souhaite. Si un homme déclare qu'il vous veut
du bien, mettez une cotte de mailles. Si on vous appelle à l'aide,
bouchez-vous les deux oreilles... Me promettez-vous de ne pas oublier
ces paroles?
--Je vous le promets, monsieur... Ensuite?
--Deuxièmement, méfiez-vous des femmes. La plus douce cache une furie.
Leurs cheveux fins sont des serpents qui enlacent et étouffent. Leurs
yeux poignardent. Leur sourire empoisonne. Vous m'entendez bien, mon
fils? Ayez des femmes tant qu'il vous plaira. Mais ne vous donnez à
aucune, si vous ne voulez flétrir votre vie, si vous ne voulez périr
accablé, par les mensonges et les trahisons. Méfiez-vous des femmes.
--Je vous le promets, monsieur. Ensuite?...
--Troisièmement, méfiez-vous de vous-même. Ah! surtout de vous-même!
Écartez violemment dès le début de votre vie les mauvais conseils de
miséricorde, d'amour et de pitié, tous les pièges que votre coeur ne
manquera pas de vous tendre. C'est l'affaire de quelques années. Très
facilement avec un peu de bonne volonté, vous deviendrez comme les
autres hommes: dur, impitoyable, égoïste, et alors vous serez solidement
armé. M'avez-vous bien entendu?
--Oui, mon père, et je vous promets de m'exercer de mon mieux.
--Bon! Je pars donc tranquille. Je vous laisse Giboulée, ajouta
Pardaillan, qui jeta un regard caressant sur une longue rapière
accrochée au mur.
Il la prit et ceignit lui-même le cuir verni autour des reins de son
fils.
--Là! Vous voilà chevalier pour de bon, maintenant! Soyez fort contre
vous-même, fort contre les femmes, fort contre les hommes! Adieu, mon
fils, adieu...
Ce fut ainsi que Jean demeura seul au monde, et qu'il acquit Giboulée.
Une quinzaine de jours après le départ de son père, le chevalier de
Pardaillan se promenait un soir, tout mélancolique, sur les bords de la
Seine, lorsqu'il vit une bande de gamins lier les pattes à un pauvre
chien avec l'intention évidente de le noyer. Fondre sur la bande, la
disperser à coups de taloches, délier la malheureuse bête fut, pour le
chevalier, l'affaire d'un instant.
--Bon! pensa-t-il, monsieur mon père m'a recommandé de laisser se noyer
les hommes, mais non les chiens. Je ne lui désobéis donc pas...
Inutile d'ajouter que l'animal ainsi sauvé s'attacha à son libérateur et
le suivit pas à pas lorsqu'il s'en alla. Il l'avait appelé Pipeau.
Pipeau était un chien berger à poil roux ébouriffé, ni beau ni laid,
mais d'une jolie ligne, et surtout admirable par l'intelligence et la
mansuétude de ses yeux bruns. Il possédait une mâchoire à briser du
fer; il était un peu fou, aimait à courir frénétiquement aux moineaux,
fonçant tête baissée, renversant tout sur son passage, et l'air très
étonné, quand il s'arrêtait, que les moineaux ne l'eussent pas attendu.
Le soir où il rentra à l'auberge accompagné de Pipeau, c'est-à-dire une
quinzaine après le départ si étrange de, son père, Pardaillan monta
tristement à son pauvre cabinet noir et jeta un regard navré sur la
tristesse de ce gîte.
--Il n'est pas possible, grommela-t-il, que j'habite plus longtemps ce
taudis. J'y mourrais, maintenant que M. de Pardaillan n'est plus là pour
l'égayer. Par Pilate et Barabbas, comme disait mon père, il me faut une
chambre logeable. Oui, mais où la trouver?
Comme il réfléchissait ainsi, il s'aperçut que la porte qui faisait
vis-à-vis à la sienne était entrouverte.
Il y alla aussitôt, la poussa doucement, et passa la tête. Il n'y avait
personne dans la chambre, belle grande pièce, ornée d'un bon lit, de
plusieurs chaises; et même d'une table, d'un fauteuil.
--Voilà mon affaire! se dit Pardaillan.
Il ouvrit la fenêtre: elle donnait sur la rue Saint-Denis.
Il allait retirer sa tête lorsque ses yeux s'étant portés sur la maison
d'en face, plus basse que l'hôtellerie, il vit, à une fenêtre qui
s'ouvrait sur le toit de cette maison, une tête de jeune fille, si
belle, avec ses cheveux d'un blond d'or, et l'air si doux, si candide et
si fier que Pardaillan crut avoir entrevu un être paradisiaque. Et que
fut-ce lorsqu'au bout de quelques instants il reconnut une jeune fille
rencontrée plusieurs fois dans la rue Saint-Denis.
Au cri qu'il avait poussé, elle leva la tête, rougit, ferma la fenêtre
et disparut. Mais Pardaillan demeura une heure à la même place, et il
y fût demeuré plus longtemps encore si une voix ne l'avait subitement
arraché à sa contemplation. Il se retourna en fronçant le sourcil et
se vit en présence de maître Landry Grégoire, successeur de son père;
propriétaire actuel de l'hôtellerie de la Devinière.
Maître Landry avait été dans son enfance un être chétif et si court
sur jambes que les clients de la rôtisserie l'avaient surnommé Landry
Cul-de-Lampe. Au fur et à mesure qu'il avait avancé en âge, au lieu
de pousser en hauteur, il s'était développé en largeur; maître Landry
apparaissait comme une sorte de boule, placée en équilibre sur deux
masses charnues et surmontée d'une tête en pain de sucre, percée de deux
petits yeux craintifs, méfiants, fouilleurs et sournois.
--Je venais justement chez vous, monsieur le chevalier, dit maître
Landry.
--Eh bien, vous y êtes! fit Pardaillan.
--Comment, j'y suis!
--Mais oui, j'ai changé de logis: à partir de ce soir, je m'installe
ici.
Maître Grégoire devint cramoisi.
--Monsieur, dit-il, je venais vous dire qu'il m'est impossible de
continuer à vous loger dans le cabinet noir...
--Vous voyez bien! Nous sommes d'accord.
--A plus forte raison, poursuivit Grégoire exaspéré, ne puis-je vous
céder cette chambre qui vaut ses cinquante écus par an. Il est temps
que je parle, monsieur le chevalier... Lorsque M. votre père me fit
l'honneur de venir loger chez moi, voici deux ans de cela, il promit de
me payer régulièrement. Au bout de six mois, n'ayant pas encore reçu
un denier, je me présentai à M. votre père, et le priai de me payer
l'arriéré...
--Et que fit mon vénérable père? Il vous paya, je pense.
--Il me rossa, monsieur! dit Landry avec une majestueuse indignation.
--Et dès lors, vous fûtes convaincu de l'impertinence qu'il y a à
réclamer de l'argent à un honorable gentilhomme?
--Oui, monsieur, dit simplement le maître de la Devinière. Mais je dois
dire que M. votre père me rendait quelques services. Il protégeait ma
rôtisserie, et n'avait pas son pareil pour prendre un ivrogne par les
reins et le jeter à la rue.
--En ce cas, c'est vous qui lui redevez, maître Landry. N'importe, je
vous fais crédit.
Landry, qui était déjà cramoisi, devint violet. Il souffla pendant deux
minutes. Puis il reprit:
--Trêve de plaisanterie, monsieur.
--Que voulez-vous donc? Expliquez-vous, que diable!
--Monsieur, je veux que vous vous en alliez, à moins que vous ne
puissiez me payer les deux ans d'arriérés que vous me devez, vous et M.
votre père!
--Est-ce votre dernier mot, maître?
--Mon dernier mot. J'entends que dès demain le cabinet soit libre!
Tranquillement, le chevalier passa dans son logis, prit dans un coin un
bâton court, le même qui avait servi à son père, saisit Landry par l'une
des courtes nageoires qui lui servaient de bras, leva le bâton et le
laissa retomber sur l'échiné de l'aubergiste.
--Un bon fils doit imiter les vertus de son père, dit-il; mon père vous
a rossé: mon devoir est de vous rosser!...
Et Pardaillan se mit, en effet, à rosser maître Grégoire avec une
conscience qui prouvait qu'il ne savait rien faire à demi. L'aubergiste
poussa des hurlements effroyables, et ses clameurs retentirent dans
toute la maison.
En un instant, la chambre fut envahie par les domestiques.
Alors, Pardaillan poussa le malheureux Grégoire vers la fenêtre qu'il
ouvrit toute grande, le saisit, le harponna solidement, le passa à
travers la fenêtre, et, les bras tendus, le tint suspendu dans le vide.
--Dehors, vous autres! dit-il de sa voix calme et mordante, dehors, ou
je le laisse tomber!...
--Allez-vous-en! allez-vous-en!... gémit l'aubergiste plus mort que vif.
Il y eut une retraite précipitée des domestiques. Seule, Mme Landry
demeura, et il faut dire qu'elle ne semblait pas effarée outre mesure de
la périlleuse situation où se trouvait, son mari.
--Grâce, monsieur le chevalier! murmura Landry.
--Nous sommes d'accord, n'est-ce pas? Plus de ces demandes
intempestives?...
--Jamais! Jamais!
--Et je pourrai habiter cette chambre?
--Oui, oui!... Mais rentrez-moi, pour l'amour de la Vierge!... Je
meurs!...
Le chevalier, sans se presser, réintégra l'aubergiste dans la chambre,
et l'assit presque évanoui dans le fauteuil où Mme Landry s'empressa de
lui bassiner les tempes.
--Ah! monsieur le chevalier, dit-elle avec un regard qui n'avait rien de
trop sévère, quelle peur vous m'avez faite!
Lorsque Landry revint à lui, il eut avec le chevalier de Pardaillan une
explication à la suite de laquelle il fut convenu que la belle chambre
demeurerait le logis du jeune homme, et que même il pourrait prendre ses
repas du soir dans la rôtisserie, à condition qu'il continuât le genre
de services qu'avait rendus son père.
Et ce fut ainsi que la paix fut signée entre maître Landry Grégoire et
l'aventurier.
Un soir, le chevalier de Pardaillan sortait d'un bouge de la rue des
Francs-Bourgeois où il venait de boire avec quelques truands de ses amis
force mesures d'hypocras. Il était à peu près ivre. C'est-à-dire que sa
fine moustache se hérissait plus que jamais, et que Giboulée en bataille
derrière les mollets occupait toute la largeur de l'étroite rue. Il
chantait un sonnet à la mode, de maître Ronsard.
--Au meurtre! au truand! cria une voix dans le lointain, une voix de
vieillard, semblait-il.
--Or ça, disait Pardaillan, les cris viennent de la rue Saint-Antoine;
d'après les conseils de mon père, je dois tourner les talons et gagner
la Devinière. Ainsi fais-je, il me semble!
Il ne tarda pas à arriver rue Saint-Antoine.
--Tiens, fit-il, j'aurais pourtant juré que j'avais tourné vers la rue
Saint-Denis!...
Là, il aperçut deux hommes que serraient de près une dizaine de truands.
Tous les deux étaient à cheval. L'un d'eux tenait en main une troisième
monture toute sellée. C'était un vieillard, vêtu comme un serviteur de
grande maison. C'était lui qui criait:
--Au meurtre! Au guet!
Mais les truands, sachant bien que personne n'interviendrait et que le
guet, en entendant les cris, s'écarterait prudemment, ne s'occupaient
pas du vieux, et entouraient l'autre cavalier qui, sans prononcer une
parole, se défendait énergiquement, à preuve les deux francs-bourgeois
qui étaient étendus sur la chaussée, le crâne fracassé.
Cependant cet homme, si vigoureux et si courageux qu'il fût, allait
succomber.
--Tenez bon, monsieur! cria tout à coup une voix calme et plutôt
railleuse, on vient à vous!...
En même temps, Pardaillan surgit dans la mêlée et commença à faire,
pleuvoir sur les truands une grêle de coups. Il n'avait pas dégainé la
fameuse Giboulée; mais saisissant par le cou les deux premiers de la
bande qui lui tombèrent sous la main, il les rapprocha l'un de l'autre,
d'un irrésistible et rapide mouvement; les deux faces se heurtèrent,
les deux nez commencèrent à saigner; alors par un mouvement inverse,
Pardaillan les sépara, les poussa l'un à droite, l'autre à gauche, les
lança, pareils à une double catapulte; chacun des truands alla rouler
à dix pas, entraînant dans sa chute deux ou trois de ses camarades, et
aussitôt le chevalier se plaça devant l'inconnu assailli et, d'un geste
large, tira la flamboyante Giboulée...
Les truands furent-ils épouvantés de la manoeuvre et de la force
musculaire qu'elle prouvait? Toujours est-il qu'il se fit parmi eux un
mouvement de retraite silencieuse et précipitée; en un instant, tous
avaient disparu, emportant leurs blessés, comme des fantômes qui
s'évanouissaient dans la nuit.
--Par la mordieu, mon brave! s'écria alors le cavalier inconnu, vous
m'avez sauvé la vie!
Le chevalier de Pardaillan rengaina froidement son épée, souleva son
chapeau, et dit:
--Savez-vous, monsieur, ce que je viens de faire?
--Eh! par le diable! Vous venez de me sauver, vous dis-je!
--Non pas: j'ai désobéi au voeu formel de mon père... Et je crains bien
qu'il ne m'en arrive malheur.
Ces derniers mots furent prononcés d'un ton glacial qui firent
frissonner l'inconnu.
--En tout cas, reprit-il, vous m'avez rendu un fier service. Acceptez en
souvenir de cette rencontre la monture que mon domestique tient en main.
Galaor est le meilleur cheval de mes écuries.
--Soit! J'accepte le cheval! répondit Pardaillan avec le ton et le geste
d'un roi acceptant l'hommage d'un sujet.
Et avec la légèreté d'un cavalier qui, dès cinq ans, avait chevauché par
monts et par vaux, il sauta sur Galaor.
L'inconnu fit de la main un signe d'adieu et s'éloigna en homme pressé.
Au moment où le vieux serviteur se disposait à suivre son maître à
distance respectueuse, Pardaillan s'approcha de lui, et lui demanda à
voix basse:
--Y a-t-il inconvénient à ce que je sache le nom de ce seigneur pour qui
j'ai commis le crime de désobéir au voeu de mon père?...
--Aucun, monsieur, fit le vieillard étonné.
--Alors, ce cavalier?
--C'est Mgr Henri de Montmorency, maréchal de Damville...
Ce soir-là, Jean de Pardaillan ramena donc un nouvel hôte à l'auberge de
la Devinière; il arriva au moment où on fermait l'hôtellerie: sans rien
demander à personne, il conduisit Galaor à l'écurie, l'installa à la
meilleure place et versa une mesure d'avoine dans la mangeoire.
Galaor était un aubère cap de more qui pouvait aller sur ses quatre ans;
il avait la tête fine, le front large, les naseaux ouverts, le garrot
bien dessiné, la croupe souple, les jambes sèches. C'était une bête
magnifique.
--Ah ça! que diable faites-vous donc là? demanda tout à coup la voix
grasse de maître Landry.
Pardaillan tourna légèrement la tête vers la boule de graisse que
représentait l'aubergiste et répondit par-dessus l'épaule:
--J'examine le produit de mon dernier crime.
Landry frissonna.
--Ainsi, dit-il, ce cheval est à vous?
--Je vous l'ai dit, maître Landry, répondit Pardaillan.
--Et, continua l'aubergiste, je devrai le nourrir?
--Ah ça! voudriez-vous d'aventure que cette noble bête mourût de
faim?...
Et le chevalier, s'étant assuré par un dernier regard que Galaor ne
manquait de rien, souhaita le bonsoir à l'aubergiste atterré, et s'en
fut se coucher.
A partir de ce jour, on ne vit plus Pardaillan que monté sur Galaor, et
Pipeau le précédant le nez au vent, en quête de tout ce qui était bon
à manger et à voler aux devantures des marchands de volailles; quant à
Galaor, pour rien au monde il ne se dérangeait de la ligne droite.
Il faut ajouter que, pour un murmure, pour un regard de travers, la
redoutable Giboulée sortait toute seule de son fourreau.
Pardaillan sur Galaor, compliqué de Pipeau, aggravé de Giboulée, devint
donc la terreur du quartier--nous voulons dire la terreur des insolents,
des hobereaux pillards, des spadassins et des capitans qui pullulaient;
car le chevalier n'intervenait jamais dans une querelle que pour
défendre le plus faible.
Un jour, Pardaillan s'occupait dans sa chambre à raccommoder son
pourpoint. Ordinairement, c'était Mme Landry qui s'occupait de ce soin.
Mais la belle aubergiste, ayant surpris le chevalier les yeux fixés sur
le toit d'en face, boudait depuis quelques jours, retirée sous la tente,
c'est-à-dire parmi ses casseroles.
Ayant tant bien que mal réparé l'accroc qu'il essayait de faire
disparaître, Pardaillan remit son pourpoint, ceignit son épée et
s'apprêta à sortir. Mais avant de s'éloigner, il se mit à la fenêtre:
juste à ce moment, il vit la Dame en noir qui sortait de la maison et
prenait la direction de la rue Saint-Antoine. Au même instant, Loïse
parut à la fenêtre.
Emporté peut-être par une sorte de bravade à la misère de son costume,
par un défi à l'impossibilité d'être aimé tel qu'il se voyait, pour la
première fois, d'un geste tout instinctif, il envoya un baiser...
Loïse rougit, il est vrai! maïs elle demeura une seconde à regarder le
chevalier, sans colère, puis, lentement, elle rentra.
--Oh! songea Pardaillan dont le coeur se mit à battre la chamade, mais
on dirait qu'elle n'est pas indignée! Oh! Il faut que, sur-le-champ, je
parle à sa mère!...
Un roué eût dit:--Je vais profiter de l'absence de la mère pour aller me
jeter aux pieds de cette belle enfant!...
Sans plus réfléchir, le chevalier s'élança en coup de vent et rattrapa
la Dame en noir au moment où elle tournait l'angle de la rue Saint-Denis
et prenait la rue Saint-Antoine, dans la direction de la Bastille.
Mais alors, il n'osa plus! Et il se contenta de suivre la Dame en noir à
distance respectueuse.
Arrivée non loin de la place Baudoyer, Jeanne tourna à droite dans
ce dédale de ruelles qui servaient de communication entre la rue
Saint-Antoine et le port Saint-Paul, derrière la place de Grève.
Elle finit par s'arrêter dans la rue des Barrés, à l'endroit précis où
s'était élevé jadis un couvent de carmes.
La maison devant laquelle Jeanne de Piennes s'était arrêtée était située
sur l'emplacement même de l'ancien couvent; elle était entourée de beaux
jardins; elle était petite, mais de belle apparence, bien qu'un peu
mystérieuse.
Pardaillan vit la Dame en noir heurter le marteau, et, bientôt après,
entrer dans la maison.
--Je lui parlerai quand elle sortira, pensa-t-il. Il faut que je lui
parle!
Et il se posta en sentinelle, à un bout de la rue.
Une servante avait introduit Jeanne et l'avait conduite au premier
étage, dans une pièce agréablement meublée.
A son entrée, un jeune homme et une femme qui étaient assis l'un près de
l'autre tournèrent la tête.
--Ah! fit la femme, voici ma tapisserie!
--Bon! dit le jeune homme en s'adressant à Jeanne. Avez-vous tenu compte
de l'inscription que je vous fis tenir?
--Oui, monsieur, dit Jeanne.
--Quelle inscription? demanda la femme d'une voix timide et très douce.
--Vous allez voir! répondit le jeune homme.
Ce jeune homme semblait âgé de vingt ans au plus. Il était habillé comme
un riche bourgeois, de drap fin; son vêtement était noir; mais à sa
toque de velours noir resplendissait un diamant énorme.
Il était de taille moyenne, et paraissait de santé délicate; son visage
était pâle et même bilieux; il avait le front bombé; les yeux sournois
ne regardaient pas en face; la bouche se plissait ordinairement sous
l'effort d'un sourire en général mauvais, parfois sinistre, mais qui, en
ce moment, était plein d'une réelle cordialité; les mains s'agitaient
et les doigts se contractaient par suite de quelque manie; peut-être ce
jeune homme était-il atteint d'une maladie nerveuse.
Quant à la femme, elle accusait trois ou quatre ans de plus que son
compagnon. C'était une jolie blonde d'allure modeste et qui, dans une
foule, ne devait pas provoquer ce murmure qui forme comme un sillage
d'admiration sur le passage de certaines femmes souveraines par la
beauté. Tout en elle était modestie, effacement presque craintif;
mais elle avait des yeux d'une douceur infinie et d'une tendresse
extraordinaire lorsqu'elle les posait sur le jeune homme.
--Voyons l'inscription! reprit-elle avec une curiosité impatiente.
--Regardez, Marie! fit le jeune homme en prenant la tapisserie des mains
de la Dame en noir.
Cette tapisserie représentait une série de bouquets de fleurs de lis qui
s'entrelaçaient et couraient autour de l'étoffé; au centre se dessinait
un cartouche sur fond bleu; et c'est sur ce cartouche que se détachait
en lettres d'or l'inscription suivante: