Je le regardais avec une obstination qui le gênait visiblement. Je
prononçai: «Alors... tu es... tu es guéri?»
Il balbutia très vite: «Oui, tout à fait. Merci.» Puis, changeant de
ton: «Quelle chance de te rencontrer, mon vieux. Hein! on va se revoir
maintenant, et souvent j'espère?»
Mais je ne lâchais point mon idée. Je voulais savoir. Je demandai:
«Voyons, tu te rappelles bien la confidence que tu m'as faite, voilà six
mois... Alors..., alors..., tu résistes maintenant.»
Il articula en bredouillant: «Mettons que je ne t'ai rien dit, et
laisse-moi tranquille. Mais tu sais, je te trouve et je te garde. Tu
viens dîner à la maison.»
Une envie folle me saisit soudain de voir cet intérieur, de comprendre.
J'acceptai.
Deux heures plus tard, il m'introduisait chez lui.
Sa femme me reçut d'une façon charmante. Elle avait un air simple,
adorablement naïf et distingué qui ravissait les yeux. Ses longues
mains, sa joue, son cou étaient d'une blancheur et d'une finesse
exquises; c'était là de la chair fine et noble, de la chair de race. Et
elle marchait toujours avec ce long mouvement de chaloupe comme si
chaque jambe, à chaque pas, eût légèrement fléchi.
René l'embrassa sur le front, fraternellement et demanda: «Lucien n'est
pas encore arrivé?»
Elle répondit, d'une voix claire et légère: «Non, pas encore, mon ami.
Tu sais qu'il est toujours un peu en retard.»
Le timbre retentit. Un grand garçon parut, fort brun, avec des joues
velues et un aspect d'hercule mondain. On nous présenta l'un à l'autre.
Il s'appelait: Lucien Delabarre.
René et lui se serrèrent énergiquement les mains. Et puis on se mit à
table.
Le dîner fut délicieux, plein de gaieté. René ne cessait de me parler,
familièrement, cordialement, franchement, comme autrefois. C'était: «Tu
sais, mon vieux.--Dis donc, mon vieux. Écoute, mon vieux.»--Puis soudain
il s'écriait: «Tu ne te doutes pas du plaisir que j'ai à te retrouver.
Il me semble que je renais.»
Je regardais sa femme et l'autre. Ils demeuraient parfaitement corrects.
Il me sembla pourtant une ou deux fois qu'ils échangeaient un rapide et
furtif coup d'œil.
Dès qu'on eut achevé le repas, René se tournant vers sa femme, déclara:
«Ma chère amie, j'ai retrouvé Pierre et je l'enlève; nous allons
bavarder le long du boulevard, comme jadis. Tu nous pardonneras cette
équipée... de garçons. Je te laisse d'ailleurs M. Delabarre.»
La jeune femme sourit et me dit, en me tendant la main: «Ne le gardez
pas trop longtemps.»
Et nous voilà, bras-dessus, bras-dessous, dans la rue. Alors, voulant
savoir à tout prix: «Voyons, que s'est-il passé? Dis-moi?...» Mais il
m'interrompit brusquement, et du ton grognon d'un homme tranquille qu'on
dérange sans raison, il répondit: «Ah çà! mon vieux, fiche-moi donc la
paix avec tes questions!» Puis il ajouta à mi-voix, comme se parlant à
lui-même, avec cet air convaincu des gens qui ont pris une sage
résolution: «C'était trop bête de se laisser crever comme ça, à la fin.»
Je n'insistai pas. Nous marchions vite. Nous nous mîmes à bavarder. Et
tout à coup il me souffla dans l'oreille: «Si nous allions voir des
filles, hein?»