Il répondit: «Tout ce que tu peux rêver!»

Il me présenta. Elle fut charmante, familière comme il faut, me dit que

la maison était mienne. Mais je sentais bien qu'il n'était plus mien,

lui, Blérot. Notre intimité était coupée nette. C'est à peine si nous

trouvions quelque chose à nous dire.

Je m'en allai. Puis je fis un voyage en Orient. Je revins par la Russie,

l'Allemagne, la Suède et la Hollande.

Je ne rentrai à Paris qu'après dix-huit mois d'absence.

Le lendemain de mon arrivée, comme j'errais sur le boulevard pour

reprendre l'air de Paris, j'aperçus, venant à moi, un homme fort pâle,

aux traits creusés, qui ressemblait à Blérot autant qu'un phtisique

décharné peut ressembler à un fort garçon rouge et bedonnant un peu. Je

le regardais, surpris, inquiet, me demandant: «Est-ce lui?» Il me vit,

poussa un cri, tendit les bras. J'ouvris les miens, et nous nous

embrassâmes en plein boulevard.

Après quelques allées et venues de la rue Drouot au Vaudeville, comme

nous nous disposions à nous séparer, car il paraissait déjà exténué

d'avoir marché, je lui dis: «Tu n'as pas l'air bien portant. Es-tu

malade?» Il répondit: «Oui, un peu souffrant.»

Il avait l'apparence d'un homme qui va mourir; et un flot d'affection me

monta au cœur pour ce vieux et si cher ami, le seul que j'aie jamais

eu. Je lui serrai les mains.

--Qu'est-ce que tu as donc? Souffres-tu?

--Non, un peu de fatigue. Ce n'est rien.

--Que dit ton médecin?...

--Il parle d'anémie et m'ordonne du fer et de la viande rouge.»

Un soupçon me traversa l'esprit. Je demandai:

--Es-tu heureux?

--Oui, très heureux.

--Tout à fait heureux?

--Tout à fait.

--Ta femme?...

--Charmante. Je l'aime plus que jamais. Mais je m'aperçus qu'il avait

rougi. Il paraissait embarrassé comme s'il eût craint de nouvelles

questions. Je lui saisis le bras, je le poussai dans un café vide à

cette heure, je le fis asseoir de force, et, les yeux dans les yeux:

--Voyons, mon vieux René, dis-moi la vérité. Il balbutia: «Mais je n'ai

rien à te dire.»

Je repris d'une voix ferme: «Ce n'est pas vrai. Tu es malade, malade de

cœur sans doute, et tu n'oses révéler à personne ton secret. C'est

quelque chagrin qui te ronge. Mais tu me le diras à moi. Voyons,

j'attends.»

Il rougit encore, puis bégaya, en tournant la tête:

«C'est stupide!... mais je suis... je suis foutu!...»

Comme il se taisait, je repris: «Çà, voyons, parle.» Alors il prononça

brusquement, comme s'il eût jeté hors de lui une pensée torturante,

inavouée encore:

«Eh bien! j'ai une femme qui me tue... voilà.»

Je ne comprenais pas.--«Elle te rend malheureux. Elle te fait souffrir

jour et nuit? Mais comment? En quoi?»

Il murmura d'une voix faible, comme s'il se fût confessé d'un

crime:--Non... je l'aime trop.

Je demeurai interdit devant cet aveu brutal. Puis une envie de rire me

saisit, puis, enfin, je pus répondre:

--Mais il me semble que tu... que tu pourrais... l'aimer moins.

Il était redevenu très pâle. Il se décida enfin à me parler à cœur

ouvert, comme autrefois:

--Non. Je ne peux pas. Et je meurs. Je le sais. Je meurs. Je me tue. Et

j'ai peur. Dans certains jours, comme aujourd'hui, j'ai envie de la

quitter, de m'en aller pour tout à fait, de partir au bout du monde,

pour vivre, pour vivre longtemps. Et puis, quand le soir vient, je

rentre à la maison, malgré moi, à petits pas, l'esprit torturé. Je monte

l'escalier lentement. Je sonne. Elle est là, assise dans un fauteuil.

Elle me dit: «Comme tu viens tard». Je l'embrasse. Puis nous nous

mettons à table. Je pense tout le temps pendant le repas: «Je vais

sortir après le dîner et je prendrai le train pour aller n'importe où».

Mais quand nous retournons au salon, je me sens tellement fatigué que je

n'ai plus le courage de me lever. Je reste. Et puis... et puis... Je

succombe toujours...

Je ne pus m'empêcher de sourire encore. Il le vit et reprit: «Tu ris,

mais je t'assure que c'est horrible.

--Pourquoi, lui dis-je, ne préviens-tu pas ta femme? A moins d'être un

monstre, elle comprendrait.»

Il haussa les épaules. «Oh! tu en parles à ton aise. Si je ne la

préviens pas, c'est que je connais sa nature. As-tu jamais entendu dire

de certaines femmes:

«Elle en est à son troisième mari?» Oui, n'est-ce pas, et cela t'a fait

sourire, comme tout à l'heure. Et pourtant, c'était vrai. Qu'y faire? Ce

n'est ni sa faute, ni la mienne. Elle est ainsi, parce que la nature l'a

faite ainsi. Elle a mon cher un tempérament de Messaline. Elle l'ignore,

mais je le sais bien, tant pis pour moi. Et elle est charmante, douce,

tendre, trouvant naturelles et modérées nos caresses folles qui

m'épuisent, qui me tuent. Elle a l'air d'une pensionnaire ignorante. Et

elle est ignorante, la pauvre enfant.

Oh! je prends chaque jour des résolutions énergiques. Comprends donc que

je meurs. Mais il me suffit d'un regard de ses yeux, un de ces regards

où je lis le désir ardent de ses lèvres, et je succombe aussitôt, me

disant:

«C'est la dernière fois. Je ne veux plus de ces baisers mortels.» Et

puis, quand j'ai encore cédé, comme aujourd'hui, je sors, je vais

devant moi en pensant à la mort, en me disant que je suis perdu, que

c'est fini.

J'ai l'esprit tellement frappé, tellement malade, qu'hier j'ai été faire

un tour au Père-Lachaise. Je regardais ces tombes alignées comme des

dominos. Et je pensais: «Je serai là, bientôt.» Je suis rentré, bien

résolu à me dire malade, à la fuir. Je n'ai pas pu.

Oh! tu ne connais pas cela. Demande à un fumeur que la nicotine

empoisonne s'il peut renoncer à son habitude délicieuse et mortelle. Il

te dira qu'il a essayé cent fois sans y parvenir. Et il ajoutera: «Tant

pis. J'aime mieux en mourir.» Je suis ainsi. Quand on est pris dans

l'engrenage d'une pareille passion ou d'un pareil vice, il faut y passer

tout entier.»

Il se leva, me tendit la main. Une colère tumultueuse m'envahissait, une

colère haineuse contre cette femme, contre la femme, contre cet être

inconscient, charmant, terrible. Il boutonnait son paletot pour s'en

aller. Je lui jetai brutalement par la face: «Mais, sacrebleu, donne-lui

des amants plutôt que de te laisser tuer ainsi.»

Il haussa encore les épaules, sans répondre, et s'éloigna.

Je fus six mois sans le revoir. Je m'attendais chaque matin à recevoir

une lettre de faire part me priant à son enterrement. Mais je ne voulais

point mettre les pieds chez lui, obéissant à un sentiment compliqué,

fait de mépris pour cette femme et pour lui, de colère, d'indignation,

de mille sensations diverses.

Je me promenais aux Champs-Élysées par un beau jour de printemps.

C'était un de ces après-midi tièdes qui remuent en nous des joies

secrètes, qui nous allument les yeux et versent sur nous un tumultueux

bonheur de vivre. Quelqu'un me frappa sur l'épaule. Je me retournai:

c'était lui; c'était lui, superbe, bien portant, rose, gras, ventru.

Il me tendit les deux mains, épanoui de plaisir, et criant: «Te voilà

donc, lâcheur?»

Je le regardais, perclus de surprise: «Mais... oui. Bigre, mes

compliments. Tu as changé depuis six mois.»

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 09 · 第 55 / 91 题